Vie chère : y a-t-il un engouement pour le jardin créole ?
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Vie chère

Vie chère : y a-t-il un engouement pour le jardin créole ?

Mélissa Belfroy
Jardins créoles
Jardins créoles • DR

Longtemps associé à la campagne, le jardin créole semble susciter un nouvel engouement auprès d'une plus large population. Dans un contexte sociétal ou le pouvoir d'achat occupe une place importante dans nos vies quotidiennes, la question du jardin créole permet aussi de mettre en lumière nos liens avec cet héritage rural, et nos habitudes de consommations actuelles.

Alors que des mouvements sociaux, manifestations et décisions politiques au sujet de la vie chère et du pouvoir d'achat rythment nos quotidiens, la question du jardin créole et de son utilité n'est jamais très loin. Héritage de nos ancêtres, solution de subsistance, complément aux grandes surfaces ou élément d'ornement, le jardin créole, incontournable de nos territoires, ne fait pourtant pas écho à tout le monde de la même manière. 

 

 

"Je ne me vois pas planter des ignames dans mon jardin" : un espace nécessaire, mais pas reconnu par le plus grand nombre

 

Le jardin créole, ou jaden, évoque cet espace proche des maisons, où poussent fruits et légumes, plantes médicinales et fleurs de nos régions. "Dans toutes les sociétés, le jardin a une place centrale, qu'on ne lui reconnaît pas toujours", explique Mina Adèle, docteure en Langue Créole Régionale et auteure de la thèse "Le "jaden" en Martinique: Une approche historique et anthropologique d'un objet culturel au coeur des enjeux de developpement : "Le jardin reste un élément structurant de la société, mais pas reconnu par le plus grand nombre. Mais, si vous enlevez le jardin, il n'y a plus rien dans la société."

Ainsi, certains l'associent à l'investissement de temps et préfèrent y avoir recours ponctuellement : "Je ne me vois pas planter des ignames dans mon jardin, si ça se fait, ce sont mes parents ou mes grands-parents qui le font."  Beaucoup craignent les contraintes que cela entraîne : "Ça ne m'intéresse pas trop d'avoir un jardin créole, c'est trop d'entretien", déclarait un lycéen du Lycée Schoelcher.

"Je pense que c'est une bonne idée, mais moi ça ne m'intéresse pas personnellement. Mes parents en ont déjà un. J'ai quand même du citron, du persil, de la tomate, mais pas grand-chose."

"Mes grands-parents ont un terrain, donc si je veux de la dachine ou des ignames, je vais monter les voir. Mais étant donné que je suis en ville, je n'ai pas toujours le réflexe d'aller récupérer", terminent Saphira et Kenny, deux trentenaires.

Dans les mentalités, le jardin créole semble être associé au terrain familial des parents à la campagne, et à une autre génération. Ces perceptions soulignent aussi une séparation entre l'urbanisme et le jardinage, avec une préférence pour un approvisionnement alimentaire via les grandes surfaces ou les marchés.

 

"Il y a un regain vers l'identité"

 

Pourtant Mina Adèle observe un regain vers ce type de culture, qui serait nécessaire à la construction identitaire de beaucoup : "Il y a des personnes de tous âges qui viennent vers moi. La méthodologie revient, mise en place par les anciens. C'est un regain vers l'identité, vers le bien manger. C'est un élément identitaire. À travers le jardin, on va s'enraciner dans son histoire, dans la géographie. Et c'est parce que c'est un espace de production alimentaire, c'est ce qui va nourrir la population, ça nourrit le ventre et l'esprit."

Même son de cloche du côté de Mme Céphise, responsable du Jardin Créole du Marin, site transmis depuis 4 générations ; elle remarque un certain attrait surtout par les plus jeunes : "Il y a un engouement. Ce qui me surprend depuis quelques années, c'est cette jeunesse. Il y a des jeunes qui emmènent leurs parents pour qu'ils découvrent, qui viennent avec leurs grands-parents pour qu'ils expliquent des choses, qu'ils partagent leurs connaissance.". Responsable et interprète du site, elle promeut ce jardin familial et a vu l'intérêt évoluer au fil des ans : "Au départ, c'était plutôt des groupes du 3e âge, des écoles, des centres de loisirs, et maintenant c'est tout public. Il y a beaucoup de questions de la part des jeunes qui se lancent."

 

Entre villes et campagnes, les frontières s'effacent

 

En parallèle, une tendance, semble se profiler, mêlant jardin et urbanisme :  beaucoup optent pour le jardin créole en terrasse ou encore en balcon. Vivre en appartement n'est plus une barrière à ce type de culture, comme l'indique JB, 40 ans : "J'ai toujours pratiqué, même en appartement. J'ai mon persil, ma tomate, mon poivron, ma laitue. Et en général, pour mes épices, je ne suis pas tributaire des grandes surfaces ni du marché."

Le jardin créole ne serait plus réservé à la campagne, et permettrait d'avoir un complément aux grandes surfaces, en milieu urbain. L'important n'est plus d'avoir le terrain, mais d'avoir des contenants et une place optimisée : Léa Charles Donation est co-gérante de JAD-IN, spécialisé dans la conception et l'entretien des jardins créoles ; elle nous parle de ce type de clientèle : "On a un peu de tout : des jeunes cadres dynamiques, des personnes à la retraite qui ont envie de retourner à la terre. J'ai des clients qui n'ont plus de balcon, c'est la jungle, il y a des pots partout, des plantes partout. Il y a des personnes qui sont 100 %  balcon, avec un balcon assez grand, bien ensoleillé ; On a déjà installé maracuja, aubergine, piment végétarien, concombre, tomates, basilic. Ça pousse super bien."

 

Un allié face au coûts des grandes surfaces ? 

 

Cet engouement vient il s'ancrer dans une volonté de résistance, ou en tout cas de diminuer la dépendance aux grandes surfaces ? Oui et non, nous réponds Léa, : il y a gens qui vont dire : moi je veux être autonome, tout de suite, et on leur explique que c'est un peu compliqué d'être autonome quand on a que 100 m carré, après il y en d'autre qui ne vont pas délaisser les supermarchés, par ce qu'on ne peut pas faire tout pousser, le jardin créole est surtout un jardin d'appoint au niveau des aromates etc". 

"Le jardin créole a toujours été un jardin de la résistance, remarque Mina Adèle, qui a une capacité a s'adapter au temps. Il y a des personnes qui viennent vers moi pour diminuer un peu la dépendance alimentaire vis-à-vis des supermarchés, pour être un peu plus libre (..) Avant l'existence du supermarché, il y avait une autre vision de la consommation.  Mais si on parle de dépendance alimentaire, ce serait de faire évoluer les mœurs, les habitudes".

Ainsi, l'intérêt pour le jardin créole révèle plusieurs réalités : pour certains, il demeure une tentative d'autonomie face à l'hégémonie des grandes surfaces, et pour d'autres, il reste un complément ponctuel. Les habitudes de consommations modernes sont encore bien ancrées et semblent inhiber le mouvement vers le retour durable à ce type de culture. 

 

Un lien encore fragile avec le jardin créole ?

 

La co-gérante de JAD-IN, soulève alors un phénomène, lié à nos nouvelles habitudes de consommations : la diffusion du jardin créole sur certains réseaux sociaux. Ce serait l'idée d'avoir un jardin créole qui motiverait, et non plus la nécessité de subvenir à ses besoins : "Il y a quelque chose qui arrive très souvent, c'est que les personnes ont une idéologie de ce que c'est. Ils se disent : 'Bon, moi je veux un jardin chez moi'. Ils voient un peu l'aspect des réseaux sociaux, 'oh c'est beau, c'est bien fait", mais on ne voit pas le travail que ça demande en amont. Il y en a qui vont faire appel à nos services, on va aller installer un jardin, mais au bout de deux mois, il n'y a plus de jardin."

Mina Adèle nous confie également son observation : "Ce que je crains, c'est que ce regain soit un phénomène de mode, qu'il n'y ait plus rien après. Pour qu'il y ait une vraie évolution des mœurs, l'école a surement un rôle à jouer".

 

Pour certains, synonyme de campagnes, ou de fenêtres identitaires, l'appropriation du jardin créole par le plus grand nombre se fait encore à plusieurs vitesses. Reste à observer si ce phénomène d'engouement se renforce en réponse aux problématiques actuelles ou se délite.  

 

 

 

 

 

 

 

 

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