Des groupes Telegram et WhatsApp au cœur d'un trafic de photos et vidéos intimes en Guadeloupe
Derrière les portes closes de certains groupes WhatsApp et Telegram, des photos et vidéos intimes circulent entre des centaines d'utilisateurs, parfois contre de l'argent. Nous avons infiltré l'un de ces espaces et retrouvé deux jeunes victimes guadeloupéennes, qui racontent le choc de voir leurs propres images partagées à leur insu.
L'affaire éclate sur les réseaux sociaux. Depuis plusieurs jours, des internautes signalent l'existence de groupes privés où circulent des milliers de photos et vidéos intimes de femmes et de jeunes filles, originaires de Guadeloupe et de Martinique. Sur X (ex-Twitter), les témoignages se multiplient. Un utilisateur s'interroge : « Mais pourquoi les sextape de tout le monde tournent comme ça, un hacker a sévi en Guadeloupe ou quoi ? » Une autre met en garde : « Les filles ne faites JAMAIS CONFIANCE AU MEC POUR CE GENRE DE CONNERIE. Si vous voulez absolument filmer c'est VOTRE TÉLÉPHONE et rien d'autre. Envoyez à personne d'ailleurs ! ».
Les captures d'écran partagées font apparaître des groupes intitulés « Pussy gyal », « Buzz Antilles », « Planète Des Walpas, Tchoins » ou encore « Buzz antillais 972 ». Certains affichent des centaines, voire des milliers de membres. Le mécanisme est décrit comme glaçant : des comptes Snapchat seraient piratés, des images conservées dans des espaces censés être privés, notamment « My Eyes Only », seraient récupérées, échangées, revendues sur Telegram ou redistribuées dans des groupes. Dans d'autres cas, aucun piratage : un ex-conjoint conserve les photos qu'une femme lui avait confiées, puis décide de les livrer à des inconnus.
« Ce sont des vidéos de moi » : le témoignage d'Emma
Nous avons pu retrouver une des victimes, qui a accepté de témoigner de façon anonyme. Elle ne souhaite pas que sa famille soit au courant. Nous l'appellerons Emma. Elle a 19 ans, est étudiante en droit et très présente sur les réseaux sociaux. Il y a une semaine, son monde s'est écroulé.
« J'étais tranquille chez moi, quand je reçois un message d'une pote me disant qu'il y a quelque chose de grave. Je reçois plusieurs captures d'écran d'un groupe Telegram. Au début, je ne comprends pas, je sais qu'il y a du porno sur Telegram, ça ne me dérange pas, mais au bout de quelques secondes je comprends que c'est moi. Ce sont des vidéos de moi que ma pote a vues et qu'elle m'a envoyées pour me prévenir. » Emma reste « bloquée à regarder dans le vide » pendant quelques minutes, avant de demander le lien du groupe « pour voir de ses propres yeux ».
Ce qu'Emma découvre la hante encore : « Il devait y avoir plus de deux ans de photos et vidéos sur ce groupe, des milliers de photos, de vidéos, de femmes, de jeunes filles, de personnalités de Guadeloupe et Martinique. Finalement je tombe sur les vidéos de moi qui ont été partagées. Je vois les réactions des gens sur ce groupe, ça me dégoûte. Ils demandent c'est quoi mon Instagram, c'est quoi mon nom. J'en vois qui demandent aux autres membres du groupe s'ils ont des nudes d'untel, avec une capture d'écran du compte Instagram d'une fille. Bref, j'étais tellement choquée, je n'avais même pas envie de pleurer, j'étais juste en colère ».
Yu Meï : « Mon intimité devenait publique »
Parmi les victimes figure également Yu Meï, 29 ans, chanteuse bien connue de la scène bouyon. Contrairement à Emma, elle a choisi de témoigner à visage découvert. La jeune femme raconte avoir été alertée vers quatre heures du matin par un ami de la circulation d'une première vidéo intime la concernant. Plus tard dans la journée, elle apprend que deux autres vidéos circuleraient également. « J'ai lu son message, puis je l'ai relu. Je sentais mon cœur battre la chamade », se souvient-elle. Après quelques instants de sidération, les questions s'enchaînent : où circulent les vidéos ? Depuis combien de temps ? Combien de personnes les ont vues ou enregistrées ? « D'un coup, quelque chose qui relevait de mon intimité ne m'appartenait plus complètement. Mon intimité devenait publique. Mon corps devenait public », raconte-t-elle. La chanteuse affirme avoir reçu ensuite des messages et sollicitations à caractère sexuel, comme si, explique-t-elle, le fait d'avoir vu ces images avait donné à certains « le sentiment d'avoir un droit d'accès supplémentaire » à elle.
La chanteuse doit également affronter une autre épreuve : prévenir elle-même ses parents avant qu'ils ne découvrent les vidéos par l'intermédiaire de quelqu'un d'autre. Elle raconte avoir pu compter sur le soutien de ses proches. Un appui qui l'aide à refuser le sentiment de honte : « Je ne suis pas celle qui a diffusé ces vidéos. Je n'ai pas consenti à leur diffusion. Je ne suis donc pas celle qui doit avoir honte ».
Yu Meï insiste surtout sur la notion de consentement. « Accepter l'existence d'une vidéo intime ne signifie absolument pas accepter qu'elle soit montrée ou diffusée », rappelle-t-elle. Elle affirme avoir entrepris des démarches auprès des autorités et souhaite que l'enquête permette de déterminer l'origine exacte de la diffusion ainsi que les responsabilités de chacun. Malgré cette exposition brutale de son intimité, Yu Meï refuse enfin que cette affaire définisse son image ou sa carrière. « Cette histoire fait désormais partie de mon parcours, mais elle ne définira ni qui je suis, ni la femme que je suis, ni ce que je suis capable d'accomplir ».
L'entretien intégral de Yu Meï, dans lequel elle revient notamment sur les circonstances de la découverte des vidéos, les conséquences de leur diffusion et sa décision de saisir la justice, sera à retrouver sur notre site internet.
Les témoignages d'Emma et de Yu Meï illustrent deux façons de faire face à une même violence. La première a choisi l'anonymat, craignant notamment que sa famille découvre les images. La seconde a décidé de prendre publiquement la parole et refuse de porter la honte de ceux qui diffusent ces contenus.
Derrière les groupes Telegram et WhatsApp, de nombreuses femmes peuvent ignorer, parfois pendant des mois ou des années, que leur intimité est exposée, commentée ou monnayée. Emma et Yu Meï ont toutes deux décidé de saisir la justice. Une démarche pour tenter de reprendre le contrôle sur des images qui leur ont échappé et rappeler une règle essentielle : « avoir accès à une image intime ne signifie jamais avoir le consentement de la personne pour la diffuser ».
Ce que dit la loi
La diffusion d'images à caractère sexuel sans l'accord de la personne concernée est punie par la loi. Les peines encourues vont jusqu'à 2 ans de prison et 60 000 euros d'amende. Lorsqu'un mineur est concerné, les sanctions sont bien plus lourdes : la diffusion d'images pornographiques d'un mineur peut être punie de 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende, voire 7 ans et 100 000 euros en cas de diffusion à un public indéterminé via un réseau électronique.
Un « business » lucratif
Au-delà du partage entre membres, certains font de l'argent avec ce trafic. Pour accéder à du « contenu VIP », il faut payer entre 30 et 60 euros par personne, selon les groupes. Des captures d'écran montrent des offres explicites : « Plus de 2 000 médias pour l'instant. Enregistrement ouvert. Moyen de paiement : 30 euros PaySafeCard, Revolut ». Emma confie son angoisse : « J'espère que personne de ma famille ne verra ces vidéos. La honte, non mais la honte sera beaucoup trop forte. Si mon père voit ça, en plus de la honte, je serais morte ». Deux jours après avoir eu connaissance de ces faits, la jeune femme a déposé plainte pour « diffusion d'images à caractère sexuel sans l'accord de la personne concernée ».
Yu Meï dit, elle aussi, avoir découvert cette dimension financière du phénomène. « À quel moment est-ce devenu normal de payer pour avoir accès à l'intimité d'autres personnes sans même se demander si elles ont consenti à ce que leurs images soient là ? », s'interroge-t-elle.
« Vous laissez des traces »
Dans les groupes concernés, certains membres se moquent ouvertement des victimes ayant annoncé leur intention de porter plainte, allant jusqu'à exhiber les textes de loi utilisés contre eux. D'autres commencent à s'inquiéter : « Alè la fòk group-la en huis clos » (Il faut mettre le groupe en huis clos). Un message d'avertissement à ces personnes circule sur les réseaux sociaux : « À ceux qui se pensent invisibles derrière un pseudo, un faux compte ou un groupe privé : vous laissez des traces. Numéros, comptes, transferts, captures : ce qui ressemble aujourd'hui à un jeu clandestin peut demain se retrouver dans un dossier judiciaire ».

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