Nous vous l'annoncions la semaine dernière : une délégation de Montsinéry-Tonnégrande s'est rendue quatre jours au Brésil, dans l'État du Para, pour y découvrir la culture de l'huître de mangrove. L'objectif : prendre exemple sur nos voisins pour créer une ferme ostréicole expérimentale dans la commune. Nous avons suivi stagiaires et techniciens dans leurs visites...
Dans chaque association ostréicole du Para, l'huître fait vivre des dizaines de familles. Basé à Lauro Sodré, le groupe Aquavila représente aujourd'hui la plus grosse production du Brésil. Rencontre avec « Se » , le responsable.
La production de José da Silva Galvao et de ses associés, Aquavila, dans le village de Lauro Sodré, n'a pas été choisie par hasard. Pour Sebrae, elle est un porte-étendard. Chaque année, 1,5 million d'huîtres naissent ici. Ce qui en fait la plus grosse production de tout le Brésil. « Normal, ce sont aussi les meilleures huîtres du pays » , sourit José da Silva Galvao.
Ancien extractiviste « sauvage » , celui qu'on appelle affectueusement « Se » a réussi sa reconversion. À 34 ans, il savoure. « Je n'imaginais pas un jour pouvoir être à la tête d'une telle exploitation. C'est Sebrae (voir ci-contre) qui est venue me chercher, raconte-t-il. Avec un biologiste, on a posé des collecteurs et constaté qu'il y avait beaucoup de naissains ici. Ça valait la peine de s'y installer. » Neuf familles se partagent aujourd'hui les deux hectares de production. Et la surveillance occupe la majeure partie de leurs journées.
« On vérifie la salinité de l'eau. On arrose régulièrement les huîtres. On les débarrasse des gastéropodes. .. On fait tout pour qu'elles se développent correctement. » Les naissains sont choyés avant d'être vendus à d'autres ostréiculteurs du pays pour seulement 30 reais les 1 000.
DES MOLLUSQUES SURVEILLÉS DE PRÈS
L'association Agromar, située a Nova Olinda, se fournit chez Aquavila. À environ une heure de bateau, on découvre un grand carbet sur pilotis planté dans la vase. « On est seize à travailler ici. Et on se relaie pour surveiller les huîtres parce qu'il y a beaucoup de vols » , explique Miguel Reis, le fondateur de l'association. À marée haute, on soupçonne à peine la présence d'huîtres contenues dans des paniers, des lanternes japonaises ou immergées en permanence grâce à un ingénieux système de poches accrochées à des flotteurs. « Plus l'huître est dans l'eau, plus elle se nourrit et plus elle grossit vite. Et puis ici, on a la chance de se trouver sur un bras de mer et d'avoir une salinité parfaite, de l'ordre de 35 à 40% » , détaille Miguel. Comme pour les naissains, les huîtres juvéniles et adultes sont surveillées de près. « Mais il ne faut pas les manipuler trop souvent. Sinon, on les fragilise. » Une fois par mois, pas plus, elles sont triées et nettoyées. La production d'Agromar augmente chaque année. Mais la mortalité reste importante. L'année dernière, 45 000 huîtres ont tout de même fini dans les assiettes brésiliennes.
José da Silva Galvao dans son exploitation de naissains, à Lauro Sodré (KS)
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(1) Service brésilien d'appui aux micro et petites entreprises.
Juliana, la perle des stagiaires
Juliana Menezes a participé au premier chantier d'insertion sur l'ostréiculture en 2009. Et ce fut une révélation. Depuis, sa motivation est intacte. La jeune maman nous confie ses rêves et ses espoirs.
Quand elle sort de sa coquille, Juliana est une grande bavarde. Entre anecdotes personnelles et aspirations professionnelles, la jeune femme de 27 ans s'est rapidement révélée être l'âme du petit groupe de stagiaires. Aussi à l'aise en français qu'en portugais, elle a joué un rôle d'interprète qui lui colle parfaitement. Née à Belém, Juliana attendait ce retour aux sources. « Je me sens chez moi ici » , sourit-elle. Surtout, elle voulait être confrontée au monde ostréicole. Un milieu difficile, essentiellement masculin. « C'est justement parce que ce n'est pas un métier facile que ça m'attire, explique-t-elle. L'huître, ce n'est pas n'importe quel animal. C'est fragile, délicat. »
Ce mollusque, la jeune femme n'en avait jamais entendu parler avant son arrivée à Montsinéry-Tonnégrande, il y a cinq ans. « J'ai été retenue pour participer au premier chantier d'insertion sur l'ostréiculture. J'étais curieuse de découvrir l'huître et les techniques d'élevage. » Et c'est la révélation. « La première fois que j'ai goûté, j'ai trouvé ça tellement doux. » Cette expérience lui a aussi permis de s'épanouir, enfin. « Quand je rentrais chez moi le soir, j'étais heureuse. Même si je me blessais en ouvrant les huîtres, ça restait un plaisir (sourire). »
(KS)
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DIX MOIS LOIN DE LA FAMILLE
Depuis, Juliana n'a rien perdu de sa motivation. Elle a pourtant vécu la mise en sommeil du projet. « Je suis actuellement en formation de comptabilité, ça se passe bien mais mon esprit est ailleurs. Mon rêve, c'est de devenir ostréiculteur. Je m'imagine déjà dans la ferme, avec les autres stagiaires. » Pour cela, la jeune femme sait qu'elle devra faire des concessions. « Je vais partir en France pendant dix mois pour la formation. Dix mois loin de mon fils de six ans, de mes parents, de mon ami. Mais quand je reviendrai en Guyane avec mon diplôme, je saurai que ça en valait la peine. On est si près du but! Et ce voyage au Brésil m'a permis de voir que c'était possible. Là-bas, les gens n'ont pas forcément de gros moyens techniques mais ils se donnent la peine, travaillent en communauté, ne se plaignent pas et ça fonctionne. À Montsinéry, on a une richesse extraordinaire.
On est la seule commune de Guyane à avoir des huîtres naturelles. Je veux que les gens viennent chez nous pour autre chose que regarder les berges. Je veux qu'ils viennent déguster nos huîtres, visiter notre ferme... » Juliana rêve en grand et ses beaux yeux bleus se mettent briller.
K.S.
SON AVIS - Jean-Yves Tarcy, élu délégué au développement durable à Montsinéry-Tonnégrande : « On ira jusqu'au bout »
Ce séjour nous a motivés. Et donné de l'espoir. Ce qui est fait au Brésil peut être transposé en l'adaptant en fonction de nos particularités. Nos moyens humains, matériels. On veut commencer doucement. Mais la coopération avec le Brésil va se poursuivre. Ce projet est un projet phare de l'équipe municipale. On ira jusqu'au bout. L'ostréiculture doit être une vitrine de la commune. En Guyane, on a de nombreuses ressources disponibles mais il faut passer par des étapes réglementaires contraignantes. Alors malheureusement, ce genre de projet est trop souvent abandonné.
LE SAVIEZ-VOUS ?
À l'état sauvage en Guyane, on ne retrouve Crassostrea gasar (l'huître de mangrove) qu'à Montsinéry-Tonnégrande. Mais cette huître est originaire du Sénégal : elle aurait été apportée par les bateaux négriers. C'est pour cela qu'elle est présente jusqu'aux Antilles.
Flou juridique
Ceux qui ont mis les pieds a Montsinéry-Tonnégrande dans les années 1950-60 s'en souviennent : à l'époque, l'huître était le produit star des restaurateurs. Elle a pourtant disparu des menus. Car la législation alimentaire européenne a été profondément remaniée ces dernières années. Ironie de la situation : deux arrêtés préfectoraux adoptés dans les années 1970 permettent toutefois la cueillette des huîtres de mangrove...
C. Hotin : « Les possibilités sont vastes »
Gérante d'Andiroba, une société de recherche et développement, Céline Hotin est consultante pour le projet huîtres. Présente depuis les prémices, elle nous en livre les enjeux.
(KS)
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Comment est né le projet ostréicole à Montsinéry-Tonnégrande ?
Il est né en 2009 avec un atelier chantier d'insertion (ACI) sur l'ostréiculture. C'était une première approche du milieu pour dix jeunes de Montsinéry-Tonnégrande qui ont travaillé pendant un an. Cette initiative était portée par la mairie et par le Plan local pour l'insertion et l'emploi. La mairie a récupéré ce projet et remonté un dossier de financement auprès de la Dieccte, qui passera en commission le 20 novembre. On attend le lancement du deuxième ACI.
Les sept stagiaires sont prêts.
Ils partiront en septembre se former dans l'Hexagone ?
Oui, au lycée maritime d'Etel (Bretagne). Car en France, un ostréiculteur ne peut pas s'installer sans diplôme.
Quel était l'objectif de ce séjour au Brésil ?
Se faire une idée du potentiel de valorisation de l'huître, sachant que le Brésil possède la même espèce. C'était aussi l'occasion pour nos jeunes de rencontrer les producteurs locaux et de préparer leur stage de mars : deux semaines au Brésil.
Quelle conclusion tirez-vous de ce voyage ?
Que ce qui est fait au Brésil peut être reproduit à l'identique chez nous. C'est le même environnement et les mêmes problématiques sociales, économiques et environnementales.
Quand le projet de ferme ostréicole pourrait-il voir le jour ?
En septembre 2015. Mais avant cela, il faut caractériser les zones de production et de collecte. La législation nous l'impose et c'est l'objectif de la prochaine année. On peut former nos jeunes mais si on ne respecte pas la législation, ils ne pourront pas travailler en Guyane. Or la caractérisation des zones ne peut être faite que par un organisme d'État. On attend son feu vert. Il faudrait aussi qu'une structure puisse piloter le projet, comme le fait Sebrae.
Le Parc naturel régional de Guyane pourrait jouer ce rôle. Il mettrait en relation tous les autres partenaires : l'Adie, Guyane Technopole, l'Université, l'IRD,l'Ifremer, le lycée agricole de Matiti, la Chambre d'agriculture...
À quoi servira la ferme expérimentale ?
À donner les techniques, les outils et le matériel a nos jeunes ostréiculteurs. On les accompagnera pendant deux ans environ. Ça nous permettra aussi de mobiliser des scientifiques, des futurs étudiants et de faire de la pédagogie auprès des scolaires.
Des futurs étudiants ?
Il pourrait y avoir un partenariat entre l'Université et le lycée agricole pour créer une filière conchyliculture (coquillages, mollusques et crabes). Tout le monde ne pourra pas produire des huîtres. Même si, comme on l'a vu au Brésil, l'ostréiculture peut faire travailler énormément de monde : des producteurs de naissains, d'huîtres adultes, des gens qui travaillent sur l'innovation, la transformation...
C'est-à-dire ?
On pourrait envoyer des naissains en métropole ou les producteurs en manquent. Mais pour cela, il faut travailler sur la résistance des gênes. Le volet transformation consisterait à valoriser des sous-produits : avec les coquilles, on peut fabriquer des amendements calcaires, de la chaux, des peintures. .. Mais l'huître est aussi utilisée en cosmétique par exemple. Les possibilités de développement sont vastes.
Propos recueillis par K.S.
Sebrae, c'est quoi ?
Institution privée présente dans chaque État du Brésil, Sebrae (1) apporte une aide administrative aux petites et micro-entreprises. Dans l'État du Pará, elle se consacre principalement aux activités aquacoles.
La délégation guyanaise a été reçue dans les locaux de Sebrae (KS)
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À Belém et dans le Pará, Sebrae est presque incontournable. L'institution travaille ici avec les19 municipalités qui composent l'État. Et elle est particulièrement présente sur le littoral où l'aquaculture est une ressource essentielle. Lancée en 2005, la production d'huîtres a le vent en poupe. Ce sont désormais 105 familles de producteurs qui travaillent ensemble, comme dans une sorte de coopérative agricole. « En créant le réseau Nossa Pérola (Notre Perle), on a pu mutualiser les moyens, minimiser les difficultés et professionnaliser la filière » , raconte Keyla Reis de Oliveira, responsable des projets huîtres et poissons à Sebrae. Exit les pancartes écrites au feutre sur le bord des routes, place au marketing étudié. Ici, les ostréiculteurs arborent fièrement les tee-shirts aux couleurs du réseau. « Notre rôle, c'est d'apporter des solutions administratives et de débloquer des financements, poursuit Keyla. On a par exemple signé une convention avec le ministère de la Pêche et pu acheter des poches pour la culture des huîtres. Ou obtenu une certification nous autorisant à exporter dans les autres États du Brésil. »
Pour l'instant, la commercialisation reste « informelle » : directement du producteur au consommateur. Et l'huître du Para plaît. En 2013, les ventes ont atteint le nombre record de 150 000 huîtres prêtes à déguster. « L'objectif à terme, c'est que chaque famille puisse produire 50 000 huîtres par an. »
Les ostréiculteurs reversent 10% de leur chiffre d'affaire à Sebrae, qui réinvestit l'argent dans du matériel moderne. Comme dans des lanternes japonaises qu'un producteur seul ne pourrait pas s'offrir. Les pistes de réflexion pour augmenter encore la production ne manquent pas. « On a déjà réussi à faire baisser la mortalité dans nos cultures. De 30-35% à 15%. En posant des filets pour protéger les huîtres de leurs prédateurs par exemple (les gastéropodes). » Comme à Monstinéry-Tonnégrande, l'envasement est important. Alors ici, on dispose les paniers à plus de 50 centimètres du sol. Une astuce qui servira aux futurs producteurs guyanais.
K.S.
EN CHIFFRES
Chaque année au Brésil, Sebrae aide plus de 1 000 nouvelles entreprises à se créer. Quel que soit leur domaine d'activité.
Aujourd'hui, il existe 7 millions de petites entreprises dans le pays. 45% d'entre elles sont dirigées par des femmes.
(Karin Scherhag)
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