Patrick Lecante : «Importer du bois du nord de l'Europe, c'est inconcevable, c'est même anti-économique»
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SÉNATORIALES

Patrick Lecante : "Importer du bois du nord de l'Europe, c'est inconcevable, c'est même anti-économique"

Propos recueillis parGérôme GUITTEAU, g.guitteau@agmedias.fr
Patrick Lecante se présente aux sénatoriales. Une première pour ce professeur d'économie de 63 ans, fils du docteur Lecante.
Patrick Lecante se présente aux sénatoriales. Une première pour ce professeur d'économie de 63 ans, fils du docteur Lecante. • K.ODAY

L'ancien maire de Montsinéry-Tonnégrande ne s'est pas représenté aux municipales pour viser le Sénat. Il donne sa vision du rôle de sénateur et propose un engagement pour l'économie du pays

Vous êtes la première personne à s'être déclarée candidate. À l'époque, vous aviez dit renoncer aux municipales pour vous consacrer au Sénat.

Plus exactement, c'était le 9 janvier 2026, quand j'ai indiqué à mes concitoyens de Montsinéry-Tonnegrande mon choix de ne pas briguer un nouveau mandat de maire. C'est un choix qui a été fait en fonction de plusieurs paramètres, mais aussi un choix personnel : je pense qu'il faut faire vivre la démocratie, et la faire vivre c'est aussi permettre à d'autres, certainement plus jeunes mais aussi aguerris à la chose publique, de continuer l'ouvrage dans cette commune et dans la CACL.

 

 

 

Je suis heureux de voir que ce chemin a été suivi d'effet : la population a répondu favorablement, et c'est désormais Patrick Labeau qui est maire de Montsinéry-Tonnegrande.

C'était votre premier adjoint. Votre attachement à la démocratie,  a fait que vous ne vous êtes pas prononcé publiquement en sa faveur. Vous avez dit vouloir qu'il soit élu en son nom propre.

Oui, bien évidemment, parce que le pouvoir qu'exerce un maire et son équipe municipale doit provenir du peuple, puisque nous sommes dans une démocratie représentative. J'ai pu observer comment cette équipe s'est présentée devant la population : une équipe renouvelée, des hommes et des femmes d'expérience mais aussi des jeunes, parce qu'il faut ce renouvellement, pour que nos jeunes trouvent leur place dans les équipes municipales et s'aguerrissent à la gestion de la chose publique. Les élections se sont déroulées favorablement pour cette équipe, que je soutiens.

 

 

 

 

Pour les sénatoriales, on n'est pas sur un vote au suffrage universel direct mais sur un vote des grands électeurs. Est-ce que cela vous enlève de la légitimité ?

Pas du tout, parce qu'en fin de compte, ce sont les Guyanais qui auront leur mot à dire sur les décisions prises au Parlement, composé de l'Assemblée nationale et du Sénat, ce dernier ayant lui aussi un rôle important : faire la loi, l'amender, contrôler l'action du gouvernement, et permettre localement une application au plus proche des concitoyens. Je m'engage à faire en sorte que l'ensemble des Guyanais et des Guyanaises puissent savoir régulièrement ce que j'aurai fait dans ce nouvel exercice.

 

 

 

Vous allez faire comme les députés, revenir tous les trois ou quatre mois aveec une sorte de meeting ?

Des meetings, non. Je ne pense pas que ce soit mon rôle d'organiser de grands meetings populaires. En revanche, je me suis engagé auprès de l'ensemble des 22 maires que j'ai rencontrés à venir périodiquement leur rendre compte de ce qui aura pu être fait, mais aussi des refus éventuels, ainsi qu'auprès des présidents d'EPCI (Établissement public de coopération intercommunale). J'ai aussi élargi le champ des discussions aux socioprofessionnels et à l'ensemble des forces vives.

 

 

 

Il me semble essentiel que le sénateur soit à l'écoute de tous et de toutes. Hier par exemple, j'étais au village de Javouhey, qui est vraiment symbolique de ce que je souhaite porter au Sénat : la question de la souveraineté alimentaire.

Vous parlez de Javouhey. Votre suppléante vient de Papaïchton. Est-ce fondamental pour l'élection d'aller chercher l'Ouest ?

Ce n'est pas simplement une question quantitative, c'est une question hautement politique. La Guyane est une. J'observe cela depuis un certain nombre d'années. Je rappelle que j'ai été maire pendant 18 ans, vice-président de la Communauté d'agglomération du Centre littoral, en charge de l'eau et de la biodiversité, président du Comité de l'eau et de la biodiversité...

Fonction que vous occupez toujours, alors même que vous n'avez plus de mandat d'élu ?

Oui, c'est une belle preuve de confiance de la part de mes pairs. S'agissant de l'Ouest du territoire comme de l'Est, la question du rattrapage infrastructurel se pose à eux. Je rappelle que s'il y a un endroit en Guyane où les choses ne se passent pas comme sur le littoral, c'est bien dans l'Est, dans la vallée de l'Oyapock, avec des problématiques récurrentes d'eau, d'assainissement et d'infrastructures. Mais aussi dans l'Ouest, qui connaît un défi démographique sans précédent : on sait très bien que les choses se joueront là, avec Saint-Laurent-du-Maroni qui deviendra la première ville de Guyane en population, et toute la vallée du Maroni qui devra faire l'objet d'un effort particulier des pouvoirs publics.

 

 

 

Vous avez évoqué la souveraineté alimentaire à Javouhey, dans la commune de Mana. C'est intéressant, car votre programme met surtout en avant l'autonomie avec deux phrases qu'on retiendra : " la Guyane doit gouverner chez elle ", et une autre qui interpelle davantage, " la Guyane doit garder la valeur qu'elle produit ". Pouvez-vous préciser cette dernière ?

Je suis économiste de formation, et j'assure encore aujourd'hui une fonction de professeur de sciences économiques et sociales (SES) au lycée Félix-Éboué de Cayenne. C'est cette matière de prédilection qui me fait dire que, pour qu'une économie soit viable, il faut maîtriser sa chaîne de valeur. Or l'un des blocages que nous constatons, c'est une chaîne de valeur rompue : une production de richesse insuffisante sur le territoire, et donc des revenus, qu'ils soient directs — le salaire — ou indirects — le chiffre d'affaires et les bénéfices des entreprises —, avec derrière la question de la fiscalité. Il faut absolument que nous gagnions en efficacité sur ce plan.

 

 

 

S'agissant de l'autonomie alimentaire, je reste persuadé qu'il faut débloquer les énergies pour que les ressources, très nombreuses sur notre territoire, bénéficient à l'ensemble des Guyanais : je parle du bois, de l'or, de la pêche, de toutes les ressources à notre disposition pour permettre le développement économique que nous attendons.

Restons sur l'agriculture, on reviendra sur le bois ensuite. Natacha Caberia se dit elle aussi agricultrice " pluriactive ", ce qui est fréquent en Guyane, on est rarement agriculteur à 100 %. Pourtant, les années précédentes, la Commission d'attribution foncière (CAF) a refusé toute attribution aux pluriactifs, exigeant des agriculteurs à temps plein. Cela est venu contrarier une pratique courante en Guyane.

Ils ne l'ont pas fait n'importe comment : c'était pour éviter la spéculation, le fait d'acheter des terrains agricoles pour ensuite les revendre à des promoteurs immobiliers. Mais effectivement, cela vient contrarier des habitudes que nous avons en Guyane.

Si vous êtes élu au Sénat, comment comptez-vous agir pour que les pluriactifs retrouvent du poids au niveau de la CAF ?

D'abord un mot sur ma suppléante : Natacha Caberia, de Papaïchton, la capitale du pays Boni, est aide-soignante et conseillère municipale de Montsinéry-Tonnegrande, mais surtout profondément attachée à sa culture, la culture bushinenge, l'une des grandes cultures de notre territoire. C'est une femme remarquable, que je n'ai pas choisie seulement pour ses compétences, mais aussi pour sa façon très naturelle d'être à l'écoute de son prochain. Elle me racontait comment, depuis de nombreuses années, elle fait le lien entre les populations du fleuve et le littoral pour toutes les démarches concernant ces populations souvent isolées.

 

 

 

Pour revenir à l'agriculture : on n'a jamais vraiment confronté les deux points de vue, celui du paysan guyanais à 100 % et celui de la personne qui pratique l'agriculture en autosuffisance ou pour une revente ponctuelle. En définitive, c'est un tout, on le voit très bien sur le terrain.

Comment faire comprendre cela au Sénat ?

D'une part par des actions de terrain, en faisant venir mes homologues confronter les réalités de la Guyane, comme je l'ai fait hier. Mais tout a déjà été dit, et surtout écrit, sur les problématiques guyanaises : il faut surtout l'inscrire dans la loi, réformer notre approche du développement agricole. Hier, les discussions étaient très intéressantes, par exemple sur le malus qui s'applique à l'acquisition de véhicules à la fois utilitaires et de loisirs. Je découvre qu'il existe un malus sur ces pick-up qui renchérit considérablement leur achat, alors qu'ils répondent strictement à des besoins agricoles.

Un vote avait pourtant été obtenu à l'Assemblée nationale par Jean-Victor Castor pour supprimer ce malus sur les gros pick-up mais annulé par le 49.3... Autre sujet, le bois. Vous êtes président du Comité de l'eau et de la biodiversité : êtes-vous d'accord avec l'obligation de ne prélever qu'un nombre limité d'essences par hectare ?

Les besoins en bois de construction sont pourtant énormes, et nous continuons à importer des quantités trop importantes de bois venant du nord de l'Europe. C'est inconcevable, c'est même anti-économique : quand on regarde le coût global de la construction, on comprend qu'il faudrait utiliser la matière qui est à proximité. Il s'agit de permettre l'accès à l'ensemble de nos ressources, et non de les mettre sous cloche.

Je l'ai dit publiquement : je n'ai pas compris la décision de mettre sous protection une nouvelle partie de notre biodiversité, alors que le cœur du parc amazonien est déjà sous forte contrainte de l'orpaillage illégal. Et dans le même temps, la filière bois exprime le besoin d'accéder à ces ressources, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Il ne s'agit pas d'opposer l'écologie à l'économie, mais de trouver ce consensus. C'est précisément le rôle du sénateur. Les rapports sont déjà faits, notamment un rapport édifiant de la Cour des comptes qui indique que les moyens dédiés à l'ONF sont insuffisants. Il faudra donc trouver les moyens nécessaires pour que l'ONF joue pleinement son rôle, en ouvrant notamment de nouvelles pistes, et permette aux opérateurs privés de faire leur travail comme sur la Matarony.

On parle du parc amazonien, mais aussi du Parc naturel régional de Guyane (PNRG) : c'est un peu un échec, non ? Montsinéry-Tonnegrande en était d'ailleurs sortie un temps.

Nous avons pris la décision d'y revenir avec cette nouvelle mandature. Quand les méthodes de travail et les approches diffèrent, on peut revoir la question. Mais ce qu'il faut considérer, c'est la trajectoire : notre pays ne peut pas se réduire à la stricte préservation d'un très vaste territoire, alors que nous occupons finalement moins de 10 % de la superficie de la Guyane. Il faut que ce territoire, y compris son intérieur, soit accessible à tous :  à l'habitat, à l'aménagement, comme aux activités économiques. Aujourd'hui, on assiste à un vrai non-sens à cet égard. Il faut, je pense, voir les choses différemment et permettre d'accéder à notre territoire pour en faire une véritable source de valeur ajoutée.

Dans votre profession de foi, une phrase a retenu mon attention : " Non à une évolution qui se contenterait de déplacer le pouvoir de Paris à Cayenne. " Qu'entendez-vous par là ? Est-ce une défiance envers la CTG et ses nouvelles compétences ?

Avant cette campagne, j'ai beaucoup échangé avec mes pairs. Et à l'évidence, tous convergent vers une même idée : la Guyane est plurielle. Ce n'est pas simplement l'île de Cayenne, siège de toutes les administrations, y compris celle de la CTG. Il faut revoir notre approche territoriale.

Deuxième chose : donner davantage de compétences, sans doter les EPCI et les collectivités communales des moyens nécessaires pour les exercer ce n'est pas rendre service. La réflexion doit donc être globale, et je le dis aussi dans ma profession de foi : le dernier mot doit revenir à la population, comme en 2010 pour l'article 74 de la Constitution, où j'étais moi-même favorable à ce changement. Faute peut-être de pédagogie suffisante, la population avait alors choisi de rester dans le cadre de l'article 73. Nous en sommes là.

Êtes-vous toujours favorable à l'article 74, comme l'était Georges Patient, le sénateur, à qui vous succèderez peut-être ?

Je pense qu'il ne faut plus rester dans le carcan administratif de la loi de 1946. Je donne un seul exemple : en tant que maire, j'ai voulu faire émerger une filière d'ostréiculture. Cela a été un vrai parcours du combattant, parce que l'huître de Montsinéry, l'huître de mangrove ne correspond à aucune norme française et européenne. Il a fallu convaincre, et je rends hommage à monsieur le préfet Poussier, qui m'a suivi sur ce dossier pour obtenir une station ostréicole et permettre à cette filière économique de se structurer. C'est un exemple probant : nous sommes en Amazonie, et les normes, qu'elles viennent de Paris ou de Bruxelles pour les directives européennes, sont pour beaucoup inapplicables à notre géographie.

Dernière question, plus politique cette fois : vous êtes dix candidats pour deux sièges, c'est inédit. On évoque un grand favori, Rodolphe Alexandre, et des outsiders. Partagez-vous cette lecture, ou vous situez-vous plutôt du côté des favoris, en tant qu'ancien maire ?

Ce qui est inédit, c'est surtout que les deux sénatrice et sénateur sortants, Marie-Laure Phinéra-Horth et Georges Patient, ne se représentent pas. C'est historique, jusqu'ici un sénateur ou une sénatrice sortant se représentait toujours, ce qui restreignait le champ des possibles. Cette élection se fait, je le rappelle au suffrage indirect, par les grands électeurs.

Ce que je porte, c'est la voix d'un maire qui a dirigé une collectivité rurale — 70 à 80 % des communes de Guyane connaissent cette difficulté de joindre les deux bouts, des budgets souvent très contraints, mais une volonté de faire très forte. Les maires et les élus municipaux ont beaucoup d'envie pour leur territoire, ils font beaucoup, souvent bénévolement, et on doit leur rendre hommage. Ces hommes et ces femmes que j'ai rencontrés ces derniers mois font avec les moyens qu'ils doivent aller chercher. Mon travail va consister à les aider, à soutenir leurs efforts, à travers mes actions au Sénat et le travail de lobbying que j'ai su mener dans mes différentes fonctions auprès des cabinets ministériels.

J'indique clairement aux grands électeurs que les textes les autorisent à mettre deux noms dans l'enveloppe, dès le premier tour, et qu'ils doivent utiliser ces deux voix sans attendre. J'invite donc toutes et tous à apporter leur suffrage à l'équipe que je représente avec Natacha Caberia.

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