Ultramarins en Hexagone : Français mais perçus autrement
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Sociologie

Ultramarins en Hexagone : Français mais perçus autrement

Juliette Smeralda, sociologue martiniquaise
Juliette Smeralda, sociologue martiniquaise • DR

Juliette Smeralda, sociologue martiniquaise, dénonce la persistance d'un regard qui enferme les ultramarins dans une altérité. En Hexagone, ils sont encore trop souvent vus comme « autres » et non comme Français, malgré leur pleine appartenance à la nation.

«Ce n'est pas parce qu'on détient une carte d'identité que l'on est traité comme des Français de "souche" », affirme Juliette Smeralda. Selon elle, la formalité administrative masque une réalité sociale : « Dans les faits, certains Français par adoption ne sont pas considérés comme légitimes tandis que les Caucasiens sont vus comme les enfants légitimes du système. »

Pour la sociologue, cette hiérarchie n'est pas un accident. Elle est le produit d'un système économique et politique hérité de la colonisation. « La France a bâti sa puissance sur nos richesses, souvent dans une grande violence. » Résultat : des territoires ultramarins transformés en marchés, dirigés par des logiques extérieures, avec peu d'industrie locale et peu d'opportunités d'autonomie économique. « On nous a fait société de consommation, plantation moderne », résume-t-elle.

L'impact est concret. Le marché de l'emploi se rétrécit, beaucoup d'ultramarins diplômés se retrouvent contraints à des emplois en dessous de leurs aspirations.

Un héritage colonial toujours présent

À cela s'ajoute un autre effet : beaucoup finissent par intérioriser ce regard négatif, ce qui pèse sur leur confiance et leur parcours. « On est amenés à croire que le noir est inférieur au blanc. » Ce discours structurel perdure, selon elle, parce que les dispositifs, réglementations antidiscrimination et mesures de diversité restent non contraignants : « On ne peut pas empêcher le racisme avec des règlements qui ne s'appliquent pas vraiment dans les entreprises. »

Juliette Smeralda dénonce aussi les méfaits des institutions. Selon elle, la désindustrialisation et la délocalisation des entreprises ont réduit les opportunités d'emploi dans les territoires ultramarins. Quand la concurrence pour les emplois augmente, certains Français qu'elle qualifie « de souche » peuvent être touchés, mais les ultramarins, eux, subissent en plus un isolement culturel. « Ce qui est terrible, c'est que la France nous divise et nous regroupe ensuite sans réel intérêt commun », explique-t-elle, en rappelant comment l'ordre colonial avait organisé les relations entre les différentes communautés des Outre-mer.

Face à ce constat, l'écrivaine appelle à une transformation profonde : elle ne parle pas de petites améliorations mais d'un changement de système. « Dans une colonie qui nous tue à petit feu et ne veut pas notre bonheur, il faut changer le système ! »

Pour elle, la solution passe par la prise en main de l'avenir du territoire : structurer l'économie informelle, créer des filières, développer l'industrie locale, institutionnaliser les initiatives qui existent déjà mais restent invisibles.

La jeunesse face à sa mission

Le message s'adresse surtout aux jeunes : « Chaque génération doit connaître sa mission », rappelle-t-elle en référence à Fanon.

Les jeunes ultramarins doivent s'organiser, créer des groupes de réflexion, manifester et développer des initiatives locales, passant de l'agriculture bio aux petites entreprises, plutôt que d'attendre des solutions venues de l'extérieur.

Des réponses institutionnelles insuffisantes

Elle ne se contente pas d'un constat amer : elle veut des pistes concrètes. Elle cite en exemple les combats menés en Guyane par le député Jean-Victor Castor, la nécessité d'une représentation politique plus forte et la création de structures institutionnelles qui permettent de capitaliser les initiatives locales. « Une fois que la société sera à nous, on pourra donner forme à tout ce qu'on fait. »

Ses recommandations sont radicales. Mais pour Juliette Smeralda, il faut insister : la question n'est pas seulement de reconnaissance symbolique. Il s'agit d'autonomie économique, de transformation des rapports de pouvoir et d'un véritable projet collectif. Sans cela, dit-elle, « ça ira en mal en pis ».

Par Manuela Bourgeois

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