En visite de quatre jours, Manuel Valls veut « tourner la page du paternalisme » en Guyane
Avant son déplacement en Guyane, l’ancien Premier ministre répond à nos questions et plaide pour un nouveau cadre entre l’État et le territoire.
Quelles sont vos priorités pour cette visite en Guyane ?
J’étais impatient de revenir en Guyane. Je viens écouter les élus, les forces vives, les populations, des rives de l’Oyapock à celles du Maroni.
Comme dans chaque territoire où je me rends, je veux installer un nouveau rapport entre l’hexagone et les Outre-mer : la fin du paternalisme, l’avancée vers l’égalité réelle, la prise en compte des spécificités des territoires. Ils font rayonner la France, mais doivent aussi rayonner par et pour eux-mêmes. C’est particulièrement vrai ici. La Guyane est liée à la France depuis trois siècles et demi et est au cœur de l’Amérique du Sud. Elle est riche de son histoire faite d’ombres : l’esclavage – ce crime contre l’humanité -, la colonisation, le bagne où a été enfermé sur l’île du Diable le capitaine Dreyfus. Mais aussi de lumières : sa diversité culturelle, ses deux peuples autochtones les Bushinenge et les Amérindiens, ses hommes et ses femmes d’État Félix Eboué, Gaston Monnerville ou Christiane Taubira.
Je viens aussi et surtout pour faire avancer les dossiers. Et ceux-ci avancent effectivement. Je signerai la convention qui va permettre la création du centre hospitalier universitaire. C’était un projet attendu. Il se concrétise. La Guyane va enfin être dotée d’un CHU.
Je vais également concrétiser des engagements de l’État dans le domaine foncier. Cela vaut à la fois pour le foncier agricole et le foncier à destination des collectivités territoriales.
Ensuite, je viens pour parler un langage de vérité et pour garantir que la République soit au rendez-vous. La sécurité n’est pas un sujet parmi d’autres et doit être le socle de l’action publique. Sans elle, aucun développement, aucune justice sociale, aucune confiance n’est possible. La Guyane ne doit plus être le point d’entrée des grands trafics : armes, drogues, orpaillage illégal. La réponse de l’État doit être d’une grande fermeté.
Le développement économique doit redevenir une priorité. Ce territoire a tout pour réussir : une jeunesse dynamique, un espace immense, des ressources naturelles, un ancrage régional stratégique. Et pourtant, il y a la précarité, il y a le sentiment de vivre en marge.
Éducation, culture, jeunesse et écologie seront au cœur des échanges. L’école doit redevenir un lieu d’égalité et d’émancipation. Les jeunes guyanais doivent pouvoir se projeter ici, avec confiance. Et nous devons faire de la préservation de la forêt amazonienne – 7 millions d’hectares – un levier de développement et d’innovation.
Vous avez parlé d’un débat « sans tabou » sur l’autonomie. Quelles options institutionnelles envisagez-vous concrètement pour la Guyane ?
Je rencontrerai lundi en fin d’après-midi, à l’invitation du président Gabriel Serville, les membres du Congrès des élus de Guyane.
Le président de la République, en mars 2024, a fixé un cadre avec notamment une exigence de consensus et la nécessité démocratique de consulter les Guyanais. Un débat sans tabou signifie que toutes les hypothèses peuvent être évoquées dans ce cadre. Plusieurs options peuvent être débattues. Les travaux ont vocation à être approfondis au-delà de ce déplacement, ici ou à Paris. Le Congrès des élus de Guyane s’est exprimé, des résolutions ont été adoptées. Ma volonté est d’approfondir le sujet pour qu’une réponse étayée soit apportée rapidement.
Ce débat "sans tabou", ce n’est pas un slogan : c’est une méthode. La Guyane, est déjà une collectivité territoriale unique. Le placage du système hexagonal en terre amazonienne est absurde.
Nous devons permettre à la Guyane de construire, avec l’État, un cadre institutionnel qui lui corresponde, avec les élus, mais aussi avec les populations. Plus lisible, plus efficace, plus proche du terrain, tenant compte de ses spécificités. Je pense notamment à la coopération et aux échanges avec les pays voisins.
Aucun tabou, mais une seule boussole : l’intérêt général et le service du quotidien.
Souhaitez-vous aller jusqu’à un statut similaire à celui de la Nouvelle-Calédonie ?
Comme je viens de le dire, chaque territoire a ses spécificités et sa propre histoire. Il ne s’agit pas de dupliquer partout le même modèle. Je raisonne à l’échelle de la Guyane, en fonction des besoins de la Guyane et pour les Guyanais.
L’exploitation des ressources naturelles est un sujet sensible en Guyane. Quelle est votre position sur la question du pétrole et des mines ?
Je crois en une exploitation des ressources qui soit encadrée, responsable, respectueuse de l’environnement comme des droits des populations. La richesse de la Guyane ne doit pas être accaparée : elle doit profiter aux Guyanais, concrètement.
Il faut sortir de l’hypocrisie. Les trafics illégaux ne peuvent pas être les seuls bénéficiaires des ressources guyanaises et se servir en détruisant la forêt et en empoisonnant les fleuves. Les Guyanais ne peuvent plus entendre qu’ils vivent au milieu de richesses qu’ils ne peuvent ni exploiter, ni valoriser.
Comment garantir que l’exploitation de ces ressources bénéficie réellement à la population locale ?
C’est l’enjeu central et un préalable. Cela passe par une vraie stratégie de développement économique : sélection des projets, fiscalité adaptée, partage équitable des revenus, exigence en matière d’emploi local, de formation, de valorisation des filières, lutte contre la vie chère. C’est aussi pour cela que ma priorité est de mener la guerre aux pilleurs de ressources.
Un plan de rattrapage, comme celui initié à Mayotte, est-il envisagé pour la Guyane ?
Le besoin d’un engagement fort de l’État en Guyane est impérieux. Un rattrapage, oui — mais un rattrapage sur mesure. Il s’agit de construire, avec les élus et les acteurs du territoire, une trajectoire ambitieuse et durable.
La CMA-CGM a décidé d’éviter la Guyane sur sa future ligne maritime. Que peut faire le gouvernement ?
L’État agit déjà. Le grand port maritime de Guyane compte parmi les grands ports maritimes français détenus par l’État. Il s’agit d’un outil logistique majeur pour approvisionner la population et l’économie guyanaises.
Depuis sa création, le port a doublé sa surface, passant de 23 à 45 hectares. Le terminal à conteneurs s’étend actuellement sur un peu plus de 10 hectares. Le développement est donc incontestable.
Le projet que vous évoquez ne sera pas effectif avant 2027. Je ne laisserai pas la Guyane devenir l’oubliée des liaisons commerciales régionales ; ni la vie chère, déjà prégnante, s’aggraver.
Ce territoire doit pouvoir s’inscrire pleinement dans son espace géographique naturel : celui de l’Amazonie, de la façade atlantique sud-américaine, du bassin caribéen.
C’est un levier essentiel pour désenclaver le territoire, dynamiser les échanges et renforcer les liens avec les voisins immédiats – le Suriname, le Guyana, le Brésil.
Il n’y a pas eu d’hommage national après la noyade qui a fait sept morts à Saint-Laurent. Comment l’expliquez-vous ?
Le président de la République, les membres du Gouvernement, dont moi-même, avons exprimé notre émotion. Je pense aux familles des disparus et à leurs proches et je veux leur dire que la France entière partage leur douleur.
Les fleuves sont qualifiés de « navigables à nos risques et périls ». Que signifie cette mention ?
C’est une formulation réglementaire qui dit en creux une réalité : les fleuves de Guyane sont aussi dangereux avec leurs sauts et leurs cours changeants qu’essentiels à la vie du territoire. Le Maroni et l’Oyapock ne sont pas de simples voies d’eau : ce sont de fait des axes de transport.
C’est pourquoi, le cadre juridique est rigoureux. Cela concerne à la fois les règles de navigation, les équipements de sécurité, la signalisation de nuit, l'obligation d'immatriculer certaines embarcations ou la liste des appontements publics autorisés pour l'embarquement et le débarquement des passagers.
Mais il est de notre devoir d’agir. Le préfet a déjà pris des prescriptions temporaires, et engagé les consultations préalables à la modification du règlement de police de la navigation, pour notamment rendre obligatoire le port du gilet de sauvetage sur les pirogues.
Vous avez exprimé votre étonnement après la déclaration de Gérald Darmanin sur le QHS de la future prison de Saint-Laurent. Quelle est votre position ?
La décision de construire un centre pénitentiaire à Saint-Laurent-du-Maroni ne date pas d’hier : elle a été prise en 2017, sous la présidence de François Hollande, dans le cadre des Accords de Guyane, et elle répond à une réalité que personne ne conteste : la Guyane manque cruellement de places de prison, et les conditions de détention au centre pénitentiaire de Remire-Montjoly n’y sont pas toujours dignes.
Tenir l’engagement de construction d’un centre pénitentiaire à Saint-Laurent-du-Maroni est une excellente nouvelle. Le centre pénitentiaire aura pour objet de répondre aux besoins du territoire. Il n’est pas question de faire venir des détenus de l’hexagone, encore moins des islamistes. Mais évidemment, les mots comptent. Partout dans les Outre-mer, nous devons échapper à toute tentative de paternalisme. Il ne faut pas raviver des souvenirs douloureux. Saint-Laurent, c’est l’histoire du bagne, ce lieu de relégation où l’on envoyait les condamnés pour "punir et peupler". Aujourd’hui, ce site a été réhabilité, et il incarne un autre message : celui de la mémoire, de la culture, de la dignité retrouvée.
L’établissement pénitentiaire construit sera moderne, sécurisé, humain. Une prison qui incarnera l’ambition de protection et de réinsertion de la République, pas qui l’abîme.

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