De l’inintelligibilité du Macronisme ou la confusion des sentiments progressistes
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Il y a cinq ans, Ismaël Emelien et David Amiel, anciens conseillers d’Emmanuel Macron publiaient
un livre à l’ambition de manifeste, censé donner un semblant d’accise idéologique au macronisme,
plus subtile que celle du néo-libéralisme.
Il y avait en effet toujours un vide à combler pour un courant politique que la volonté de
mouvement (En Marche!) avait dès les débuts toujours bien plus préoccupé que le cap (Vers Où?).
Avec ce livre, dont le titre préludait déjà des banalités à venir, Le progrès ne tombe pas du ciel, nos
deux auteurs-conseillers devaient enfin expliciter la pierre angulaire du macronisme, et le restituer
ainsi dans une double dimension historique et intellectuelle.
Pour ce faire, ils replaçaient l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron dans une perspective
mondiale, bien plus large que le concours de circonstances extrêmement favorables de l’élection
présidentielle française de 2017. Le macronisme ne devait alors pas être simplement « un coup d’un
soir », mais l’expression française d’une lutte politique qui se jouait à l’échelle mondiale : celle de
la confrontation des progressistes et des populistes.
Comme avec tous les manifestes, ou tentatives, il faut se méfier de tirer des lois indépassables de
l’Histoire. Paru au printemps 2019, les dernières braises du mouvement des gilets jaunes encore
rougies de leur colère, et à la veille d’élections européennes, le livre ne développe véritablement
aucune théorie politique convaincante et stimulante. Il est essentiellement un cri de ralliement à
Emmanuel Macron, érigé en figure tutélaire des progressistes européens, voire mondiaux (rien que
ça), seuls remparts à la montée des populistes.
Le livre actait surtout la fin du traditionnel clivage gauche-droite et polarisait à dessein tous les
champs du débat public entre le camp du progrès et celui des populistes. De l’autre côté de ce soi-
disant spectre, l’on se félicitait également de cette nouvelle donne politique, même si Marine Le
Pen parle, elle, plutôt d’un clivage « mondialistes contre nationaux ». Pour un camp comme pour
l’autre, parce qu’ils y ont électoralement intérêt, l’important était que le match du second tour de la
présidentielle 2017 s’installe durablement dans la vie politique française, pour en constituer un
horizon indépassable. Et tant pis si cette nouvelle dialectique politique se trouve être
particulièrement pauvre pour le débat public, et stérile en termes d’idées nouvelles. Ces sept
dernières années ont ainsi gravement accentué la dépolitisation de plus en plus généralisée de la
société française, dont l’abstention n’est qu’une des manifestations.
Cinq ans plus tard, au lendemain de nouvelles élections européennes qui marquent une victoire
historique des partis d’extrême droite, le ressort progressiste du macronisme semble bien cassé.
Loin de faire barrage, cette expérience politique a en fait été la dernière passerelle en date à une
possible arrivée au pouvoir d’un front national, devenu rassemblement national. Il est
symptomatique que cette débâcle se concrétise lors d’une élection européenne, justement censée
être le scrutin phare de la macronie, qui a toujours manqué du soutien des élus locaux en France,
mais souhaite gouverner l’Union-européenne.
Dans une société où l’idée de progrès est totalement liée à celle de la nouveauté, Emmanuel Macron
a ainsi fait les traditionnels frais de l’usure du pouvoir, qui le prive de l’un de ses atouts majeurs de
2017 : son inexpérience ; qui appartient désormais à son rival (J. Bardella).
Il y a cependant autre chose. La politique que le Président a menée depuis sept ans, l’a
progressivement délesté des habits progressistes, qu’il se targuait d’être seul à porter. Il est en effet
dur d’être un progressiste quand la majorité des gens ne voient pas le progrès dans leurs vies
quotidiennes, mais constatent plutôt l’accumulation des difficultés.
Ainsi, s’il y a bien un populisme en France, le macronisme n’a pas su être une alternative crédible.
Pire, sa rhétorique et sa politique se sont progressivement teintées de relents autoritaires, et parfois
franchement conservateurs, jusqu’à brouiller le clivage qu’il avait lui-même imposé, le rendant
encore plus inopérant.
En passe désormais d’être battu sur sa gauche, le camp présidentiel s’accroche pourtant encore à ce
clivage. Il y inclut maintenant l’ensemble des forces politiques de gauche, qui se sont « unies » en
un nouveau front populaire. Désormais dans son discours, le camp des populistes comprend toutes
les formations politiques qui ne s’associent, ou ne s’allient, pas à lui. Cette polarisation
volontairement accentuée à l’excès fait d’ailleurs penser à un réflexe populiste. Assez proche du
mythe du sauveur, ou de l’homme providentiel…
La formule du ministre Darmanin pour résumer sa politique sur l’immigration, illustre bien la
démagogie de ce gouvernement et son approche bipo-primaire très réductrice. Le ministre de
l’Intérieur, avec cette phrase digne d’une cour d’école, affirme en effet qu’il y a d’un côté les
« gentils » et de l’autre les « méchants ». Son texte de loi voté au final, avec les applaudissements et
les voix du Rassemblement national, qui y a vu sa « victoire idéologique », est l’illustration la plus
énorme d’une porosité du macronisme avec certains thèmes idéologiques de l’extrême droite.
L’objectif de ce court article est de proposer une possible clé de compréhension, non pas du
macronisme, cela est impossible, mais de sa faillite comme alternative politique. Pour bien
comprendre cet échec, il faut repartir de la notion de progrès et de modernité qu’a souhaité incarner
le candidat, puis le Président. Ces deux références phares que les macronistes souhaitaient détenir
exclusivement, se sont révélées dans leur transcription politique peu porteuses d’amélioration des
conditions de vie pour la grande majorité des français et des françaises. Au fil des années, sous ces
apparences de modernité, la conception et la pratique du pouvoir par le parti présidentiel est
également apparue archaïque, anachronique, voire franchement conservatrice. Avec la dissolution
de l’Assemblée Nationale, prononcée par le Président de la République, au soir des résultats des
élections européennes, se joue probablement le dernier acte du pouvoir macroniste. Et dans son
sillage, un profond changement du paysage politique qui comporte beaucoup d’incertitudes.
Puisque ses partisans s’en pensent les seuls défenseurs légitimes, sur quoi reposait donc la
conception macroniste, à l’origine lors de sa première campagne de 2017, de l’idée de progrès ?
On peut légitimement avancer, qu’elle puise ses fondements dans l’action d’Emmanuel Macron en
tant que ministre de l’Économie, et qu’elle revêt donc d’abord et surtout une dimension économique.
On pourrait résumer cette conception ainsi : Le progrès serait la capacité à pouvoir exercer une
activité économique et s’enrichir.
Cette définition repose donc essentiellement sur une aventure personnelle et individualiste au sein
d’organisations économiques et de rapports marchands.
Le macronisme lui en confère pourtant une dimension collective, qu’il place même au centre de son
projet de société. Car c’est la somme de ces succès personnels dans l’organisation économique qui
contribuent et permettent de rendre la société plus heureuse. Il y a donc à l’origine une vision très
libérale, au sens du libéralisme économique, de ce que serait le progrès.
Avec au cœur et comme moteur de la société la figure de l’entrepreneur : Le progrès se résumerait
alors à avoir la liberté d’entreprendre économiquement, sans subir les contraintes administratives et
fiscales que feraient peser les lourdeurs d’une législation tatillonne et mesquine. Il y aussi la
croyance dans le fait que cette nouvelle création de richesse libérée, rejaillira en ruissellement sur la
société. L’idée de progrès défendue ici est donc celle de « l’accumulation de richesse », ce qui en
soi est l’essence même du capitalisme.
L’accent n’est pas mis sur la régulation, mais plutôt sur les freins qui empêchent et limitent cette
accumulation. Car selon cette logique, il convient de dénoncer ce qui limite l’enrichissement
personnel, puisque cela serait préjudiciable au développement collectif. La seule nuance, qui n’en
est pas véritablement une, apportée par les macronistes à leur tableau du progressisme : consiste à
rappeler l’importance que la récompense se fasse sur la base du mérite et que la compétition (au
départ précisent-t-ils) soit juste. Mais on se demande bien comment avec un tel niveau d’inégalités
de revenus et de patrimoines, ces deux conditions peuvent être respectées. Le mérite est par ailleurs
une notion philosophique bien subjective, totalement étrangère à une économie ultralibérale et
concurrentielle.
Le problème de ce progressisme c’est qu’il est lourd de conséquences sociales. Son corollaire
amène à ériger le travail, comme valeur positive en soi, indépendamment même de sa nature, de sa
qualité, et surtout de son « utilité commune », pourtant seule justification aux « distinctions
sociales » selon la Déclaration des droits de l’Homme.
L’encouragement au travail se fait par l’exercice de contraintes encore plus fortes. Il y a même
quelque chose de l’ordre de l’instrumentalisation des métiers pénibles et difficiles, pour mieux
stigmatiser les personnes qui ne sont pas en emploi. Dès lors, il convient de revenir sur un certain
nombre de droits réels, protecteurs, gagnés de hautes luttes par une profession ou accordés à
l’ensemble des travailleurs et salariés.
Car l’intérêt économique privé prime, et il est érigé ici en intérêt collectif national. « Il faut des
jeunes qui aient envie de devenir milliardaires », avait dit Emmanuel Macron. Sous-entendu pour
eux-mêmes et pour le pays.
Alors jeune ministre, Emmanuel Macron s’était surtout consacré à développer un discours qui se
voulait économiquement moderne et tourné vers l’avenir, notamment à travers la promotion des
nouvelles technologies, et de la « destruction créatrice », censée accélérer et améliorer la croissance
française, il est rapidement revenu, le covid aidant, à une autre lecture économique, nettement
moins futuriste, et plus en lien avec la réalité de l’économie française. Il a essayé pour ce faire de
muscler sa jambe souverainiste, dont l’importance a été exacerbée durant la pandémie.
Cette conception économique de la société se révèle au final assez « passéiste », avec pour
référence un modèle productiviste proche de celui des « Trente Glorieuses », période vue comme
stade indépassable de la croissance et du bonheur par la consommation.
A ce titre, son récent éloge de l’industrie automobile, qui fabrique un produit de grande
consommation, « la bagnole », « que tout le monde aime », et que lui « adore », peut se lire, sur un
plan démagogique, comme la défense, par un homme qui ne conduit jamais, d’un bien très
populaire et essentiel à des millions de français. Mais on peut aussi voir à travers cette délicate
déclaration d’amour, l’apologie d’une industrie qui fût longtemps la vitrine du capitalisme
occidental triomphant.
Cette défense d’un modèle économique productiviste hérité du passé, s’accompagne bien sûr d’une
vision rétrograde du monde du travail, hiérarchisée et soumise. L’éloge de la flexibilité et les
réformes du code de travail visent alors à affaiblir le pouvoir de négociation et de contestation des
travailleurs et des salariés.
Le macronisme voudrait ainsi refaire, ou « réinventer » c’est son expression sur le nucléaire, les
« Trente Glorieuses ». Un retour aux années soixante-dix fantasmées, mais dans une version
financiarisée, ubérisée, et avec un partage de la valeur ajoutée encore plus défavorable pour les
travailleurs et les salariés.
Comme cette vision du progrès, resterait l’apanage des « happy few », Emmanuel Macron posait la
formule du « en même temps » qui devait accoucher de béquilles sociales à sa vision économique
libérale. On sait depuis longtemps qu’il s’agissait uniquement d’une posture rhétorique : la réforme
de l’assurance chômage, celle des retraites, la diminution des aides aux logements et à la formation,
ainsi que les réductions d’impôts sur le capital et sur les bénéfices des entreprises l’attestent
irrévocablement. Ce « pognon de dingue » qui n’empêchent pas les « gens d’être quand même
pauvres ». Le seul choix doit être le travail, même s’il ne paye pas bien non plus, même s’il
abîme…
Le discours macroniste du progrès, et sa transcription en termes de politiques publiques, n’a pas
permis le progrès social. Pire, cette définition du progrès portait en elle la suppression d’un certain
nombre d’acquis sociaux. Ces remises en causes, et ce ciblage sur les classes sociales les moins
favorisées, ont amené de nombreux mouvements sociaux, et avec eux l’une des plus fortes
répressions policières que la France n’a jamais connues.
Enfin, sur la défense du libéralisme économique, il est à noter que dans le cadre des législatives
2024 le programme du rassemblement national a repris plusieurs points figurant dans le programme
d’Emmanuel Macron, notamment sa politique de l’offre, matérialisée par la baisse des impôts de
production et des cotisations sociales. Sur ce point c’est l’extrême droite qui fait un pas vers le soi-
disant camp progressiste « de l’extrême-centre ».
Pour le reste, Emmanuel Macron a montré la voix au rassemblement national, dans l’exercice d’un
pouvoir exécutif presque tout puissant, avec un recours à tous les subterfuges possibles, certes
constitutionnels dans son cas, pour limiter, voire contourner, le débat démocratique.
II. … Et à tendance conservatrice et autoritaire
Au-delà de la faiblesse de l’idée de progrès que portait le macronisme, sa pratique du pouvoir et des
institutions démocratiques l’ont amené vers une dérive autoritaire et conservatrice, bien loin de ses
promesses de modernisation et de République exemplaire.
La présidence marconiste a mis en scène une pratique du pouvoir extrêmement personnifié
(jupitérienne), et solitaire. Un pouvoir très incarné dans les symboles et l’attitude, mais qui s’avère
au final complètement anachronique, ridicule, et surtout contre-productif. La communication
donnée, à travers les images, comme celles d’Emmanuel Macron en sweatshirt militaire à capuche,
mitant V. Zelensky, a remplacé le débat et le dialogue. N’imitez rien ni personne », avait pourtant
prévenu Victor Hugo. Cela crée un profond sentiment de malaise devant cette versatile et excessive
incarnation de la fonction de Président.
L’incapacité de ce régime à discuter, à négocier et à nouer des compromis, restera un des éléments
caractéristiques les plus forts des années Macron. On ne peut être qu’interpellé par sa faculté à ne
pas écouter et passer en force.
La pratique du pouvoir macroniste a été en grand décalage par rapport aux ambitions affichés de
« Révolution ». Il a surtout été le défenseur du statu-quo, quand ce n’est pas celui du retour en
arrière.
Cela l’a amené à s’éloigner de son ambition initiale « de libérer » pour se concentrer sur le projet
« de protéger ». Cette rhétorique est bien reprise par Bruno Lemaire, qui sous couvert du
démantèlement de l’État social, prône le passage à un « Etat protecteur », sans qu’il ne soit jamais
précisé à qui sera garanti cette protection, qui existe aujourd’hui de droit. Ce que l’on comprend
quand même c’est que pour lui, elle doit devenir discrétionnaire., et non plus automatique. A la
discrétion et à l’appréciation de qui ?
L’échec de la politique des gouvernements Macron sur le volet social a été tellement manifeste que
le subterfuge pour en détourner l’attention, consiste à s’abriter derrière un discours sur l’autorité. Le
Premier ministre qui en appelle même directement à un « sursaut d’autorité ». Avec l’idée derrière
que si les choses ne marchent pas, ce n’est pas que leur politique est mauvaise c’est que les gens ne
sont pas assez disciplinés et bordélisent. La culpabilisation des familles, celles qui s’avèrent
incapables de faire respecter l’autorité, rappelle un parallèle historique de la conception politique
française, entre respect inconditionnel du père au sein de la famille et respect total au chef de l’Etat.
Les opérations « places nettes », « les couvres feux », sont les seules réponses répressives qui sont
apportées au malaise social, en Guadeloupe, en Seine Saint-Denis, et en Nouvelle Calédonie. La
répression et le pourrissement de la contestation, qui nait de l’absence de dialogue et de justice
sociale, voilà le mode opératoire politique du macronisme.
Conclusion
Nombreux sont les Présidents de la République, dont l’action politique ne fût pas toujours rectiligne,
voire parfois à l’opposé des raisons pour lesquelles ils avaient été élus.
Il est vrai aussi qu’un pouvoir politique doit faire face à l’imprévu. Comme le mettait en avant De
Gaulle c’est : « sur les contingences qu’il faut bâtir l’action ».
Mais peu, avant Emmanuel Macron, avait brouillé les positions idéologiques à ce point. Cette
grande confusion entretenue, pour accréditer l’idée qu’il conviendrait de ne s’en remettre qu’à lui
face aux périls, lui a été électoralement profitable, au moins jusqu’en 2024. Elle se paye cependant
au prix d’une grande incohérence d’actions. Comment peut-on faire voter une loi « immigration »
aussi rétrograde, en la qualifiant de « bouclier qui nous manquait », puis honorer quelques mois plus
tard la mémoire de Missak Manouchian ?
Si le Macronisme fût jamais un progressisme, il est un progressisme qui n’apporte aucun progrès
concret et réel. Sur beaucoup de sujets son approche politique, et sa conception économique, nous
ramène même en arrière. Cette expérience politique nous rappelle ainsi de toujours se méfier des
mots valises qui se terminent en « -ismes ». Il faut toujours nous demander ce qu’ils veulent
véritablement dire. Qu’y a -t’il véritablement derrière ? Alors l’on se rend compte que sont souvent
des mots vidés de leurs sens, bien qu’ils continuent à être repris partout. « Les idées sont le
contraire de la pensée », écrivait Camus.
S’il y a une leçon à tirer de cette décevante expérience politique : c’est l’importance d’aboutir
collectivement à une définition concrète de ce que représenterait le progrès à l’échelle de la société
française, pour ensuite se donner les moyens de le réaliser.
A ce titre nous avons besoin d’une définition du progrès qui soit plus conforme à notre devise
« liberté, égalité, fraternité ». Il nous faut arriver à cette définition de progrès pour renforcer notre
cohésion sociale, et non plus les inégalités, la violence et les discriminations. C’est un bel objectif à
assigner à la politique, pour mettre en place demain des politiques qui permettent de vivre mieux
ensemble.

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