Djamila Delannon : « Le Vodun nous relie d'une rive à l'autre »
De l'Unesco aux scènes culturelles des mondes noirs, Djamila Delannon construit un parcours au croisement des cultures et des territoires. Après avoir assuré en 2025 la direction artistique du festival Women of the World à Rio de Janeiro autour du projet Regards créoles, regards féminins, elle a coorganisé, avec Lylly Houngnihin, la 3e édition de la Biennale Vodun Hwendo
La Caraïbe occupe une place importante dans les réflexions autour du Vodun [lire encadré]. Comment imaginez-vous les liens à construire dans cette Atlantique noire comme dirait Paul Gilroy dans les années à venir ?
Les alliances entre le Bénin, ou d'autres pays d'Afrique, et nos territoires de l'autre rive de l'Atlantique et de la Caraïbe sont déjà une réalité. Des initiatives personnelles, communautaires, entrepreneuriales ou associatives existent. Il s'agit de les multiplier. Dans l'esprit de ces alliances, nous souhaitons créer des ponts et des circulations. Il ne s'agissait donc pas d'identifier les ramifications du Vodun pour créer des alliances avec elles, mais d'en faire un cadre d'action et de pensée capable de dialoguer avec d'autres expériences, d'autres cadres, d'autres territoires.
Les arts contemporains africain et caribéen dont le premier est très en vogue peuvent être des outils de ce rapprochement ?
Totalement, la perspective de l'art contemporain constitue l'une des branches de ce pont. Elle rend possible des rencontres qui, sans elle, n'auraient pas lieu : entre un prêtre vodun et une chorégraphe, entre une communauté rituelle et une plasticienne, entre une cosmogonie ancienne et des écritures contemporaines. Je ne suis pas initiée au Vodun, ni spécialiste de son étude. Pourtant, j'y ai reconnu des familiarités qui dépassent ma propre histoire et rejoignent celle de tout un monde afrodescendant. Ce sont, en somme, des alliances trans que l'on convoque, au sens étymologique du terme : des alliances qui dépassent, qui traversent : Transfrontalières, transpirituelles, transdisciplinaires...
C'est aussi une revanche sur la colonisation et son bras armé le christianisme qui discrimine le Vodun...
Si le Vodun a été réduit pendant des siècles à un ensemble de pratiques, elles-mêmes discriminées, diabolisées et simplifiées, il constitue aussi une épistémologie et une cosmogonie. C'est à dire qu'il propose une vision du monde, une science du savoir.
En Guyane, cette survivance de la cosmogonie vodun reste peu nommée, parfois même absente des récits, mais elle demeure bien présente. En se confrontant au Vodun, nous faisons l'expérience d'une familiarité dans la manière d'accueillir, dans le respect des aînés, dans notre rapport au corps, y compris à la sexualité, dans nos boissons-remèdes préparées à partir de feuilles et de racines macérées dans le rhum, dans la façon de les administrer, de lire la maladie, le mal ou les bienfaits. Ces héritages de connaissances restent vivaces. Les trajectoires historiques ont façonné des évolutions distinctes selon les territoires, mais elles dessinent aussi un vaste champ de familiarités et de circulations entre nos mondes.
Comment permettre à la création d'exister, de circuler et de survivre ? C'est l'une des questions posées par cette biennale.
Avec Lylly Houngnihin, commissaire artistique de la biennale avec moi, nous avons conçu cette édition afin de faciliter l'éclosion d'idées et de réflexions dans un cadre afro-diasporique.
Cette architecture repose sur des principes vodun. Cette architecture repose sur l'épistémologie vodun comme cadre de pensée : elle place l'éthique au centre, considère la communauté comme un espace de décision et de réceptivité, le vivant comme une source de connaissances à intégrer au savoir, et le sacré comme partie intégrante de toutes choses. Ce sont quelques-uns des éléments qui structurent cette réflexion et à partir desquels nous avons construit la programmation. Il nous a aussi semblé nécessaire de réunir une diversité de personnalités, de pratiques et de visions du monde.
Nous avons convié des chercheurs, des étudiants, des danseuses, des commissaires d'exposition, des photographes, des artistes plasticiens, des tisserands, des prêtres et prêtresses de la communauté vodun, des femmes, des jeunes et des aînés, un conseiller d'ambassade, une consultante de l'Union européenne pour la culture, des recteurs et vice-recteurs d'université, ainsi que des rois. Nous avons souhaité proposer des formats multiples, d'une exposition photographique à un pop-up store de textiles, en passant par des artistes du Mali, des acteurs culturels du Togo, des danseuses sud-africaines et argentines, des commissaires d'exposition et des chanteurs brésiliens. Nous avons réuni des participants venus d'Afrique, des Caraïbes, des Amériques et d'Europe, avec une seule limite : le budget.
Comment incruster dans notre quotidien cet élan de partage, ce pont entre les deux rives de l'Atlantique ?
Nous avons abordé la pertinence des alliances et des partenariats sous plusieurs angles, les enjeux de coopérations hors des institutions, ainsi que la question d'alliances moins centralisées, de la marge à la marge. Des dispositifs de soutien à la création et à la sauvegarde ont aussi été présentés d'un pays à l'autre. Concernant la sauvegarde et la transmission des créations, la nécessité de réinventer des espaces de transmission intergénérationnels, transnationaux et parfois transcommunautaires a occupé une place centrale. Le stockage et la conservation des œuvres, mais aussi des lieux et des dynamiques de création, ont été abordés. L'indexation des créations, qui conditionne leur visibilité, découle de rapports de pouvoir, d'hégémonies et d'algorithmes. Parce qu'elle n'est jamais neutre, cette question nous a conduits à réfléchir à la création de nos propres systèmes d'indexation et de nos propres mécanismes de sauvegarde du patrimoine. Cette urgence prend une dimension nouvelle avec l'essor de l'intelligence artificielle et les risques de captation des connaissances, qui renforcent la nécessité de bâtir nos propres outils de préservation au quotidien.
Djamila Delannon a été la co-commissaire artistique de la Biennale Vodun Hwendo 2026
Le CHiffre
Exergue
Vodun, voodoo ou vaudou ?
Le mot vodun vient des langues du golfe du Bénin. Il désigne des divinités, des pratiques religieuses, mais aussi un système de pensée et une conception du monde. C'est dans ce sens que l'emploie la Biennale Vodun Hwendo au Bénin.
Avec la traite et l'esclavage, des traditions issues du Vodun ont été transportées dans les Amériques. Elles se sont transformées au contact d'autres traditions africaines, du christianisme et des sociétés coloniales. Elles ont donné naissance à des traditions comme le Vodou haïtien, voodoo en anglais, le candomblé au Brésil, la santeria à Cuba.
La déeesse de la mer Iémanjaa est une de ces figures qu'on retrouve dans toute l'Atlantique noire. Elle prend les traits de Manman Dilo chez nous. Il y a aussi Exu, le messager des dieux facétieux et rusé dont on retrouve des traits chez le maskilili.

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