Christiane Taubira sur l'affaire Auguste-Dédé : " Il y a là quelque chose d'explosif "
Christiane Taubira offre son regard sur l'affaire des insultes raciales d'un collégien d'Auguste-Dédé. L'ancienne ministre est sûre d'une chose : "Le racisme ne passera pas. Nou ka dérayé sa."
Hé hé !
Eh ben bon !
Atò des choses pareilles arrivent encore ? ça se fait toujours ?!
Tout le monde sait de quoi je parle : la convocation par des forces de l'ordre, dans des conditions troubles, sinon au moins douteuses, d'une Principale de collège.
Objet : harcèlement présumé contre un élève.
Si c'est vrai : c'est très grave !
Si c'est faux : l'accusation, mensongère et diffamatoire, est gravissime !
De ce que relate la presse, il y eut plainte ; et l'affaire est dans l'espace public. Nul doute que la Procureure de la République s'en préoccupe.
Revenons à cette convocation. Il s'agirait, semble-t-il, d'une audition libre. S'est-elle déroulée selon les règles énoncées par le code de procédure pénale ?
Nous finirons par le savoir.
Car, il ne suffira pas de démentir. Les institutions et administrations concernées devront pouvoir dire si oui ou non, elles ont été instrumentalisées.
Il ne suffira donc pas de démentir. Il faudra clarifier et prouver. C'est une question de confiance.
"Il nous faudra donc savoir"
Ça, c'est pour la procédure. C'est loin d'être négligeable ! La procédure est une garantie. Fort.es ou faibles, puissants ou misérables… la procédure garantit d'abord que le régime est le même pour tout le monde*; puis, que les institutions et services publics n'utilisent pas leur pouvoir pour écraser. Ni arbitrairement. Ni accidentellement. D'ailleurs, lorsqu'il leur arrive d'écraser, même accidentellement, le Tribunal administratif est là pour en juger et réparer les torts, le cas échéant.
Il nous faudra donc savoir. Pas simplement être rassuré.es. Non. Il faut lever les doutes. Toute instrumentalisation d'institution ou d'administration doit être dénoncée. Sous peine de complaisance et complicité.
Les faits
Les faits, maintenant. Pour ce que nous en savons.
Un garçon (que, pour notre part, nous n'allons pas enfermer dans sa couleur), un pré-adolescent, puisqu'il s'agit d'un collégien, aurait déclaré que " la place des Noirs est dans les champs de coton ". Si cette phrase a existé, je ne suis pas sûre qu'il y ait une majuscule à " Noirs " : le mépris est un sentiment vorace, il mange tout, même les majuscules.
D'une façon générale, en matière de préjugés, les enfants répètent ce qu'ils entendent chez eux ou autour d'eux.
Ce garçon a-t-il prononcé sa sentence à la ronde ? L'a-t-il assénée personnellement à un autre collégien ? Nous n'allons pas davantage enfermer les autres collégien.nes dans une couleur
qui, d'ailleurs pour une large part, relève du fantasme des racistes qui pataugent à hiérarchiser l'humanité.
La beauté la plus manifeste du peuple guyanais, c'est justement cette multitude de carnations, imprévisibles et indescriptibles, que seuls les arts - et encore, pas tous, la photographie un peu, la peinture parfois, la poésie plus souvent - parviennent, bien qu'imparfaitement, à restituer. C'est cette obstination dans les peaux, les nuances, les morphologies, les modes de vie, les arts de vivre ; cette persistance de nos corps à témoigner de notre longue Histoire, de ses tumultes et ses parenthèses, de ses violences et des résistances, des rencontres et des hasards ; c'est cette présence têtue de la géographie et des voisinages ; cette opiniâtreté dans l'effervescence culturelle ; cette persévérance à porter les mémoires du monde… c'est tout cela qui fait que nous sommes qui nous sommes et tel.les que nous sommes.
Nous n'avons nul besoin de l'exhiber ni le proclamer avec fierté. Nous le paraissons, l'affichons et l'assumons en tranquillité ; avec une joie bruyante parfois, et toujours une conscience claire de ce que les " trois fleuves qui coulent dans nos veines "** sont assez généreux pour accueillir des affluents qui viennent s'y revigorer, ou parfois, simplement se poser un moment. Ainsi, avons-nous fait de l'hospitalité à la fois une éthique, un acte politique et l'efflorescence même de notre présence au monde.
Mé panga ! Accueillants, mé pa ababa. Avenants, mé pa tèbè. Bienveillants, mé pa lèlè.
"Nous voyons les prétentions, la morgue et la fatuité"
Nous voyons avec perspicacité comment des mécanismes apparemment neutres, instillent perfidement des illusions de supériorité.
Nous constatons ces conditions financières et matérielles, ces positions sociales via des mécanismes statutaires sans rapport avec des mérites personnels, qui font dériver les moins lucides.
Nous voyons l’entre-soi, professionnel et dans les loisirs. Nous voyons la morgue, la fatuité, la désinvolture, ingrédients classiques du complexe de supériorité. Les préjugés s’y confortent quand ils existaient déjà, se frayant un nouveau chemin. Il arrive qu’ils surgissent par manque de vigilance.
Nous voyons aussi la gêne de celles et ceux qui se comportent différemment.
Nous voyons, observons, nous jaugeons et commentons.
Il y a là quelque chose d’explosif.
Car il est peu de familles guyanaises qui n'aient l'expérience directe ou connaissance d'enfants du pays qui ne trouvent pas à exercer chez eux, par recrutement ou mutation. Il y a longtemps que nous fréquentons l'école et les universités, et les nouvelles générations comptent de plus en plus de personnes diplômées, qualifiées, expérimentées. Mais les barèmes, indices, coefficients, pondérations et jusqu'au diable avec ses dix cornes font que, statistiquement, d'autres l'emportent. Une guerre du nombre…
" A kou nou di a !"
Suite à l'incident, la Principale aurait organisé, de ce que nous apprend la presse, des ateliers pour réfléchir ensemble. Pédagogie ! Quel discernement et quelle pertinence !
Il me revient le souvenir d'un moment délicieux qu'une amie enseignante m'a raconté avec émotion : un enfant syrien, scolarisé quelques mois en Guyane, était sur le point de partir en France, avec ses parents. La prof eut le souci que les enfants se disent au revoir. Elle a demandé
au petit garçon ce qu'il retenait de son séjour en Guyane. " A kou nou di a !" lui répondit-il. Nous savons ce que cette expression transporte de socialité et de cordialité. Voilà l'un de nos prodiges !
C'est ce que font nos enseignant.es, chaque jour, partout, pour la plupart. Le personnel éducatif d'encadrement y prend sa part, pour la plupart. Avec dévouement, discrétion, ténacité.
C'est là que se pétrit l'avenir. Le nôtre.
Nous n'aurons aucune complaisance. Nous voulons croire ces temps révolus, en dépit d'épisodes récurrents. L'affaire Wacheux/Faisans en Guadeloupe, 1985 ; les testings édifiants en Kanaky-Nouvelle Calédonie, 2017 ; l'affaire du Diamant en Martinique, 2020 … Évocation plus que comparaison. Une matrice commune, cependant.
Le poète le dit sans détour :
Notre histoire est comme un bruit de chaîne
Et le sang se mêle à la chanson
La colère se mélange à la peine
…
Alors je chante et je m'insurge***
Nous regardons passer ces enfants, souvent en uniforme, insouciants, bruyants, parfois calmes et raisonnables, et … nous proclamons, pour elles, pour eux :
Ceci n'est pas un fait divers.
Nous sommes ès-té-bé-kwé !
Mais… pa isi a !
Le racisme ne passera pas.
Nou ké dérayé sa !
*" la loi doit être la même pour tous, soit qu'elle punisse, soit qu'elle protège " c'est dans la Constitution via l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
** Léon-Gontran Damas
*** Elie Stephenson

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