Située entre le carnaval et Pâques, la période du carême est un moment de la vie guyanaise avec ses habitudes et ses temps forts. En net recul aujourd'hui, comment est-il vécu par les Guyanais ?
Il n'y a pas grand monde, ce mercredi matin, au marché aux poissons de Cayenne. En plein carême, les Guyanais bouderaient-ils ce produit de la mer ? « C'est qu'il est encore trop tôt, avance Daniel Etienne, vice-président du Comité régional de la pêche. Les gens commencent à acheter du poisson une semaine et demie avant Pâques. Et c'est surtout les vendredi saint et samedi gloria que l'on fait le plein. »
Daniel Etienne le concède sans détour, il y a une grosse baisse de la consommation par rapport aux années passées à la même période. Selon lui, les marchands de poissons travailleraient désormais surtout avec les restaurants, qui leur passent de grosses commandes durant le carême. « Ceux qui mangent à l'extérieur commandent quand même plus de fruits de mer en ce moment » , se rassure le vice-président. Et qu'est-ce qui se vend le mieux ? « machoiran blanc, ou jaune s'il y en a, petites gueules, palika etc. »
« Surtout pas de riz »
René Achille, 65 ans, est poissonnier « depuis sa naissance » . Pour lui, les Guyanais ne respectent plus le carême comme auparavant. « Avant, pendant quarante jours, on ne mangeait que du poisson, midi et soir. On l'accompagnait avec du couac, des dachines ou des tinain. Surtout pas de riz, car il ne fallait pas consommer d'huile. Il ne fallait pas manger gras. Le dimanche midi seulement, on s'octroyait une pause et on mangeait du poulet... » Et il n'y a pas que les habitudes alimentaires qui ont changé, selon le pêcheur. « Il y a encore quelques années, même les boîtes de nuit étaient fermées durant le carême. C'était mal vu de faire la fête en cette période. Aujourd'hui, ça a bien changé » , rigole-t-il.
Les restaurants commandent de plus en plus de poisson durant le carême (HG)
• Henri GRIFFIT
40 litres de wassaï
Durant le carême, la population guyanaise semble également consommer beaucoup de wassaï. Cette spécialité brésilienne est depuis longtemps entrée dans nos habitudes alimentaires et est particulièrement recherchée le vendredi saint.
Claudia tient un stand rue Ernest-Prévot, à Cayenne. Elle arbore un petit drapeau rouge sur sa devanture, ce qui signifie qu'elle vend du wassaï. Le drapeau jaune est pour le patawa et le blanc pour le comou. Claudia assure qu'elle est débordée en ce moment.
« Au Brésil, on mange du wassaï toute l'année, pas spécialement pendant le carême. Mais j'ai l'impression que les Guyanais raffolent de ça en ce moment, car ce n'est pas gras et cela permet de tenir toute la journée. On le consomme soit en jus avec du sucre, soit en plat, mélangé avec du couac, du poisson ou des sardines. Pour le vendredi saint, je vais devoir préparer au moins 40 litres! » Présenté sous forme de sachet de 50 cl ou de 1 l, le wassaï est vendu entre 4 et 5 euros le litre.
« Le carême est un temps de réflexion »
Le carême reste avant tout une fête chrétienne. Le père Prosper, en Guyane depuis neuf ans et curé de la paroisse de Cayenne depuis septembre dernier, nous en donne sa définition.
Quelle est la signification du carême ?
Le carême est une période de jeûne qui dure quarante jours. Historiquement, il s'agit du moment où Jésus lui-même, avant d'entrer dans sa vie publique, se retire pendant quarante jours sans manger, ni boire. En faisant cela, il fait référence à un événement particulier : le peuple hébreu qui, sorti d'Egypte, a dû errer durant quarante ans jusqu'à la Terre promise.
Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Concrètement, si l'on est chrétien et que l'on respecte le carême, on devrait se priver d'un repas par jour, celui du midi ou du soir. Mais il ne s'agit pas de se priver pour mieux se rattraper après. Ce que l'on met de côté, on le donne en charité à quelqu'un dans le besoin. Maintenant, il ne faut pas imaginer le jeûne comme étant simplement une privation de nourriture. On peut jeûner de beaucoup de choses. Soit d'une mauvaise habitude, comme fumer, boire de l'alcool, médire, regarder trop la télévision, etc. Finalement, il s'agit de 40 jours où les chrétiens s'arrêtent, réfléchissent et mettent la parole de Dieu au centre de leur vie.
Puis, le vendredi saint symbolise pour les chrétiens le jour où Jésus est mort sur la croix. Il ressuscite ensuite le jour de la veillée pascale, soit le samedi gloria. Le dimanche qui suit, on fête la résurrection du Christ, c'est la Pâque.
Le jeûne est-il obligatoire ?
Officiellement, le jeûne est imposé par le droit canonique uniquement le mercredi des cendres et le vendredi saint. Sont concernés par le jeûne tous les chrétiens d'âge mur, qui ont la possibilité physique de le faire, et ce jusqu'à 59 ans. Le reste du temps est laissé à la liberté de tout un chacun.
Le carême est-il respecté par les chrétiens de Guyane ?
Les églises sont pleines au début du carême. En Guyane, le carême ne commence pas le mercredi des cendres, comme prévu dans l'église à cause du carnaval, mais plutôt le vendredi qui suit. C'est ce que l'on appelle l'imposition des cendres. Je dirais que les Guyanais respectent bien le carême. Pour preuve, on passe d'un grand brouhaha à un calme plat. Bien que depuis quelques années, il y a une mi-carême qui est organisée. Je ne sais pas d'où cela vient, mais personnellement, je suis contre.
(PR)
• Henri GRIFFIT
Sondage franceguyane.fr
Dans une précédente édition, France-Guyane avait sondé les internautes sur la question suivante :
Faites-vous carême ?
A cela, ils avaient répondu :
- Oui, je le respecte scrupuleusement : 12% (10)
- Je mange léger, et uniquement du poisson : 14% (12)
- Non : 74% (63)
Nombre de votants : 85
Les machoirans blancs, jaunes, les petites gueules et les palikas sont les espèces les plus demandés.
• Henri GRIFFIT
Daniel Etienne, vice-président du comité régional des pêches, ne peut que constater la baisse de fréquentation du marché aux poissons.
• Henri GRIFFIT
La pâte crémeuse du wassaï, particulièrement appréciée des Guyanais en cette période.
• Henri GRIFFIT • Henri GRIFFIT
Norine vend des boudins poissons et crevettes, ainsi que du poisson boucané pour le carême.
• Henri GRIFFIT
Saison des graines oblige, les parépous remplissent les étables des marchands.
• Henri GRIFFIT • Henri GRIFFIT
Sous le marché couvert de Cayenne, la pâte d'awara se vend déjà en prévision de Pâques.
• Henri GRIFFIT
Dachines, Ti Nains, patates douces, bananes jaunes etc pour accompagner le poisson durant le carême.
• Henri GRIFFIT
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