Christiane Taubira : «Les loyalistes ne sont pas loyaux à la France. Ils le sont à la France coloniale »
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Accord de Bougival pour la Kanaky-Nouvelle-Calédonie

Christiane Taubira : "Les loyalistes ne sont pas loyaux à la France. Ils le sont à la France coloniale "

Christiane TAUBIRA Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Les manifestants dans les rues de Nouméa, en marge de la visite de Gérald Darmanin en Kanaky-Nouvelle-Calédonie le 24 novembre 2023.
Les manifestants dans les rues de Nouméa, en marge de la visite de Gérald Darmanin en Kanaky-Nouvelle-Calédonie le 24 novembre 2023. • PHOTO AFP

Christiane Taubira revient sur l'accord de Bougival relatif à la création d'un État associé (à la France) en Kanaky-Nouvelle-Calédonie.

" Je veux dire par là que si l'ultime chance de la Nouvelle-Calédonie de vivre en paix et des Canaques d'être entendus tient à la République, la République doit être juste. "

Ainsi s'exprimait le Président de la République, François Mitterrand, dans sa Lettre aux Français le 7 avril 1988... année cruciale... d'élection présidentielle, juste après la tragédie de la grotte d'Ouvéa. Quatre ans plus tôt, en décembre 1984, et déjà à propos du même territoire, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, le même Président de la République s'était refusé à cautionner " la force injuste de la loi ". "Ce n'est pas sous mon septennat, ce n'est pas sous mon autorité que les Gouvernements de la République iront accroître l'injustice, soumettre des populations par la force, ou bien par la force injuste de la loi, bref, par l'oppression, par la tyrannie." avait-il déclaré précisément.

 

 

Faut-il rappeler que l'année 1984 fut l'année, pas seulement, mais aussi celle du guet-apens de Hienghène organisé par des " Caldoches " qui ont tué dix Kanaks, désarmés, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou. Et que 1987 est l'année du procès des organisateurs de ce guet-apens... tous relaxés... par une cour d'assises où les jurés étaient - disons-le avec pudeur - ethniquement proches des accusés... comme cela avait cours il y a encore quelques années... en Louisiane, dans le Mississipi ! Le juge d'instruction, déjà, avait conclu à un non-lieu. La chambre d'accusation n'a pas cédé et maintenu le procès. Elle fut alors l'honneur de la Justice.

Création d'un État associé (à la France) en Kanaky-Nouvelle-Calédonie

La photo de groupe de l'Accord de Bougival*, relatif à la création d'un État associé (à la France) en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, comme toute photo posée, en dit davantage que ce que veulent en laisser paraître celles et ceux qui s'y trouvent. On devine bien le soin que mettent certain.es, à afficher un sourire ou une posture détendue, qui peut vouloir suggérer ou laisser supposer une victoire. Vanité ou satisfaction réelle et fondée ? Sur l'étape d'un chemin autant pavé de morts, on attend plutôt de la gravité. Et une solennité de réserve, perceptible d'ailleurs, sur d'autres visages. On ? Nous. Nous, qui ne risquons rien dans cette affaire, mais qui compatissons depuis tant d'années, et relayons avec autant de clarté que possible, les faits, les idées, les idéaux, les avancées, les reculs, les grands gestes et les sales coups ; à défaut d'avoir la moindre capacité à corriger ni les injustices ni les erreurs, à mettre un terme ni aux violences physiques ni aux disparités sociales ni aux violences symboliques. Nous. Qui écarquillons encore les yeux devant les écarts stupéfiants d'équipement, d'aménagement, de confort et de richesse entre le sud et le nord du même pays, les regroupements socioethniques, les modes de vie étanches, l'indifférence au quotidien, l'arrogance anachronique...

Nous. Qui refusons d'être dupes des mots. Les loyalistes ne sont pas loyaux à la France. Ils le sont à la France coloniale. Période durant laquelle existait aussi une France émancipatrice, exigeante sur les libertés, amoureuse de la Liberté, pointilleuse sur l'égalité, sublimant une fraternité abstraite, mais quand même, croyant sincèrement aux grands principes énoncés par les philosophes des Lumières, la raison critique, la logique, le droit, la justice humaine et comment peut-on être persan ?

 

Les interviews données, à la suite de la signature, en disent long, autant par les propos que par la préférence des supports-médias. Les positionnements idéologiques restent clairs : quand on parle dans un journal d'extrême-droite, on sait bien à qui on s'adresse.

 

 

Mais puisque cet Accord, co-signé ce 12 juillet par toutes les parties et par le représentant de l'État, semble procurer satisfaction, tant mieux si ceux qui sont dans leur bon droit n'en sont pas amers. Nous nous en réjouissons. Nous accompagnons solidairement. Sans accaparer ni les combats ni les mérites ; sans confisquer les victoires et les gloires ; sans tiédir non plus ni les espoirs ni les doutes ; sans parasiter les efforts ni les morts. Pussions-nous... Les morts en Kanaky sont bien morts, et ne reviendront pas. Douleur, tristesse, chagrin, le fardeau se porte sur place, dans les lieux, les rites, les mémoires et les cœurs. Depuis nos lointains environs, nous ouvrons place dans nos propres cœurs, en empathie, en soutien et en compagnonnage.

Sans perdre décence.

Cet Accord dit " historique " suivra son chemin. Nous ferons le peu qui, à l'occasion, nous incombera pour le supporter et l'escorter. Ce n'est pas à nous d'en être juges.

 

Les adeptes hystériques de l'immobilisme colonial, partisans des inégalités, bénéficiaires de prédations foncières, rentiers des pillages d'occupation, indifférents aux injustices flagrantes et récurrentes, parfois auteurs d'exactions impunies, et qui, déjà jurent et menacent, entraveront tant qu'ils pourront. D'autres, avant eux, se sont trompés avec entêtement.

"Où loge la démocratie à jouer le temps et le nombre ?"

Quoique pensent ou espèrent d'aucuns, la question du corps électoral n'est pas épuisée. Et l'argument démocratique est un raccourci qui révèle vite ses limites. Car où loge la démocratie lorsque des politiques démographiques visent délibérément à pérenniser l'occupation, la domination, l'oppression ; à jouer le temps et le nombre ; à s'attacher des fidélités par des régimes de salaires, de sur-rémunération inégalitaires, du confort matériel et des positions sociales dissociés de tout mérite ; à offrir des privilèges exorbitants au regard du droit commun ; à faire fi des sentiments d'attachement qui peuvent naître, mais aussi aux légitimes frustrations et rancœurs ?

 

 

Cet Accord n'est sûrement pas un exploit. Peut-être un progrès, une promesse, un effort. À condition qu'il permette de poursuivre l'ambition égalitariste. Car qui gagnera à ces compétences d'État associé, si les inégalités perdurent dans la scolarisation, les choix, les chances, les opportunités…?

 

Les antagonismes demeurent. C'est le rôle de l'État de les amortir. Ce que Michel Rocard puis Lionel Jospin ont su garantir en faisant de l'État un arbitre intègre et respectueux de sa parole, un acteur engagé pour l'égalité.

"Ne boudons pas les beautés du texte"

Ne boudons pas les beautés du texte, sa franchise de vocabulaire : décolonisation, émancipation, confiance, respect, dignité, destin commun, paix... et une loi fondamentale...

 

Pari sur l'intelligence, disait Jean-Marie Tjibaou. Peut-être. Mais ce ne sera pas suffisant. Il faudra aussi un pari sur la bonne foi. Et surtout, le sens de la Justice. 

 

* " Accord de Kanaky " officiellement intitulé " Projet d'accord sur la Nouvelle-Calédonie "

"Après deux accords et trois référendums, la Nouvelle-Calédonie, par ce que vous avez signé, ouvre une nouvelle page de son avenir dans un lien serein avec la France", a déclaré le chef de l'État.
"Après deux accords et trois référendums, la Nouvelle-Calédonie, par ce que vous avez signé, ouvre une nouvelle page de son avenir dans un lien serein avec la France", a déclaré le chef de l'État. • Photo AFP
Des habitants célèbrent l'anniversaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, tandis qu'une voiture occupée par des indépendantiste passe dans une rue de Nouméa, dans le quartier de Magenta, le 24 septembre 2024.
Des habitants célèbrent l'anniversaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, tandis qu'une voiture occupée par des indépendantiste passe dans une rue de Nouméa, dans le quartier de Magenta, le 24 septembre 2024. • SEBASTIEN BOZON / AFP

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