Panama : Salsa et barbelés
Au cœur d'un périple de retour vers la Guyane, notre correspondant réalise une escale à Panama City, ville-carrefour entre deux mondes, deux océans, deux réalités. Du faste financier aux barrios oubliés.
«Si vous ne passez pas voir le canal, vous ne serez pas allé au Panama. » Le chauffeur me prévient alors que je suis avec lui depuis moins d'une minute. Sa voiture avale rapidement les kilomètres qui séparent l'aéroport du centre-ville.
Il a fallu voyager pour en arriver là. Départ de Cayenne il y a deux jours. Une halte nocturne à Saint-Laurent, avant de passer au Suriname. Un court séjour de vingt-quatre heures et l'avion, direction le Panama, par le vol du vendredi. Arrivée à la nuit tombée.
Objectif de ce voyage : revenir en Guyane par l'Est, sans emprunter la voie aérienne. Certaines frontières seront difficiles à franchir. Il faudra faire preuve de patience, et parfois improviser.
La petite Hyundai venue me récupérer à l'aéroport file maintenant sur le Corredor Sur, une grande voie rapide qui longe l'océan. Le conducteur attire mon attention vers le large : « Mira. »
Des centaines de lumières scintillent et clignotent sur l'eau. Ce sont les navires qui attendent leur tour pour emprunter le canal.
C'est lui que je suis venu voir. Le canal interocéanique du Panama, la liaison entre le Pacifique et la mer des Caraïbes, inauguré en 1914 après trente-deux années d'un chantier pharaonique : un scandale financier majeur en France, une invasion armée des États-Unis, et surtout, jusqu'à 22 000 ouvriers morts d'épuisement et du paludisme dont beaucoup d'immigrés martiniquais et guadeloupéens.
Évasion fiscale et passé colonial
Depuis, tout le pays s'est construit autour des infrastructures canalaires. Les Panaméens en sont fiers et le montrent. À l'hôtel le soir, au café le matin, dans les taxis, tous me demandent quand j'irai le voir.
Le samedi matin, la brume portée par l'océan se dissipe lentement. Apparaissent alors les hautes tours modernes de la Costa del Este, signes distinctifs d'un pays qui se transforme. Des enseignes de banques et de sociétés financières vissées au-dessus des devantures, dans toutes les rues, rappellent à quoi le Panama doit son dynamisme économique. Une fiscalité peu regardante lui permet d'attirer des capitaux venus du monde entier. Un scandale révélé par les Panama Pappers.
À environ deux kilomètres de là : le Casco Viejo, la vieille ville coloniale. L'autre fierté des Panaméens. Un quartier entier, bien conservé, de bâtisses du XIXe siècle à deux ou trois étages, peintes de couleurs chaudes et variées, classé au patrimoine mondial de l'Unesco.
El Chorrillo l'envers du décor libéral
En son centre, la basilique Santa María, l'une des plus anciennes cathédrales du continent, héritée de l'époque espagnole. Désertes aux premières heures du jour, les ruelles se remplissent à partir de midi. Beaucoup de retraités états-uniens, mais pas seulement. La classe moyenne émergente de toute l'Amérique latine vient au Panama faire du tourisme et dépenser son argent dans les immenses casinos de la capitale.
Il y a le Panama qui réussit. Mais aussi celui qui reste en marge du développement de ces trois dernières décennies. À seulement cinq cents mètres des restaurants climatisés s'étale El Chorrillo. Ce vaste barrio traîne sa mauvaise réputation jusqu'en dehors des frontières du pays : appartements surpeuplés, enceintes crachant de la musique au pied de chaque immeuble, réseau électrique défaillant, points de vente de stupéfiants... Je n'y reste que dix minutes. Une voiture s'immobilise. Deux policiers en civil en sortent : « Señor, es muy caliente aquí. No debe quedarse. »
Ils me raccompagnent à la sortie. L'un d'eux, apprenant que je viens de Guyane, tient à me montrer qu'il sait que c'est de là-bas que décollent les fusées.
Dans l'après-midi, j'arrive enfin à l'entrée du canal. Un porte-conteneurs s'avance lentement. Sa corne de brume retentit au moment de s'engager dans la voie d'eau artificielle. Dans dix heures, ce navire sera en mer des Caraïbes.
Le soir, retour au Casco Viejo. Locaux et étrangers se déversent dans les bars. La salsa, passée à pleine puissance, rebondit sur les pavés des rues.
Encore deux ou trois jours ici, puis viendra la première grosse difficulté de ce voyage vers la Guyane : passer du Panama à la Colombie par bateau.

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