Christiane Taubira : «Nous avons besoin d'observer, d'éprouver, d'expérimenter, de reconnaître une Justice juste»
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Réquisitions contre Yvane Goua et Olivier Goudet

Christiane Taubira : "Nous avons besoin d'observer, d'éprouver, d'expérimenter, de reconnaître une Justice juste"

Christiane TAUBIRA Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Olivier Goudet et quelques-uns des membres de son association Tròp Violans, devant le commissariat, vendredi dernier. Il dénonce le manque de respect de la préfecture à l'encontre des élus guyanais.
Olivier Goudet et quelques-uns des membres de son association Tròp Violans, devant le commissariat. (photo d'archives) • GG

Les réquisitions de l'avocat général lors des trois procès en appel d'Yvane Goua et Olivier Goudet ont interpellé diverses forces politiques (MDES, mairie de Cayenne, FOAG, Jean-Victor Castor, Davy Rimane). Dans cette tribune, Christiane Taubira apporte son soutien aux deux membres de Trop'Violans.

" Je veux dire par là que si l'ultime chance de la Nouvelle-Calédonie de vivre en paix et des Canaques d'être entendus tient à la République, la République doit être juste. " Ainsi s'exprimait le Président de la République, François Mitterrand, dans sa Lettre aux Français le 7 avril 1988… année cruciale. J'aurais pu également retenir une autre citation du même, concernant le même territoire, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, sur " la force injuste de la loi ".

 

Christiane Taubira
Christiane Taubira • DR

Contrairement à ce que vous êtes en droit de supposer, ces quelques lignes ne visent pas à commenter l'Accord de Bougival*, relatif à la création d'un État associé (à la France) en Nouvelle-Calédonie, Accord co-signé ce 11 juillet par toutes les parties conviées aux négociations et par le représentant de l'État. Toutes les parties en semblent contentes, sinon satisfaites. Nous nous en réjouissons. Nous accompagnons solidairement. Mais nous n'accaparons ni les combats ni les mérites ; nous ne confisquons ni les victoires ni les gloires ; nous ne tiédissons ni les espoirs ni les doutes ; nous ne parasitons ni les efforts ni les morts. Pussions-nous… Les morts en Kanaky sont bien morts, et ne reviendront pas. Douleur, tristesse, chagrin, le fardeau se porte sur place, dans les lieux, les rites, les mémoires et les cœurs. Depuis nos lointains environs, nous ouvrons place dans nos propres cœurs, en empathie et compagnonnage. Sans perdre décence.

"Les adeptes hystériques de l'immobilisme colonial"

Cet Accord dit " historique " suivra son chemin. Nous ferons le peu qui, à l'occasion, nous incombera pour le soutenir et l'escorter. Les adeptes hystériques de l'immobilisme colonial, partisans des inégalités, bénéficiaires de prédations foncières, rentiers des pillages d'occupation, indifférents aux injustices flagrantes et récurrentes, parfois auteurs d'exactions impunies, et qui, déjà jurent et menacent, essaieront tout ce qu'ils peuvent. D'autres, avant eux, se sont trompés avec entêtement.

Je le répète : cette tribune ne porte pas sur la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, malgré cette forte actualité.

Aucune société n'existe sans Justice

Les quelques lignes qui suivent concernent la Justice en général, et nous concernent nous, en Guyane.

L'Institution judiciaire est une des formes que les sociétés choisissent pour assurer leur cohésion, pour rendre possible et supportable la vie sociale. Aucune société n'existe sans Justice. La source et le fondement des règles communes sur lesquelles repose la légitimité judiciaire peuvent varier. Néanmoins, partout, toujours, une institution, une structure, un organisme, un agencement quelconque détient l'imperium pour juger, punir, décider des réparations, relaxer ou acquitter ; et dispose de la force publique pour faire appliquer ses décisions. Même sous dictature : les tribunaux militaires font parodie de justice.

Toutes les sociétés. L'autorité judiciaire prend mille formes. Certaines nous semblent marginales ou lointaines : comités de Sages, conseils coutumiers, tribunaux de paix, cours spécialisées ou sur le modèle de la Cour supérieure de justice de l'État du Chiapas… D'autres Cours de justice apparaissent sous des formes qui nous sont plus familières, celles des démocraties contemporaines, que ces Cours jugent plutôt selon les Codes, en droit continental comme dans le système français, ou plutôt selon la jurisprudence, en common law, comme chez nos voisins anglophones, proches et lointains. En tout état de cause, les décisions de justice doivent être intelligibles et conformes au Droit, même si elles peuvent susciter mécontentements et protestations. L'organisation de Tribunaux aux missions clairement définies selon les échelons de procédure, est celle qui prévaut ici, et elle paraît rassurante.

Elles rétrécissent les libertés individuelles

Pourtant, souvent, trop souvent, l'exigence de justice sociale conduit devant une cour de justice. Il faut dire que les démocraties cèdent de plus en plus facilement à la tentation de restreindre les libertés publiques, au prétexte ressassé de préserver l'ordre public ; elles rétrécissent les libertés individuelles, au motif rebattu de la sécurité. Il s'ensuit que le champ de la contestation sociale et de la protestation publique se resserre.

Nous avons cependant besoin de savoir, de constater, d'être assuré.es que… même lorsque, comme ici, si fréquemment et dans tant de domaines, les règles paraissent absurdes et que pourtant elles perdurent ; les normes s'obstinent à démontrer qu'elles sont inadéquates et pourtant elles s'imposent encore et toujours ; les indicateurs économiques sont malingres, faiblards et flageolants et pourtant le modèle économique et réglementaire reste immuable ; les indices sociaux persistent à témoigner des inégalités et pourtant ils se maintiennent ou continuent de se détériorer ; les ratios statistiques et financiers pour les services publics sont structurellement insuffisants et pourtant ils subsistent ; et la déshérence de la jeunesse a beau s'acharner à révéler l'incurie de nombreuses politiques publiques, rien ne les corrige… Nous avons besoin de savoir, de constater, d'être assuré.es que… même si les fonctions d'autorité et de pouvoir, de contrôle et de coercition sont quasi totalement, de façon aussi ostensible et avec une telle constance, concentrées, détenues et exercées par des hauts-fonctionnaires en mission à durée limitée qui, pour la plupart, et presque inévitablement, malgré parfois bonne foi et bonne volonté, règnent en surplomb sur la société guyanaise… nous avons vraiment besoin de savoir, de constater, d'être assuré.es que, malgré tout ceci et tout cela, un rempart tient, et tient bon : une Justice juste.

Nous avons besoin de l'observer, l'éprouver, l'expérimenter, le reconnaître.

Davantage de l'extravagance que du Droit

Nous avons besoin de croire en la Justice. Sans même y penser. Comme une sûreté qui veille sur nous. Pour éviter que tout se défasse.

Le Droit n'a pas à s'encombrer de capital de sympathie. On juge des faits, des actes, selon des circonstances.

Il faut reconnaître que, eu égard aux griefs énoncés contre Yvane Goua et Olivier Goudet, les réquisitions évoquent davantage de l'extravagance que du Droit.

 

* " Accord de Kanaky " officiellement intitulé " Projet d'accord sur la Nouvelle-Calédonie "

Les membres de l'association Trop Violans font appel d'une condamnation.
Les membres de l'association Trop Violans font appel d'une condamnation. • GG
Trop'Violans, mars 2023
Trop'Violans, mars 2023 • Gérôme GUITTEAU, g.guitteau@agmedias.fr

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