« On veut comprendre la société dans laquelle nous évoluons »
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EDUCATION

« On veut comprendre la société dans laquelle nous évoluons »

Propos recueillis par Gaetan TRINGHAM (g.tringham@agmedias.fr)
Le préfet, Thierry Queffelec, a rencontré des élèves de Balata lundi dernier.
Le préfet, Thierry Queffelec, a rencontré des élèves de Balata lundi dernier. • DR

Lundi dernier, des élèves du lycée de Balata, à Matoury, rencontraient le préfét, Thierry Queffelec, pour une session d'échange autour du thème de l'insécurité et des inégalités sociales. Une demande de rencontre qu'ils avaient eux-mêmes souhaité. Une semaine après, les jeunes et leur professeur reviennent sur ce moment. Interview.

 C’est quoi pour vous l’insécurité ? Est-ce quelque chose dont vous avez déjà été témoin ?
C'est le fait de ne pas pouvoir vivre normalement. De toujours avoir peur de l'autre, de toujours faire attention. Oui, certains d'entre nous ont été victimes de situations dangereuses comme des braquages ou des agressions.

D’où est venue cette initiative d’inviter le préfet de Guyane à vous rencontrer ?
C'est en parlant avec notre professeure de mathématiques et physique-chimie. Nous avions envie de rencontrer le préfet. On avait plein de questions à lui poser. Nous l'avons vu à Cogneau et à Balata avec des gendarmes pour des contrôles. On ne lui avait pas parlé. Mais on aurait bien voulu. C'était l'occasion en classe.

Comment avez-vous trouvé cet échange ? Quelle impression retenez-vous du préfet ?
On l'a trouvé bien. Il a répondu à nos questions. Il a parlé comme nous. Ça nous a plu et on a trouvé ça intéressant. Toutes les questions ont été dites. Il n'a pas refusé de parler par exemple de son salaire ou de sa vie familiale. Il a été respectueux de notre classe.

En quoi cela vous a permis de changer votre avis sur les services de l’Etat et Thierry Queffelec ?
Oui et non. Nous verrons plus tard ça. En tout cas, pour nous, un préfet s'est déplacé dans notre lycée et ça on a trouvé très bien pour Balata. Il nous a encouragé et motivé pour la suite.

Quels enseignements retenez-vous de cette venue ? Qu’avez-vous appris ?
Que la loi est à respecter, car elle permet le vivre ensemble, c'est d'ailleurs ce que notre enseignante nous a dit dès le premier jour de classe. Le préfet nous a aussi informés que si nous pensons que la police n'était pas correcte avec nous, on pouvait réagir et ne pas se laisser faire en relevant le numéro de l'agent. On va garder en mémoire cette rencontre. Beaucoup de personnes nous parlent de cet échange depuis la semaine dernière. On est prêt à recommencer avec d'autres personnalités de Guyane. C'est bien de voir toutes ces personnes, car elles ont des choses à dire et nous, nous voulons leur parler.

On ne veut pas simplement faire des exercices et des activités, on veut également se faire écouter, que l'on réponde à nos interrogations. On veut aussi comprendre la société dans laquelle nous évoluons. On remercie nos enseignants et le préfet pour ce temps qui nous a été accordé. En plus, passer à la télévision et faire un Facebook live ont fait de nous des élèves cool et importants.
 
Océane Lateb, professeure de physique-chimie au LPO Balata a encadré cette rencontre.
Elle répond aussi à nos questions ci-dessous.
Océane Lateb, professeure de physique-chimie, est située à la droite du préfet - DR


D’où est venue cette initiative d’inviter le préfet au LPO de BALATA ?
La plupart de nos élèves viennent de quartiers défavorisés et habitent dans un environnement entouré parfois de violences. Et souvent, ils portent des discours très affirmés contre la situation actuelle et les institutions étatiques. Ils avaient à plusieurs reprises évoqué les violences policières sans pour autant connaître, ou peu, les différentes lois et les risques encourus. Les élèves ont donc souhaité rencontrer le représentant de l’État afin qu’il puisse répondre à toutes leurs interrogations. Cette initiative est le fruit des échanges avec mes élèves au moment où je rappelais le règlement intérieur de la classe pour un meilleur vivre ensemble.

J’en ai parlé à mon collègue Olivier Khabbaz pour que nous organisions cette rencontre. Le professeur documentaliste a été d’accord pour que nous soyons au CDI afin que cette entrevue ne se déroule pas dans une salle de classe. Nous souhaitions changer de cadre (décloisonnement) pour tenter d’oublier que nous étions « en cours ».

Quelles sont les objectifs de cette rencontre ?
Les 120 minutes entre la Seconde CAP MIS (Monteur en Installations Sanitaires – métier de la plomberie) et Monsieur le Préfet se sont déroulées dans le cadre d’une co-intervention élargie en présence du professeur d’atelier (M. Khabbaz), documentaliste (M. Sigriste), de Lettres-Histoire (M. Bouba) et moi. L’interview créée par les jeunes a concerné la citoyenneté, l’insécurité, la circulation de stupéfiants, l’inégalités sociales, la police ainsi que le rôle d’un préfet. Pour nous, enseignants, l’objectif était de mettre en place une action qui contribuera à l’instauration d’une scolarité sereine pour nos apprenants, car on ne peut apprendre dans un climat défavorable. Les élèves ont pu s’exprimer en toute liberté car ils avaient des choses à dire et ce fut sans concession.
Il était important pour nous également de les aider à devenir des citoyens responsables pour leur permettre d’appréhender dans les meilleures conditions le monde du travail ou la poursuite d’étude. Cette rencontre leur a permis de se sentir important car ils ont pu parler au préfet du territoire. Elle s’inscrit dans le code de l’éducation qui stipule dans son 1er article que « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République » et du bulletin officiel qui concerne les « enseignements de mathématiques et de physique-chimie » : « le programme participe au développement de compétences transversales qui contribuent à l’insertion sociale et professionnelle des élèves et qui leur permettent de devenir des citoyens éclairés ».

Comment a été le retour en classe des élèves après leur rencontre avec Monsieur le Préfet ?
La classe a été enchantée et ravie de cette initiative. Ils nous ont remerciés d’avoir mis en place cette rencontre, car ils ont pu être écoutés et entendus. Le préfet les a respectés en leur parlant avec franchise, voilà leur point de vue. Ils ont été fiers de prendre la parole en public. Personnellement, j’ai trouvé un retour de classe plutôt paisible et favorable aux séances d’enseignement. Je l’ai senti en observant leur travail et surtout leur capacité à se mobiliser pour résoudre les problématiques posées en classe. Belle motivation, je les encourage à poursuivre dans cette posture.

Comptez-vous renouveler cette démarche ?
Maintenant mes élèves sont en attente d’autres personnalités de la Guyane. Ils aimeraient aborder toutes sortes de thématiques. Selon eux, le président de la collectivité, les parlementaires, des personnes investis dans le milieu associatif ou des représentants de l’état, incarnent la réussite et la persévérance. Il est envisageable et souhaitable de poursuivre cette expérimentation, à travers ces différents échanges et rencontres. Je crois fortement que chaque message, chaque parole, chaque phrase, chaque mot de ses responsables destinés à nos jeunes pourront modifier leur avenir. Parfois, il suffit d’une rencontre pour motiver, changer le cours d’un destin. Les jeunes d’aujourd’hui sont la Guyane de demain.
Océane Lateb, professeure de physique-chimie, est située à la droite du préfet • DR