Comprenez-vous les réticences liées au fait que le malathion n'est plus autorisé à l'usage antivectoriel en Europe et que son utilisation ici est accompagnée de nombreuses recommandations ?
Oui, on comprend que cela pose question, mais il faut voir ce que représente le chikungunya en terme de conséquence sur la santé. 20% des personnes atteintes vont présenter des douleurs articulaires chroniques avec des traitements parfois lourds sur de longues périodes. Il y a aussi des risques sur les jeunes enfants et les femmes enceintes. [...] Aux doses recommandées et en respectant les préconisations, on estime qu'il n'y a pas de risque pour la santé avec le malathion. Ce n'est pas nous qui le disons mais les pays qui l'ont utilisé et dont on a mis les études en ligne sur le site de l'ARS. Et puis il existe des zones d'exclusion comme les zones de culture vivrière, l'apiculture déclarée ou non, les piscines publiques, les marchés, les zones naturelles sensibles et les points de captage d'eau. Peut-on comparer des études menées au Canada avec la situation en Guyane où les conditions, notamment climatiques, sont totalement différentes ?
Les études d'impact concernent l'apparition de cancers supplémentaires et l'impact mesurable avec des fausses couches, des accouchements prématurées, des problèmes à la naissance... les conclusions sont négatives. Au Canada, en Californie et dans l'État de New York. C'est sur cette base que l'OMS recommande le malathion à certaines doses et dans certaines conditions qui ont même été durcies dans le cadre de l'expertise nationale. On ne prendrait pas le risque d'exposer la santé des personnes si on n'était pas persuadés que ces précautions n'étaient pas suffisantes. N'y a-t-il pas eu au moins des maladresses en terme de communication, comme lorsque les chercheurs de l'institut Pasteur ont interdiction de commenter l'étude sur laquelle ils ont travaillé ?
La totalité de leurs conclusions a été portée à la connaissance du public. Certaines personnes ont isolé des commentaires dans les résultats sans tenir compte de l'ensemble. [...] Si on isole un paragraphe, on ne peut pas comprendre le sens. Je ne vois pas bien pourquoi les scientifiques devraient commenter l'étude dont ils avaient assumé les résultats, qu'ils avaient signée, et qui était publiée dans son intégralité. Pourquoi utiliser le malathion en Guyane et pas aux Antilles ?
Les autorités sanitaires aux Antilles n'ont pas déposé de dossier. C'est plutôt à elles qu'il faudrait poser la question. Chacun a ses techniques de lutte antivectorielle et puis l'épidémie a été beaucoup plus rapide et de plus grande ampleur là-bas. Ils ont été un peu pris de vitesse. On ne peut pas vraiment comparer. Le malathion n'est qu'un moyen de lutte parmi d'autres. Trouvez-vous que les autres moyens soient suffisamment utilisés ?
Non. C'est inégal d'une commune à l'autre. Certaines communes ont renforcé leur service technique, mais cela n'a pas été le cas partout. On a aussi organisé des opérations de mobilisation sociale. C'est quand les habitants prennent en main eux-mêmes leur santé que c'est plus efficace, quand il y a des opérations propreté dans les quartiers. Mais ce n'est pas un événementiel qui suffit, c'est dans la vie de tous les jours qu'il faut retrouver une discipline dans la gestion de ses déchets, dans la propreté de son environnement, dans sa protection vis-à-vis des moustiques. [...] Au bout d'un an, on a peur d'un essoufflement. C'est aussi pour cela que cette polémique nous gêne un peu car elle fait perdre de vue qu'il faut rester vigilant. Quand on voit que la casse zone Galmot est toujours présente presqu'en plein centre-ville de Cayenne, les pouvoirs publics ne manquent-ils pas de pugnacité dans la lutte ?
Il y a eu pas mal d'opérations. ?[...] Le phénomène des véhicules hors d'usage en Guyane est difficile à évaluer mais on parle quand même de 15 000 à 20 000 véhicules. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on peut résorber cela. L'épidémie de chikungunya qui a touché la Réunion en 2006-2007 a provoqué plus de 200 décès. Selon vous, peut-on craindre un bilan similaire en Guyane ?
Aux Antilles, on s'en approche. Mais pour l'instant on y échappe en Guyane. En tout début d'année, on craignait une évolution massive comparable. Le dernier bulletin épidémiologique est plutôt encourageant (lire ci-contre) mais le virus continue quand même de s'étendre géographiquement. ?[...] On aimerait que la courbe s'inverse et on espère que le malathion va y contribuer. On met le paquet parce que son utilisation sera de courte durée et si on peut casser cette diffusion, cela nous évitera une épidémie de grande ampleur. Mais je ne peux pas vous dire qu'elle ne peut pas arriver. Retrouvez l'interview en intégralité sur www.franceguyane.fr Plus de 5 000 cas confirmés
À la date du 30 novembre, 5 020 cas confirmés de chikungunya avaient été recensés depuis décembre 2013 et 8 172 cas évocateurs. 315 personnes ont dû être hospitalisées plus de 24 heures, dont sept pour des formes sévères de la maladie.
L'AVIS DE L'OPPOSANT - « 52% du malathion est toujours présent après onze jours »
Opposé à l'utilisation du malathion, Michel Dubouillé, secrétaire régional de Guyane Écologie, se dit « pas convaincu ni rassuré » par le discours du directeur de l'ARS.
« À Guyane Écologie, nous sommes absolument contre l'utilisation du malathion dans des conditions ténébreuses et avec des informations incomplètes. Le malathion n'est pas plus efficace que la delta-méthrine et il existe la même résistance. Je n'invente rien, c'est le résultat d'études que j'ai trouvées sur internet. Il y a une désinformation faite par l'ARS, la préfecture et le conseil général pour rassurer la population. Par exemple, on nous dit que le malathion se dégrade très vite. Mais une fiche de l'Ineris (Institut national de l'environnement industriel et des risques) précise que 52% du malathion est toujours présent après onze jours et 21% après quatorze jours. Un avis de l'Anses dit aussi qu'il est impossible de se prononcer sur l'efficacité du malathion sur l'aedes aegypti en Guyane. Au Canada, des articles évoquent les conséquences neurologiques graves sur les femmes enceintes et les enfants en bas âge. Je pense qu'il y a la possibilité d'utiliser d'autres procédés mais la concertation populaire n'a pas eu lieu comme cela aurait dû être fait. Combattons d'abord les gîtes larvaires, créons une brigade nature qui se rende chez les gens. »
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