Projet de pont sur la Mataroni : la filière bois face à la fronde des habitants et associations
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Environnement/Infrastructure

Projet de pont sur la Mataroni : la filière bois face à la fronde des habitants et associations

Gaëtan TRINGHAM
La piste de la Mataroni est longue de 32 km et pourrait bientôt être élargie via un nouveau pont.
La piste de la Mataroni est longue de 32 km et pourrait bientôt être élargie via un nouveau pont. • PHOTO EXTRAITE DE L'ENQUETE PUBLIQUE

L'ouvrage doit permettre à l'exploitant d'accéder à de nouveaux massifs forestiers mais fait face à de nombreus avis négatifs et craintes émises dans une enquête publique

Une enquête publique en Guyane ne recueille jamais autant d'avis. Un nouveau pont que l'Office national des forêts (ONF) veut construire pour allonger la piste de la Mataroni a fait l'objet d'une pluie d'observations négatives. Sur 148 commentaires, 144 sont défavorables, découvre-t-on dans le rapport d'Alexandre Smetankine, le commissaire enquêteur. "Je n'ai jamais vu un projet faire autant l'unanimité contre lui", rapporte-t-il dans ses conclusions, rendues le 20 juillet.

Le projet consiste à réaliser un pont en bois de 75 mètres au-dessus de la rivière Mataroni, affluent de l'Approuague, vers Régina. L'accès au site se fait depuis la RN2, autour du PK 130, puis une piste en latérite de 32 km. L'ouvrage doit permettre à l'exploitant d'accéder à de nouveaux massifs forestiers pendant 25 ans.

Des craintes liées à l'orpaillage illégal et au braconnage

L'enquête publique était une étape nécessaire avant de délivrer une éventuelle autorisation environnementale, qui malgré les avis négatifs, devrait être signée par le préfet.

Pour délivrer l'autorisation environnementale, l'ouvrage a besoin d'une "dérogation espèce protégée." Pour l'obtenir, il a besoin de justifier d'une "raison impérative d'intérêt public majeur." Le dossier fait valoir que la filière bois représente le 3e secteur économique de la Guyane et qu'elle répond à des besoins de construction et de production en énergie. "On imagine mal en quoi le fait de construire un pont destiné à l'exploitation d'un opérateur privé forestier pourrait être assimilé à une raison impérative d'intérêt public majeur", affirme le commissaire enquêteur. "Il est dommage que le projet se limite à ce lieu, cité comme une nécessité, sans présenter d'autres sites alternatifs [...] Que puis-je faire d'autre si ce n'est de suivre l'avis de plusieurs organismes d'état en donnant un avis défavorable ?"

On trouve dans l'enquête publique un bon nombre d'avis d'habitants de Régina. "Je suis contre ce projet qui contribuerait à ouvrir l'espace à l'orpaillage illégal et la chasse avec la disparition de certaines espèces", affirme Brigitte. "En tant qu'habitante de Régina, je tiens à me positionner contre. Je suis persuadée que cette construction va apporter encore plus de déforestation, de braconnage et d'industrie minière, qui vont affecter la faune et la flore de zones forestières qui sont encore préservées", écrit Lindsey. Ces points reviennent dans de très nombreux avis que nous avons lus. Jean-Pierre Pineau, lui aussi de la commune, s'inquiète que ce pont participe à "la pollution et la destruction du dernier fleuve sauvage de Guyane."

"Si le pont ne se fait pas, on ferme"

L'ONF répond à ces arguments : "Concernant la chasse, une barrière sera installée au niveau du pont, empêchant l'accès des véhicules non autorisés." Aux craintes liées à l'orpaillage illégal, le gérant des forêts affirme : "La forêt domaniale de Régina/Saint-Georges est composée de substrats granitiques, ce qui en fait un massif peu réputé pour son abondance en or", ce qui limite le risque, selon l'ONF.

Un ancien agent de l'ONF, Marc Reina, est aussi contre : "Je suis ancien garde forestier de Régina. Je connais très bien l'exploitant de bois qui ira toujours plus loin dans la forêt pour aller chercher du bois. Il faut remettre en question toute notre filière forêt-bois guyanaise plutôt que d'abîmer un joyau."

Grégory Nicolet, directeur de SFA, l'exploitant de la piste, et président de Interprobois affirme : "70 % du volume de bois d'œuvre de Guyane sort de ce massif aujourd'hui. Si ce pont ne se fait pas les scieries de Cacao, de Dégrad-des-Cannes et de Montsinéry fermeraient. Si le pont ne se fait pas, on démantèle la base vie sans plan de repli et on ferme la boite." Le dirigeant de cette société de 70 employés qualifie les contributeurs de l'enquête publique d'une "minorité agissante."

Les opérateurs touristiques veulent préserver le lieu

Les commentaires en défaveur sont appuyés par les avis négatifs des organismes comme le Conseil national de la protection de la nature, le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel de Guyane et l'Office français de la Biodiversité. Le premier "reconnait l'importance que représente la filière bois" mais affirme que le "dossier présente encore des lacunes importantes. Les impacts induits par le projet sur l'exploitation forestière auraient dû être intégrés à cette demande." L'OFB avance de son côté que "les mesures d'évitement, de réduction et de compensation présentées ne sont pas suffisamment définies, ni proportionnées aux enjeux. Elles ne permettent pas, en l'état, de garantir une maîtrise des impacts sur les milieux aquatiques et les espèces à forts enjeux."

Des représentants du monde associatif s'opposent au dossier. Parmi eux, la Compagnie des guides de Guyane s'inquiète de l'affaiblissement de l'offre touristique : "La crique Mataroni, encore préservée de toute activité industrielle, dans sa partie amont, est un haut lieu touristique. Plusieurs opérateurs travaillent dans ce secteur en proposant des sorties kayak et la découverte de la savane roche Annabelle." Avec ce projet, affirme la CGG, "la quiétude et la préservation du milieu naturel sera dégradée." L'Aspag, club de canoë-kayak, ainsi que Thomas Saunier, gérant du Camp Cariacou, émettent des avis similaires.

"Important pour l'activité de la filière"

De son côté, Guyane nature environnement (GNE), développe un argumentaire de six pages contre le pont. Il estime que l'ONF "veut s'exonérer d'une étude d'impact d'envergure." GNE annonce qu'il attaquera la probable autorisation environnementale du préfet.

Parmi les avis en faveur, on retrouve celui d'une employée de l'Interprobois, l'interprofession qui œuvre au développement de la filière forestière : "Je constate les difficultés rencontrées par les professionnels en raison du manque d'accès à certaines zones. Le pont de la Mataroni est attendu depuis longtemps et représente une infrastructure importante pour l'activité de la filière. On espère que ce projet pourra aboutir afin d'améliorer l'accès à la ressource tout en respectant les enjeux environnementaux."

L'un des tout premiers avis de l'enquête publique est, lui aussi favorable : "La construction de ce pont, est une bonne chose pour l'exploitation forestière. Il serait dommage et dépourvu de sens, d'en interdire l'accès à la population lorsqu'ils auront terminé d'exploiter la zone. Cela pourrait ouvrir des portes à nos agriculteurs, à nos promeneurs, à nos chasseurs, aux amoureux de la rivière, aux pêcheurs et aux amoureux de kayak", estime enfin Christophe Kindou.

La présence d'un amphibien en danger d'extinction fait aussi débat

Anomaloglossus blanci, un amphibien en danger d'extinction inscrit sur la liste rouge internationale de l'IUCN a été découverte sur un affluent de la Mataroni, sur la rive opposée.

Des interrogations sur sa prise en compte, sa garantie de maintien dans le temps et l'intégrité de son habitat reviennent à plusieurs reprises dans les avis émis par les organismes.

Le maintien de cette espèce dans un état de conservation favorable n'étant pas garanti - selon l'avis de l'OFB ou de GNE - cela devrait empêcher l'obtention d'une dérogation espèce protégée, si l'on s'en tient au code de l'environnement.

 

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