Dans la prison guyanaise, la pratique des bouglous perdure
Morceau de domino inséré sous la peau de la verge, une étude révèle que de nombreux détenus s'insèrent des bouglous à leur arrivée au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly. La pratique s'apparente à un rite initiatique et est observée chez des personnes de plus en plus jeunes
Pratique répandue dans certains milieux sur le Maroni, le bouglou est un morceau de domino ou de manche de brosse à dents. Limé et poli, il est introduit sous la peau de la verge.
Le but est de procurer davantage de plaisir aux femmes lors d'un acte sexuel. En prison, il est proposé presque systématiquement aux nouveaux arrivants par leurs codétenus. Les techniques d'opération utilisées par les "docteurs bouglou" ne sont pourtant pas sans risques.
Le couvercle d'une boîte de sardines pour l'incision
La Lettre pro de l'ARS du 14 août donne des nouvelles de cette pratique au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly.
En 2023, 132 détenus ont répondu à un questionnaire sur les dominos, ou bouglous, dans le cadre de la thèse du Dr Jérémy Vergez. Il leur a demandé combien en portaient, leur nombre, leur taille, les éventuelles complications… Quatre-vingt-onze ont déclaré en porter, dont 84 les avaient installés en détention. 29 % ont déclaré des complications, essentiellement des douleurs et/ou saignements.
Les complications peuvent être liées au fait que la quasi-totalité (92 %) ont utilisé un couvercle de boîte de sardines pour inciser la peau. La plupart (87 %) ont désinfecté à la Bétadine.
Un premier bouglou à 12 ans
Pour justifier cette pratique, 60 % des détenus disent vouloir augmenter le plaisir sexuel de leur partenaire, mais 5 % déclarent aussi l'avoir fait pour faire mal aux femmes ou se venger. 39 % ont indiqué que leur partenaire s'étaient plaintes de douleur.
"Le phénomène semble toucher une population de plus en plus jeune et se pratiquer plus fréquemment sur le territoire guyanais", affirme Jérémy Vergez. "Les résultats nous laissent à penser que ce phénomène, ancré dans le milieu carcéral guyanais, comme un rite initiatique, tend à se répandre à l'extérieur de l'établissement pénitentiaire. Cette situation pousse à nous interroger et nous amener à produire des actions de prévention chez des jeunes exempts de connaissance sur le sujet, afin de leur éviter de s'approprier la pratique de manière informelle. "
L'une des personnes ayant répondu à l'étude dit avoir posé son premier bouglou à l'âge de 12 ans. Beaucoup d'autres déclarent avoir eu recours à la pratique avant de devenir adulte.
"C'est plus fort, plus serré"
Un dossier rédigé par France-Guyane en 2012 relate qu'au moins 142 détenus portaient au moins un bouglou. Les plus garnis peuvent en avoir plus de 20 sur le pénis. Une étude publiée en 2015 sur le milieu carcéral en Guyane affirme que plus de 50 % des détenus sont porteurs de ces nodules péniens artificiels (NPA), le nom consacré dans la littérature scientifique.
Dans le dossier rédigé en 2012 des personnes témoignent. Mike, 30 ans à l'époque, explique pourquoi il s'est inséré un domino : "J'aime aller voir les prostituées. Je voulais ressentir ce que cela faisait. C'est différent. C'est plus fort, plus serré." On lui demande si les femmes apprécient ? "Oui ! J'ai deux dominos. Ils sont au milieu du pénis. C'est cinq euros pour la pose. Moi, je les pose pour les autres. Les filles leur disent qu'elles ne sentent rien sans ça, c'est pour cela qu'ils en veulent un." Jean-Luc, 18 ans, regrette d'en avoir mis un : "Au début, je ne voulais pas le mettre. Mes amis m'ont tourné la tête. On m'a dit que c'était bien pour les femmes. Aujourd'hui, je regrette parce que c'est anormal. Quand je l'ai mis ça m'a fait mal. Si on veut le retirer, on le retire de la même façon qu'il a été posé."
Trois filles interrogées par le journal à l'époque affirment ne pas être fan de la pratique. Elles expliquent soit avoir eu mal dans leurs rapports soit ne pas avoir ressenti de plaisir lié au bouglou.
"La prestation complète est proposée par des détenus"
L'interview du médecin de la prison, dans notre article de l'époque, est révélatrice. "La prestation complète est proposée par des détenus : la fabrication du domino et la pose. Le service après-vente, ce sont nous les médecins qui l'assurons. Parfois, ils nous demandent des antiseptiques ou des antibiotiques. Il faut compter entre 5 et 15 euros le bouglou en prison. Ceux faits à partir de dominos sont plus chers parce que le matériau est plus noble, plus dur et plus résistant. Pour la fabrication et la pose, il faut débourser 50 euros. La plupart sont faits à base de brosse à dents."
"Cela leur est proposé presque systématiquement quand ils arrivent ici. Les détenus ne paient pas qu'en euros. Ils peuvent aussi payer en nature. Un homme m'a raconté que ça lui avait coûté deux semaines de dessert". Le docteur de la prison pense que beaucoup d'hommes se font mettre des bouglous au moment de l'incarcération car "il y a un effet d'entraînement, de mimétisme. Un détenu m'a expliqué qu'il en mettait un par mois parce que cela lui évitait de se masturber."
Naturellement, la pose de ces NPA n'est pas sans conséquence. Des infections importantes sont observées. Dans les pires cas, peu fréquents, une partie de la verge peut nécroser. Cela nécessitera alors une intervention chirurgicale.
Une pratique venue d'Asie
Le bouglou n'a rien d'une particularité guyanaise. L'insertion de nodules péniens artificiels est une pratique venue d'Asie. Elle apparaît, sous des formes détournées, dans le Kama Sutra ou au 18e siècle, au Japon. Au XXe siècle, l'utilisation d'artifices destinés à satisfaire les désirs de la partenaire s'est principalement développée dans le Sud-Est asiatique.
Mais ces pratiques se sont étendues à d'autres régions du monde. Comme en Europe de l'Est. A chaque région sa dénomination. Le "penile marble" à Fidji, le "chagan ball" en Corée, le "tancho's nodules" en Thaïlande. Si le nom change, les matériaux utilisés restent les mêmes. Des billes métalliques aux fragments de plastique, de bois ou de verre.
Si l'insertion de nodules péniens s'est répandue, de manière relative, dans la population, les groupes sociaux qui ont recours à ces artifices sont souvent les mêmes. Il s'agit, dans la majorité des cas, de prisonniers, de militaires ou de marins. De fait, c'est par l'intermédiaire des ex-prisonniers échappés du Suriname que cette pratique aurait été introduite en Guyane, pendant la guerre civile, dans les années 80. Au-delà du simple attrait sexuel, le bouglou est aussi considéré comme un signe distinctif d'appartenance à un groupe, au même titre que les tatouages ou les amputations. Dès lors, il ne s'agit plus uniquement d'un artifice sexuel, mais davantage d'un rite d'initiation, comme cela est le cas en prison.

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