Général Lucas : « Ce qui évolue, c'est le niveau de la violence »
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Général Lucas : « Ce qui évolue, c'est le niveau de la violence »

A. S.-M. & B. D.
Le général Lambert Lucas (ASM)
Le général Lambert Lucas (ASM)

Commandant de la gendarmerie en Guyane, le général Lucas revient sur la convention « Évidence », signée en juillet dernier pour lutter contre les violences scolaires. Il évoque aussi l’évolution de cette violence et les moyens mis en œuvre pour tenter de l’endiguer.

Dans quel contexte a été signée la convention Évidence ?
C’est dans le contexte de stratégie nationale de prévention de la délinquance mise en place en juillet 2013. Cette stratégie comporte trois volets, dont un qui concerne les mineurs exposés à la délinquance. Derrière tout cela, il y a eu la mise en place d’une gouvernance par monsieur le préfet en matière de sécurité, dont un des aspects essentiels est constitué par les zones de sécurité prioritaire. En fin d’année dernière, un séminaire a été organisé lors duquel il y a eu une table ronde qui concernait plus particulièrement la sécurité des établissements scolaires, des transports scolaires etc. Un des aboutissements de ces dispositifs a été la signature de la convention (Évidence) entre éducation nationale, justice, police… sous l’autorité de monsieur le préfet et du procureur de la République.
Que contient concrètement cette convention ?
Il y a beaucoup de dispositions qui renvoient à des dispositifs qui existaient déjà et dont un certain nombre devaient être renforcés. Il y a quatre volets, tous ne concernent par la gendarmerie ou la police, mais un certain nombre, oui. Il y a l’aspect « référents scolaires » et correspondants sécurité. Pour la gendarmerie, il y a des référents scolaires ou des correspondants sécurités pour tous les établissements. Ce qu’il était important de faire, c’était de renforcer le lien. L’idée a été de valider, au sein d’un document conjoint, la nécessité de rapprocher les différents intervenants. Il y a aussi la mise en place de « points écoute gendarmerie » dans un certain nombre d’établissements, on en a dix sur l’ensemble de la Guyane. Ce sont des permanences de gendarmes dans les établissements scolaires qui recueillent les plaintes liées à des violences, parfois à des violences sexuelles. Il y a aussi des jeunes qui viennent se confier, qui signalent des problèmes de violence dans l’établissement. Pour mémoire, je rappelle aussi que la brigade de prévention de la délinquance juvénile qui se situe à Kourou intervient dans l’ensemble des établissements guyanais, à la satisfaction de tous. En 2013, c’était 300 interventions au profit de plus de 4 000 élèves sur la Guyane. Là encore on intervient sur la violence, sur les violences sexuelles, sur la sécurité routière et sur un certain nombre de domaines susceptibles d’intéresser les plus jeunes. Tous ces dispositifs sont repris textuellement ou non dans cette convention. On y voit figurer également des patrouilles aux abords des établissements. Là aussi, pour mémoire, en 2013 à la même époque, on avait 350 patrouilles aux alentours des établissements scolaires, cette année on en est à plus de 600. C’est un processus qui a été certes conceptualisé en juillet dernier (dans la convention Évidence, ndlr) mais les discussions avaient commencé bien en amont. On se souvient qu’en février 2014 déjà, les cinq communes les plus importantes de Guyane avaient été visitées par une équipe de marque qui avait rencontré tous les intervenants dans le domaine scolaire afin de faire le point, jusque dans le détail, des problématiques qui se posaient. Vous voyez, on ne s’est pas réunis un jour en disant « tient on va signer une convention ». Des dispositifs existaient qui méritaient d’être améliorés ou conceptualisés et puis des choses qui sont ressortis lors de ces différentes rencontres.
Cette convention se penche aussi sur l’aspect « remonté de l’information »…
Oui, c’est un autre volet intéressant car c’est vrai qu’il y a un déficit. C’est un peu comme le froid. Vous avez une température et vous avez le froid ressenti, ce n’est pas toujours la même chose. Nous, on avait des faits constatés par procès verbal, mais l’éducation national elle-même constatait des faits mais qui ne faisaient pas l’objet de procès verbaux. On s’est rendu compte, en parlant du nombre de violences, d’une part qu’on n’avait pas les mêmes chiffres et d’autre part que cela ne concernait pas les mêmes choses. L’éducation nationale comptabilise les faits dans les établissements. Et en l’occurrence, il y a beaucoup de faits qui ont lieu à l’extérieur des établissements, comme cela a été le cas à Balata récemment. Donc il était important qu’on arrive à une connaissance commune du nombre de faits dans les établissements et à l’extérieur des établissements pour qu’on parle la même langue. Cela paraît évident aujourd’hui, mais tous nos prédécesseurs étaient passés un peu à côté et, comme en toute chose, il faut progresser. On a mis cela en place et maintenant, quotidiennement, on reçoit de la part du rectorat la liste de tous les événements, dont certains ne sont que des petites bagarres, mais qui sont des signaux importants pour nous et qui, parfois, ne remontaient pas.
Il y a aussi la mise en place « d’élèves pairs ». C’est une initiative de la gendarmerie dont on a commencé à parler avec le rectorat. Cela existe en Martinique. Il s’agit d’identifier un certain nombre d’élèves volontaires et de les former à la gestion des conflits afin de pouvoir, en interne, pacifier les relations entre certains élèves, être un peu des confidents, et de permettre une désescalade en interne. C’est un des projets que l’on caresse pour cette année et qui a déjà donné de bons résultats en Martinique. Cela ne diminue pas le nombre d’actes de violence mais cela en diminue l’intensité et cela permet d’avoir un relais élève sur ce qu’il se passe au sein de l’établissement et qui n’arrive pas forcément aux oreilles du conseiller d’éducation ni de la police ou de la gendarmerie.
Vous évoquez la liste des événements fournie quotidiennement par le rectorat. Depuis la rentrée, quel constat en tirez-vous ? Avez-vous des surprises ?
La difficulté, c’est surtout que l’on ne savait pas tout. Au même titre que l’éducation nationale ne savait pas tout. Ce qui se passait à l’extérieur de l’établissement, sur le parking ou au Chinois du coin, cela ne revenait pas forcément au chef d’établissement. C’est vraiment dans cet échange qu’il faut qu’on s’inscrive. C’est un ensemble cohérent qu’il nous faut bâtir pour avoir une idée de ce qui se passe de manière assez précise. En terme de chiffres, d’une manière générale, la délinquance liée aux établissements scolaires représente entre 4 et 5 % de la délinquance totale constatée. En zone gendarmerie cela concerne environ une centaine de faits par an. Sur cette centaine de faits, en ce qui concerne les vols, en 2013 à la même période nous en étions à 38. Cette année, curieusement, on en est à 38 aussi. Donc, en volume, cela n’a pas évolué. Ce qui évolue, c’est le niveau de la violence. L’année dernière, on avait eu 9 vols avec violence. Cette année, on est à 21 ! Donc il y a une croissance indiscutable du niveau de la violence dans les agressions. Cela peut être un couteau, un bâton, un coupe-coupe voire un fusil. L’essentiel est sur l’île de Cayenne. Sur Saint-Laurent du Maroni, il y en a deux et sur Kourou, il y en a un. C’est assez troublant comme constat.
Les patrouilles de gendarmerie ciblent-elles des établissements en particulier en fonction des retours que vous avez ?
Forcément au niveau local, il y a des coopérations avec les référents sécurité et les chefs d’établissements qui nous informent. Après, c’est en fonction de l’évolution de certains phénomènes. Il y a certains établissements qui sont plus sensibles que d’autres. A Balata, par exemple, il n’y a eu que trois faits depuis le début de l’année (année civile, ndlr), dont deux en septembre à quelques jours d’intervalle.
Donc, si on se base sur les retours que vous avez, Balata n’est pas forcément une zone particulièrement sensible ?
Comme je vous le dis, sur Balata, depuis le début de l’année, c’est trois faits. Après, il faut s’entendre. Il y a l’établissement, la périphérie de l’établissement, beaucoup plus loin que l’établissement… mais bon, cela fait toujours trois faits de trop.
Les lycéens que nous avons rencontrés déplorent que les gendarmes, lors de leur patrouille, passent mais ne s’arrêtent pas devant les lycées…
Certains ne veulent pas de gendarmes devant l’établissement parce que cela risque de stigmatiser et parfois des gens n’aiment pas trop voir les gendarmes, c’est comme ça. L’idée, c’est surtout d’apporter de la sécurité. Alors se planter devant le lycée… Moi, si je veux commettre une attaque, je ne vais pas me mettre devant le lycée où il y a cinquante élèves. Ceux qui cherchent sont plutôt autour, ils observent, ils n’arrivent pas comme cela à fond pour arracher une chaîne et repartir.
Pourtant, selon les témoignages que nous avons recueillis à la sortie du lycée de Balata, des agressions devant le lycée existent et, d’après les lycéens, les voleurs auraient des « indicateurs » à l’intérieur de l’établissement…
Tout est possible, mais nous, dans les faits que nous avons eu à constater, il n’y a pas d’élément matériel qui nous permette de voir cela. Tout est possible, mais de là à générer une psychose dans l’établissement parce qu’il y aurait des indics, cela va un peu trop loin. Nous, on n’a jamais été amenés à constater ce genre de chose.
La psychose ne serait-elle pas plutôt liée à l’augmentation du niveau de violence que vous évoquiez ? Être victime d’un vol est une chose, se faire braquer avec une arme à feu en est une autre…
C’est vrai qu’il y a cela. Maintenant lorsqu’on a organisé l’opération « déposez les armes », on a bien vu que les Guyanais sont attachés à leurs armes. Quand on dit aux gens « rendez-les », ils ne les rendent pas. C’est une chose sur laquelle il va falloir travailler. Mais nous, on saisit des armes. Sur l’ensemble de l’année, en 2013, on avait saisi 23 armes. Cette année, au mois d’août, on était déjà à 28. Il y a effectivement quelque chose sur quoi il va falloir travailler mais c’est une prise de conscience de la société qui est nécessaire. Il y a une vraie réflexion à mener. Ce qu’il faudrait, c’est vraiment associer chacun à cette production de sécurité. Ce n’est pas la population d’un côté et les forces de police ou de gendarmerie de l’autre, c’est un effort commun. Il faut créer du lien.
La sécurité aux abords des établissements scolaires, ce n’est qu’une des nombreuses missions de la gendarmerie. Avez-vous l’impression d’avoir les moyens humains suffisants pour assurer cette mission ?
Il y a forcément des contraintes budgétaires. Mais au regard des moyens de l’État, je dirais oui. Sur les deux dernières années, on a eu 20 gendarmes supplémentaires par an pour la Guyane sur un effectif de 200 gendarmes supplémentaires au niveau national. Ce n’est pas neutre en terme d’effort. Ensuite, c’est souvent une question d’organisation ou de priorité. Sur ces dernières années, si on prend l’exemple de Kourou, depuis que la ville est en zone de sécurité prioritaire, on est sur une baisse à deux chiffres de la délinquance, entre-15 et — 25 % de faits. Il est évident que les organisations qu’on a mis en place, notamment dans le cadre des ZSP, paient. On le voit aussi sur Rémire et Matoury où un cercle vertueux s’est mis en place. Ces communes ne sont passées en ZSP qu’en février dernier. Après six mois, on en sent déjà les effets bénéfiques en terme de baisse de la délinquance. Il y a toujours des choses à améliorer, mais déjà maintenir le niveau de la délinquance en Guyane, c’est une performance vu l’évolution démographique.
Selon vous, la vidéosurveillance est-elle une bonne solution ?
Je crois en la vidéosurveillance, notamment pour son aspect dissuasif. En ce qui concerne l’aspect répression, cela permet l’identification des auteurs de faits. Par exemple, on a élucidé récemment une affaire de vol à main armé dans un magasin grâce à la vidéosurveillance du magasin.
En ce qui concerne les futurs établissements scolaires qui doivent être construits dans les années qui viennent, en se basant sur votre expérience, avez-vous des préconisations pour éviter que ces établissements et leurs abords ne soient des lieux où s’installe l’insécurité ?
C’est vrai que c’est un sujet qui n’a pas tellement été pris en compte. Il y a un certain nombre de projets d’urbanisation, comme à Soula, pour lesquels il aurait été très utile, lors de leur élaboration, de faire appel à un référent sûreté. C’est vrai que c’est un aspect qui a été occulté ces dernières années. Mais là, selon la volonté du préfet et de la gendarmerie, nous invitons tous ceux qui sont chargés de ce type de projet à faire appel à nous afin qu’on puisse conduire un audit de sécurité au moment de l’élaboration du projet. Cela permet d’en identifier les faiblesses essentielles en terme de sécurité, comme les recoins, les zones d’obscurité… C’est un vrai travail qu’il faut conduire, notamment avec les bailleurs sociaux.
Concrètement, que faut-il éviter à tout prix lorsqu’on construit un lycée ou un collège ?
En terme de construction, on aurait tout intérêt à s’inspirer de ce qui fait dans certains pays d’Europe du nord où tout cela est pris en compte en amont du projet. Il n’y a pas de règle intangible, c’est vraiment lié au milieu. Il faut des espaces ouverts, éviter les recoins, éviter les facilités d’escalades… Mais il n’y a pas de martingale.
 
 
Police et gendarmerie convaincues par Évidence
Le 3 juillet, la police et la gendarmerie faisaient partie des signataires de la convention Évidence (lire ici : "Les mesures d'Évidence pas encore en place", publié le 22 septembre) . Celle-ci a pour ambition de coordonner l'action des différents partenaires (collectivités, services de l'État, forces de l'ordre, justice...) pour optimiser la lutte contre les violences scolaires. Si quelques dispositifs nouveaux y sont listés, « beaucoup de dispositions renvoient à des dispositifs qui existaient déjà et dont un certain nombre devaient être renforcés » , explique le général Lucas, commandant de la gendarmerie et, à ce titre, responsable de la sécurité sur l'ensemble du département, excepté la ville de Cayenne, elle, en zone police (lire ci-dessous) .
« Ce qu'il était important de faire, c'était de renforcer le lien, poursuit-il. L'idée a été de valider, au sein d'un document conjoint, la nécessité de rapprocher les différents intervenants. » Et de citer les « points écoute gendarmerie » dans une dizaine de lycées ou les référents sécurité présents sur l'ensemble de l'académie, y compris à Cayenne.
« Tous les jours, on a des appels des référents » , précise d'ailleurs le commissaire Olivier Le Cardinal. C'est là un des points importants mis en avant par les différents signataires de la convention : la remontée d'information. « On s'est rendu compte, en parlant du nombre de violences, d'une part qu'on n'avait pas les mêmes chiffres, et d'autre part, que cela ne concernait pas les mêmes choses » , explique le général Lucas.
Les faits survenus à l'extérieur des établissements n'étaient en effet pas consignés par les proviseurs de lycées ou les principaux de collèges. Dans le même temps, police et gendarmerie avaient du mal à quantifier les faits qui n'étaient pas suivis d'un dépôt de plainte. Selon les forces de l'ordre, cette circulation de l'information permettrait une lutte plus efficace, notamment pour « sentir les tensions dans certains établissements » et ainsi prévenir les risques de dérapage.
Cayenne : zone police
À Cayenne, ce n'est pas la gendarmerie mais la police nationale qui intervient avec, notamment, un point sensible. « On a trois établissements autour du Jardin botanique : Michotte, Contout et Max-Joséphine, donc une grosse concentration d'élèves, explique le commissaire Le Cardinal. On mène deux opérations de contrôle par semaine dans le parc. On contrôle si les jeunes n'ont pas d'armes ou de stupéfiants ou qu'ils ne soient pas recherchés par nos services. L'objectif est de rassurer tout le monde. » Pour réduire l'insécurité, le commissaire souhaiterait une présence adulte plus importante aux sorties des classes. « On est dans le domaine de l'éducatif. Les premiers éducateurs ce sont les parents, puis les enseignants. Il faut une présence adulte devant les établissements. Que ce soit des policiers, des agents municipaux, des parents... le débat est ouvert. Je ne suis pas favorable à ce que ce soit forcément la police. »
 
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