Bac général : comment aborder le sujet de philosophie sur l'État et l'injustice ?
Pour Anne Sobiecki, professeure de philosophie au lycée Gaston-Monnerville et Patrice Rosenberg, professeur de philosophie en classes préparatoires au lycée Félix-Éboué, la formulation même du sujet invitait à une analyse attentive.
Les candidats du baccalauréat général ont dû se confronter cette année à une question profondément politique et philosophique, lundi 15 juin : " Revient-il principalement à l'État de lutter contre l'injustice ? ".
" Il s'agit bien sûr d'une analyse parmi d'autres possibles, puisqu'en philosophie il n'existe jamais de corrigé unique ", précise d'emblée Anne Sobiecki, professeure de philosophie au lycée Gaston-Monnerville. Pour elle et Patrice Rosenberg, professeur de philosophie en classes préparatoires au lycée Félix-Éboué, la formulation même du sujet invitait à une analyse attentive.
Première étape : analyse du sujet
" Le verbe lutter est essentiel ", souligne Anne Sobiecki. " Il ne s'agit pas simplement de constater l'injustice, mais d'agir contre elle. Le terme implique une forme de combat, une intervention concrète. " L'expression " revient-il " mérite aussi l'attention. Elle invite à s'interroger sur l'acteur le plus légitime ou le plus efficace pour mener cette lutte.
Le mot " principalement " constitue quant à lui un enjeu central. " Principalement ne signifie pas exclusivement ", rappelle l'enseignante. " Le sujet invite à comparer le rôle de l'État avec celui d'autres acteurs susceptibles de combattre les injustices : les associations, les ONG, les citoyens ou encore les lanceurs d'alerte. "
L'État, premier garant de la justice
Dans une première approche, l'État apparaît comme le principal acteur de la lutte contre l'injustice. Dans les sociétés modernes, il fixe les règles communes à travers la loi et distingue ainsi ce qui est juste de ce qui ne l'est pas.
En interdisant le vol, par exemple, la loi définit une injustice. Les institutions de l'État : police, justice, administration,etc. sont ensuite chargées de faire respecter cette interdiction et de sanctionner les infractions. L'État dispose donc d'outils concrets pour prévenir et punir les comportements jugés injustes.
Cette réflexion conduit à une question fondamentale : sans lois ni institutions, comment lutter contre l'injustice ? Sans autorité capable de faire appliquer des règles communes, la justice peut-elle réellement exister ? L'État semble ainsi indispensable à l'organisation de la vie collective.
Quand l'État devient lui-même source d'injustice
Cependant, cette première réponse trouve rapidement ses limites. L'histoire montre que l'État peut également produire des injustices.
" Derrière l'État, il y a aussi le pouvoir ", rappelle Patrice Rosenberg. Les dirigeants peuvent parfois chercher à préserver leur position plutôt qu'à défendre la justice. Certaines lois ont ainsi instauré des discriminations ou des inégalités pourtant conformes au droit en vigueur.
Cette observation invite à distinguer la légalité de la légitimité. Une mesure peut être légale sans être nécessairement juste. À l'inverse, des revendications jugées illégales à une époque peuvent apparaître légitimes au regard de l'histoire.
Anne Sobiecki souligne aussi que le sentiment d'injustice ne naît pas toujours de la loi. Un enfant est souvent capable de percevoir une injustice avant même de connaître les règles juridiques. Il existe donc une conscience du juste et de l'injuste qui dépasse le cadre strict de l'État.
Dans cette perspective, d'autres acteurs jouent un rôle essentiel. Associations, syndicats, ONG, journalistes ou lanceurs d'alerte contribuent à révéler des situations injustes que les institutions ne perçoivent pas toujours ou qu'elles préfèrent parfois ignorer. Leur action suppose l'existence de libertés fondamentales, comme la liberté d'expression ou le débat public.
Une lutte collective où l'État reste indispensable
Pour dépasser l'opposition entre État et société civile, une troisième voie apparaît. Si l'État n'est pas toujours à l'origine des progrès sociaux, il demeure souvent l'acteur capable de les rendre effectifs.
Les grandes avancées en matière de droits résultent fréquemment de mobilisations citoyennes avant d'être inscrites dans la loi. Le droit de vote des femmes en France, obtenu en 1944, illustre ce processus : les revendications sont d'abord portées par la société avant d'être reconnues par l'État.
" Tous les progrès sociaux finissent par passer dans le droit ", résume Patrice Rosenberg. Ce qui n'était d'abord qu'un idéal devient alors une règle applicable à tous.
Les enseignants soulignent également le rôle des institutions supranationales. Les déclarations internationales des droits humains ou les organisations comme Organisation des Nations unies peuvent exercer une pression sur les États lorsque ceux-ci ne respectent pas certains principes fondamentaux. La lutte internationale contre l'apartheid en Afrique du Sud constitue un exemple marquant de cette dynamique.
Une démocratie en mouvement
Au terme de la réflexion, la réponse apparaît nuancée. L'État dispose des moyens les plus efficaces pour transformer la lutte contre l'injustice en actions concrètes grâce à la loi et aux institutions. Cependant, il n'est ni le seul acteur ni nécessairement l'initiateur des changements.
Les injustices sont souvent révélées par les citoyens, les associations ou les mouvements sociaux avant d'être prises en compte par le pouvoir politique. La lutte contre l'injustice repose ainsi sur un dialogue permanent entre l'État, la société civile et parfois les institutions internationales.
Pour Anne Sobiecki et Patrice Rosenberg, ce sujet rappelle finalement qu'une démocratie vivante ne se réduit pas à ses institutions. Elle suppose un espace public où la parole peut circuler librement, où les injustices peuvent être dénoncées et où les revendications collectives peuvent progressivement devenir des droits reconnus. Les professeurs rappellent toutefois que leur analyse ne s'appuie volontairement sur aucune référence philosophique particulière. L'objectif est avant tout de mettre en lumière la démarche attendue des candidats.

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