Christiane Taubira : «Le cerveau de nos enfants n'est pas un terreau d'expérimentation»
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Retour sur le rapport qui veut enseigner l'historie-géo de la Guyane

Christiane Taubira : "Le cerveau de nos enfants n'est pas un terreau d'expérimentation"

Christiane Taubira Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016) Membre honoraire du Parlement
Dans un discours dense et habité, Christiane Taubira a retracé la violence du système esclavagiste lors des cérémonies des 25 ans de sa loi qui désigne ce système comme un crime contre l'humanité.
Dans un discours dense et habité, Christiane Taubira a retracé la violence du système esclavagiste lors des cérémonies des 25 ans de sa loi qui désigne ce système comme un crime contre l'humanité. • PHOTO AFP

Christiane Taubira questionne la volonté du rectorat de "territorialiser" l'enseignement de l'histoire et de la géographie. Un travail dirigé par Jean Moomou, professeur des Universités pose les bases pour les futurs professeurs de cette "territorialisation"

" Territorialiser l'enseignement de l'Histoire " disent-ils.

A priori, quoi de plus raisonnable ?

J'apprends cette affaire par des personnes sérieuses qui, sans se connaître, s'en émeuvent pareillement.

Réflexe de rigueur : ne pas me contenter de ce que l'on m'en dit ; lire le rapport des journées d'études des 23 et 24 janvier 2025 ; rechercher et écouter attentivement les déclarations officielles.

Et alors... il s'avère que l'inquiétude paraît fort légitime.

L'idée serait perfide si ce projet repose sur une vision ou un fantasme de fragmentation de la société guyanaise. À l'écoute d'une longue interview télévisée, cette vision n'est pas à exclure. Et nous savons qu'il existe du matériau pour la nourrir. Y compris sous le sceau crédible de la recherche, avec l'apparence de la neutralité. Les débats sont déjà vieux et bien argumentés quant à la prétendue objectivité en sciences sociales et sciences humaines.

Enseigner aux enfants est une affaire sérieuse. Très sérieuse. Les enjeux sont loin de se limiter aux bulletins de fin d'année ou aux diplômes. Enseigner, c'est aussi, délibérément ou non, préparer des citoyen.nes.

Et voilà qu'il serait question de tenir compte des " enfants du Littoral, dont l'environnement serait différent de ceux des enfants de l'Intérieur " (assurément !) et d'enseigner différemment selon les lieux, sur le fondement d'histoires locales à l'ouest, au sud-est, sur le Haut et le Bas Maroni, etc ... À chacun son enclave ?!

Rétrécir l'Histoire

Pourtant, ce rapport, plutôt de bonne facture, ne semble, en aucune de ses parties, avaliser cette frénésie de fractionnement. Mises à part quelques affirmations plus maladroites que malintentionnelles, telle, par exemple : " voir la manière dont l'histoire de la Guyane éclaire l'histoire de la France et inversement " ce qui pourrait laisser supposer une instrumentalisation de l'enseignement - son contenu ne laisse pas présager ce qu'annoncent les déclarations officielles, à savoir : rétrécir l'Histoire au plus près d'une réalité infra-territoriale d'immédiate proximité.

Si l'enseignement de l'histoire et d'autres disciplines a une fonction, c'est celle, plus générale, de l'enseignement public : instruire, émanciper, approfondir le goût pour la connaissance, aiguiser l'esprit critique, armer de raison... combattre les inégalités et, pour chaque enfant, élargir le champ des possibles.

Les solidarités qui ont forgé l'identité guyanaise

Que se passe-t-il en amont ? Où et comment se fabrique le savoir qui produira la matière qui sera mise à disposition des Enseignant.es ?

Un exemple, en illustration, en cette vingt-cinquième année de la loi reconnaissant la Traite et l'esclavage en tant que crime contre l'Humanité. L'article 2 sur l'enseignement, la recherche et la coopération a permis le concours de la Flamme de l'Égalité, excellente émulation en élémentaire, collège et lycée ; et le Prix annuel de thèse couronne depuis 22 ans la meilleure thèse universitaire. Du matériau de grande rigueur et qualité pour alimenter les manuels scolaires et les fiches pédagogiques, y compris d'enseignants inégalement motivés, la loi étant la loi ! Cette Histoire, triangulaire et transversale, fournit aux élèves un spectre à large focale : locale, régionale, nationale, continentale, transcontinentale. Et l'APHG [association des professeurs d'histoire géographie] a produit une douzaine d'ouvrages pédagogiques extrêmement documentés en archives reproduites, dans le cadre du concours du jeune historien (pas seulement sur ces thématiques, également sur : le statut colonial post-esclavagiste ; l'activité aurifère ; la départementalisation, etc). Il existe également du matériau sur l'Histoire des Amérindiens, sur celle des Caraïbes et des Amériques. Même si tout ceci est perfectible. Que tous les enfants apprennent tout sur la Guyane, tout sur les Amériques et le Plateau des Guyanes, tout sur les Caraïbes. Et qu'ils apprennent l'Histoire de France. Et l'Histoire du monde.

En étudiant ainsi, nos enfants, tous et toutes, découvriront les solidarités qui ont forgé l'identité guyanaise ; ils s'instruiront des conséquences et des leçons tirées de vaines rivalités ; ils constateront qu'ils ont des héros et des héroïnes en partage ; ils sauront que la vie sociale et culturelle a des millénaires d'existence sur ce continent, et que les traces en sont visibles dans les paysages et vibrantes dans les mémoires. Toutes les mémoires qui ont forgé cette société guyanaise.

Il y a sans doute des thématiques à approfondir, des maillons à relier. Des initiatives à prendre. Cependant, le cerveau de nos enfants n'est pas un terreau d'expérimentation.

"Voir brasser les pensées, les idées, les intelligences et les curiosités"

En quels temps cela nous advient-il ?

Il y a une dizaine d'années était publiée, sous la direction de Patrick Boucheron et la coordination de Pierre Singaravelou et autres, L'Histoire mondiale de la France. La France, composée de régions à très forte identité territoriale, gagne à placer son Histoire nationale dans les dynamiques mondiales et l'enseigne à tous ses élèves, où qu'ils soient. Cela n'empiète en rien sur l'appréhension que les enfants peuvent avoir de leur territoire, qu'il n'est pas nécessaire d'émietter.

L'Unesco a entrepris, depuis 1964 en projet et depuis 1981 en réalisation, puis en actualisation jusqu'à ces toutes dernières années, une Histoire générale de l'Afrique depuis le continent, ses archives, ses historien.nes et les relations du continent avec le reste du monde. L'exposé d'intention, visant à relier le destin du continent africain à celui de l'Humanité, tel qu'il fut présenté par Amadou-Mahtar M'Bow, alors Directeur général de l'Unesco, demeure pertinent.

Le fond bibliographique de l'UWI (Université des West Indies, réparti sur 17 sites) contient des monographies d'auteur.res, dont certains fort exigeants et prestigieux, et qui constituent des ressources précieuses.

Ces compilations, approfondissements et renouvellements sont souvent actualisés, nuancés et augmentés grâce à des symposiums, séminaires et autres colloques, où se regroupent les chercheur.es et praticiens de l'enseignement, de l'application, de l'évaluation et de partage du savoir.

C'est dire que, nous aussi, nous aimons recevoir ici les savant.es, voir brasser les pensées, les idées, les intelligences et les curiosités, les principes et les audaces, les prémisses ou les hypothèses. Nous leur disons bienvenue.

"C'est un assaut cyclique"

Nous savons la bonne foi très partagée, bien répandue, l'humilité aussi.

Mais nous connaissons les pièges. Et en l'occurrence...

" Territorialiser... ". Une idée lancée comme une météorite, avec pour ambition ou prétention d'éclairer nos obscurités tenaces ? C'est un assaut cyclique. Chaque fois que notre vitalité collective paraît resurgir en dépit des trompeuses apparences de calme plat, il s'en trouve toujours pour ouvrir large les allées qui mènent aux confrontations et aux désirs de partition. En traçant des lignes de différenciation conflictuelle, en offrant à d'aucuns la consolation frelatée d'être meilleur ou plus méritant ou plus légitime... que d'autres. Il s'en trouve toujours pour donner du champ à des vérités assénées par ceux et celles qui sont plus habiles à tracer des lignes de partition qu'à percevoir les passerelles. Nous en connaissons bien, de ces diviseurs notoires. " Obscurcisseurs " comme les nommait Césaire, " mystificateurs et manieurs de charabia " précisait-il. D'aucuns reviennent épisodiquement sur les lieux de leurs forfaits.

Depuis le temps que certains parlent à la place de leurs " objets " d'études, comment expliquer qu'il n'y ait pas encore au moins deux générations de spécialistes provenant de l'intérieur même des communautés qui font l'objet de ces études " ? Chasse gardée ?

La Guyane résiste aux lignes de fracture

Pourtant... cette société guyanaise, exposée de façon récurrente à des manipulations démographiques et des allégations démagogiques, à des dynamiques brutales ou sournoises de concurrence et d'affrontement, cette société guyanaise résiste. Obstinément. Elle résiste aux lignes de fracture, en conservant son dynamisme de transmission des savoirs et des mémoires. Elle persévère à entretenir, en la stimulant, son identité COLLECTIVE. Elle entretient sa COHÉSION, très solide par périodes, branlante à d'autres moments, revigorée toujours. Cette cohésion continue de se bâtir cahin-caha dans les cahots d'instrumentalisation politique, continument depuis des décennies, y compris le fameux Plan Vert (agricole) et de migration de 1975 et ses avatars. Cette société guyanaise persiste à accueillir d'autres modes de vie, d'autres cultures, d'autres façons d'être, de penser, de faire, sur fond parfois de quelques protestations et grognements, épars, finalement toujours récusés. Elle s'entête à offrir hospitalité. Elle partage ce qu'elle conserve de plus tonique dans sa langue vernaculaire, en dépit du rétrécissement de son territoire de communication. Elle ne cesse d'élargir les espaces des autres langues ; elle met au pot commun ses expressions culturelles et artistiques, sa gastronomie, ses rapports à la forêt, aux fleuves, à l'océan, son expérience collective de lutte et sa résilience parfois déroutante, ses superstitions reconnues comme telles, ses savoirs médicinaux... Des chercheur.res l'ont compris, depuis longtemps, notamment ceux et celles qui ont publié des livres bien rentables, dont certains subventionnés, après collecte et compilation de ces savoirs auprès de sachants traditionnels, sur le Littoral et dans l'Hinterland.

A kou nou di a

La société guyanaise est une société qui offre beaucoup, et sait recevoir, au double sens du verbe. Sans prétendre à l'exemplarité, elle cultive un art de vivre et d'exister, par les faits, les gestes, les mots. Comme l'avait dit ce petit garçon venu de si loin, à propos des souvenirs qu'il conservera de son séjour ici : A kou nou di a.

Territorialiser l'enseignement en Guyane, sans aucun doute. Formellement, la chose est possible, en histoire et géographie, dans les Outremers, depuis l'arrêté du 16 février 2000. Sans doute qu'une ou plusieurs évaluations existent quelque part ? Quelles insuffisances révèlent-elles, que l'on procède méthodiquement aux nécessaires innovations ? Territorialiser... suffit-il qu'un mot sonne bien pour qu'il ait des vertus ?

Erreur de bonne foi ? Malentendu ? Que les autorités clarifient...

Cayenne ce 14 juin 2026

Les réalisatrices du documentaire sur la loi Taubira, en présence de la Cayennaise. Il y a eu un avant et un après cette loi promulguée en 2001.
Les réalisatrices du documentaire sur la loi Taubira, en présence de la Cayennaise. Il y a eu un avant et un après cette loi promulguée en 2001. • Mickael Alcide
Jean Moomou docteur en histoire et civilisations a présenté, la synthèse sur la territorialisation de l'enseignement en Guyane, mardi 12 mai. Il est entouré du recteur Guillaume Gellé et d'Audrey Chambeau, docteur en géographie et auteur d'un manule de géo pour les primaires.
Jean Moomou docteur en histoire et civilisations a présenté, la synthèse sur la territorialisation de l'enseignement en Guyane, mardi 12 mai. Il est entouré du recteur Guillaume Gellé et d'Audrey Chambeau, docteur en géographie et auteur d'un manule de géo pour les primaires.
Les Jeunes historiens guyanais récompensés ont pu monter sur la scène du Zéphyr, à Cayenne. Un concours chaque année menacé de disparaître.
Les Jeunes historiens guyanais récompensés ont pu monter sur la scène du Zéphyr, à Cayenne. Un concours chaque année menacé de disparaître. • M.L

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