Gabriel Serville : « On en a ras-le-bol d'être roulés dans la farine »
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INTERVIEW EXCLUSIVE

Gabriel Serville : « On en a ras-le-bol d'être roulés dans la farine »

Propos recueillis par Gérôme GUITTEAU g.guitteau@agmedias.fr
Gabriel Serville lors de l'entretien exclusif pour France-Guyane, jeudi dernier dans son bureau de la CTG.
Gabriel Serville lors de l'entretien exclusif pour France-Guyane, jeudi dernier dans son bureau de la CTG. • CTG

Le président de l'exécutif guyanais prend un ton offensif contre l'État dans cet entretien exclusif. Sa stratégie de co-construction se heurte aux limites jacobines de la France. Il se veut ferme : l'autonomie est un droit et une décision politique pragmatique pour le développement de la Guyane

 

Vous avez été invité à accompagner le président Macron lors de son déplacement au Brésil depuis Paris, mais vous refusez d'être dans l'avion. Pourquoi ?

J'ai reçu quatre invitations pour être dans l'avion du président. Je veux rester dans la même position que lors de mon refus d'assister au fameux repas à l'Élysée : c'est du foutage de gueule. On nous met en relation avec des ministres qui défilent sans feuille de route, sans engagement clair du président. Des ministres qui passent, qui ne connaissent même pas nos dossiers. C'est du temps perdu. Moi, j'attends une réponse simple : oui ou non pour notre évolution institutionnelle, pour notre autonomie. Voilà ce que j'attends du chef de l'État.
 

Vous demandez que le président se présente devant le Congrès des élus ?

Oui. Qu'il vienne dire devant le Congrès ce qu'il compte faire. Et s'il ne vient pas, qu'il accueille au moins une délégation. Ça ne me dérange pas qu'il dise non. Mais qu'il le dise. Là, on nous laisse dans une position intenable vis-à-vis de la population.
 

Thibault Lechat-Vega a annoncé que vous aviez adressé à la France un ultimatum pour fin décembre ?

Il y a un profond ras-le-bol. Un sentiment d'agacement très lourd qu'a marqué Thibault lors de cette réunion avec l'Union européenne. Mais il n'a pas dit qu'on sortait de ce système. Pour ce faire, nous devons voter en Assemblée plénière puis convoquer le congrès des élus.
Le document d'orientation dit qu'on veut rester RUP. Mais le problème n'est pas là : l'Europe veut aller vers les régions ; les États-membres font machine arrière. Les autres RUP espagnoles et portugaises, me disent qu'ils sont bien ainsi car ils ont une forte autonomie. Nous, on demande une autonomie pragmatique pour mieux développer notre pays.
Par ailleurs, je l'ai déjà dit : si un jour, il faut réinscrire la Guyane sur la liste des pays à décoloniser de l'ONU, nous le ferons. Une majorité d'élus partage ce ras-le-bol. On en a marre d'être roulés dans la farine.
 
 

 
 

Vous parlez de risques de rébellion ?

Oui. Si on laisse la rue prendre le dessus, on ne sait pas où ça va s'arrêter. La jeunesse est coincée.  Beaucoup deviennent des mules sans aucun espoir. Nous ne pouvons pas regarder ça sans rien faire. Il faut éviter d'en arriver là. On nous objecte sans arrêt la loi pour ne pas nous développer mais ce qu'une loi fait, une autre peut le défaire. 
 

Vous accusez la France de sous-doter systématiquement la Guyane ?

Le Feder (Fonds européen de développement régional), c'est 780 millions d'euros sur sept ans. Pendant ce temps, les Garimpeiros nous vole 1,2 milliard d'or par an.
Si la filière aurifère légale était soutenue, on n'aurait pas besoin de tendre la main. Guyane et Mayotte sont les deux territoires les moins dotés par la France. Voilà la réalité. Pour l'instant, c'est bien le Code minier qui étouffe nos orpailleurs locaux en leur demandant des études environnementales à plusieurs milliers d'euros et des garanties financières injustes. Notre territoire est désintégré, démembré par l'orpaillage illégal. Quand des sites clandestins sont créés sur la crique Bagot, tout près des villes, c'est un pied de nez, une insulte faite à l'État. On ne peut pas regarder ça passivement.
 
 

 
 
 

Vous dénoncez aussi un traitement injuste malgré les efforts de gestion ?

La CTG et l'État avaient mis en place un plan commun pour assainir les finances de la Collectivité. Le rapport de la Cour de compte le dit : nous avons réalisé tous les objectifs attendus. Et quel cadeau recevons-nous pour avoir été un bon élève ? L'État décide de nous couper 30 millions d'euros par an. Dans d'autres territoires, l'État aide pour qu'ils gardent la tête hors de l'eau. Chez nous, on économise sur les ponts, les écoles, les collèges, la lutte contre la pauvreté qui ravage la Guyane. Là, le gouvernement accorde 50 millions d'euros à la Corse pour sa continuité territoriale [ portant l'enveloppe globale à 237 millions d'euros ; cela afin de « couvrir l'augmentation des prix du carburant et l'intensification des trafics » selon le ministère de la Transition écologique, NDRL].On a beau être les meilleurs dans certains domaines, ça ne suffit pas à rattraper le retard historique.
 
 

 
 

Vous avez critiqué la ministre de la Transition écologique, chargée de l'orpaillage illégal. Pourquoi ?

Parce qu'elle n'est même pas à une approximation près. Dire qu'elle va «  traduire les pays voisins devant les tribunaux internationaux », c'est méconnaître totalement la réalité et la psychologie de nos voisins. Ça va juste les énerver et les braquer. Nous privilégions la diplomatie. J'étais à la fête de l'indépendance du Suriname. On doit se voir de nouveau lors du conseil du fleuve en décembre puis j'y retourne en février. Nous devons régler ce problème de frontière. C'est impératif.
 

Faut-il remettre en place le barrage de gendarmerie à Régina ?

Une contrainte psychologique, c'est toujours bien à défaut d'être physique. Ça ne les empêchait pas de passer. Pour arrêter les trafics, ce n'est pas la bonne solution. Et cela pénalisait les citoyens dans leur déplacement. Mais si cela sert la lutte contre l'orpaillage clandestin, il faudra en prendre son parti. La solution peut se trouver dans un barrage mobile récurrent.
 

L'État a annoncé l'arrivée de nouveaux hélicoptères.

C'est de la poudre aux yeux. La France est la 7e puissance mondiale, elle a des satellites capables de voir une canette de coca sous la canopée. Quand il a fallu chercher les assassins du major Blanc, ils ont bloqué toutes les voies d'approvisionnement. Quand ils veulent, ils peuvent.
Monsieur Lecornu, à l'époque de son passage rue-Oudinot m'avait dit qu'il voulait maintenir cet orpaillage illégal en dessous d'un seuil mais qu'on ne pourra pas l'éradiquer. J'avais piqué une colère. La France doit livrer une guerre sur notre sol contre ce phénomène.
À Sainte-Soline, ils mobilisent 3 200 gendarmes contre quelques écologistes. On nous envoie 300 militaires pour lutter contre 8 000 garimpeiros, pendant trois mois. Le premier mois ils s'adaptent, le deuxième ils bossent, le troisième ils pensent à leur départ... Il faudra mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. Nous avons trop accepté depuis l'affaire Catayée-Malraux en 1958 de se taire. C'est fini.
 

Vous ne voyez pas cette menace de suppression des 30 millions d'euros comme une réponse punitive à votre ultimatum ?

Si c'est une réponse punitive de la part de l'État ... Je monterai d'un cran. J'irai très loin. La Guyane fait partie de la République (article 73). Le gouvernement s'est engagé à accompagner la Guyane qui est sous-dotée. C'est un dû, pas une faveur. À Paris, ma prise de parole déplaît. Mais s'ils nous punissent, ils pénalisent la CTG, ils réduisent les politiques publiques, l'autofinancement, l'accès aux fonds. Qu'ils ne s'étonnent pas que la population refuse.  En 1946, on s'est empressé de nous départementaliser pour éviter la décolonisation demandée par l'ONU, mais nous sommes toujours administrés comme une colonie. Je le dis à mes concitoyens, comme je le disais lors de ma campagne : « Si to pè, pa pè ».
 

Vous évoquez le rôle de la Guyane dans le marché carbone pour la France sans aucune rétribution pour le territoire. Dans le document d'orientations, il est écrit que c'est 20 milliards d'euros par an. ?

La Guyane est un puits carbone extraordinaire, un pactole pour la France. Pourquoi ça ne ruisselle pas ici ? Pourquoi n'y a-t-il aucun fléchage ? Nous représentons 50 % de la biodiversité française. La France compense sa production de carbone grâce à nous. Le Guyana touche de l'argent de la Norvège (près de 285 millions d'euros), du Royaume-Uni. [Le Guyana a signé pour 750 millions de dollars avec Hess corporation pour vendre 37,5 millions de crédits carbone, NDRL] Et nous ne touchons rien. On nous prend pour des crétins. 
 

Vous dénoncez aussi les normes environnementales européennes mais l'étude sur leur coût n'a jamais été demandée ?

Ceux qui respectent les règles sont pris à la gorge ; ceux qui détruisent la forêt en toute impunité continuent. Et on nous sort des études à 400 000 euros pour « évaluer les normes », alors que les rapports existent déjà. C'est de la surdité, de la cécité.On n'a pas attendu l'Europe pour savoir déforester proprement. Ici, les Amérindiens, les Bushi, les Créoles savent faire. Pourtant l'Europe nous demande d'utiliser du hêtre pour boucaner. On le fait avec nos arbres depuis des siècles.
 

Où sont nos élites ? Nous ne formons pas assez de médecin, de sages-femmes, même les aides-soignantes sont rares. Que dire des avocats, des professeurs... On veut moins de France mais avec quels moyens humains ?

On formait une élite avant. Aujourd'hui, la société est paupérisée, intellectuellement et financièrement.
J'ai failli mourir à Paris il y a quelques mois, d'un cancer. Je peux en parler. Ma famille était là pour me soutenir mais les autres ? On se bat pour un cyclotron dans le cadre de la lutte contre les cancers, pour éviter les évacuations sanitaires. Il faut que nos jeunes médecins fassent leurs spécialités, puis reviennent.
Si on met ce schéma global en place, on aura des résultats à moyen terme. Nous devons changer les regards qu'on porte sur nous-mêmes. Nous sommes un pays de rêves et d'opportunités.

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