Les Ursleur :  l'ascension d'une famille de couleur dans la Guyane esclavagiste 
France-Antilles Téléchargez l'application France-Guyane Installer

La radio 100% Caraïbes
8s
×
Histoire (1/3)

Les Ursleur :  l'ascension d'une famille de couleur dans la Guyane esclavagiste 

Boris Lama, docteur en histoire
Joseph Ursleur, un portrait fictif réalisé par une intelligence artificielle... bluffant.
Joseph Ursleur, un portrait fictif réalisé par une intelligence artificielle... bluffant. • IA

Les Ursleur furent une famille ayant marqué l'histoire de la Guyane du XIXe siècle. Au travers de ces derniers, nous pouvons saisir l'évolution de la société créole guyanaise à des moments clés de son évolution.

Ils appartiennent à une catégorie sociale incontournable de la période esclavagiste, celle des libres de couleur trop longtemps mise aux oubliettes par un récit dominé par la dialectique du maître blanc et de l'esclave noir.  

Dans les sociétés coloniales des Amériques reposant sur l'esclavage, les libres de couleur, sont des affranchis ou des descendants d'affranchis. Ils jouissent d'une liberté enviée par les esclaves, et subissent un mépris prononcé de la part des blancs, qui les voient comme de potentiels adversaires.

Les libres de couleur peuvent être noirs créoles ou noirs africains, mais ils sont souvent le fruit des unions consenties ou non consenties entre blancs et noirs, la plupart du temps entre hommes blancs et femmes de couleur. Ce sont les mulâtres, les quarterons, les cabres, autant de taxinomies reflétant les divers types de métissages apparaissant dans les sociétés américaines.

Malgré les limites posées à leur ascension sociale par une législation racialiste, ils parviennent à peser dans les économies coloniales. Ils dominent les professions artisanales, mais jouent un rôle non négligeable dans le monde des habitations et des plantations où travaillent des esclaves. On pourrait multiplier les exemples du poids que pouvait acquérir certains libres de couleur dans l'économie esclavagiste des Amériques. Prenons des exemples proches de la Guyane.

Les Urlseur des habitants propriétaires de couleur

À Paramaribo, en 1862, sur les 706 propriétaires d'esclaves, 63 % (442) sont des libres de couleur et 37 % (264) des blancs (toutefois les grandes habitations ont pour propriétaires ces derniers). À Saint-Domingue, un quart de la richesse de la colonie est détenu par les libres de couleur, et parmi eux, un certain Toussaint Breda, qui deviendra durant la révolte de 1791, Toussaint Louverture. Propriétaire, avant cette date fatidique, d'une habitation de 13 esclaves au Petit-Cormier, le « premier des noirs » comme il aimait à s'appeler, personnifie la complexité de l'époque et le rôle déterminant joué par cette classe d'hommes et de femmes, dans les destinées des sociétés américaines.

En Guyane, les Ursleur s'inscrivent dans cette dynamique, avec les Michaud, les Berville, les Leblond et d'autres encore.

En 1842, la population des libres de couleur de Guyane surpasse la classe des blancs, en comptant 22 % de la population totale de la colonie, soit 4 590 personnes. L'historien Serge Mam Lam Fouck estime que 28 % des esclaves de la colonie sont propriétés des gens de couleur libres durant la dernière décennie de l'esclavage.

La généalogie des Ursleur en Guyane débute durant la période révolutionnaire. Philippe Ursleur, soldat dans le 53e régiment d'Alsace, affecté en Guyane de 1792 à 1803, se met en couple avec Brigitte, négresse libre, née à Cayenne, et ayant été vraisemblablement affranchi par le sieur Noyer, chez qui elle vit. Ils eurent trois enfants, Anne-Catherine (1795-1848), Joseph (1798-1874) et Félicia (1801-1886).

En 1833, grâce à l'attribution de droits civiques et politiques conférés aux libres de couleur par le gouvernement de Louis Philippe Ier, cette fratrie peut porter le patronyme Ursleur.

Premier mulâtre au conseil colonial

Joseph Ursleur, est un humble maître maçon, qui progressivement s'élève dans la hiérarchie sociale entre les années 20 et 30 du XIXe siècle. Il est propriétaire de deux habitations : la Bijoutière à Tonnegrande et la Josephine, une sucrerie comptant 60 esclaves.

Joseph Ursleur fait son entrée en politique en 1833 et avec François Virgile, il devient le premier homme de couleur de Guyane à intégrer une institution politique, en l'occurrence le conseil colonial. Le suffrage censitaire constitue le mode de suffrage, sous la monarchie de Juillet, par lequel le personnel politique est élu. Le cens est un impôt payé par les personnes aisées, notamment les propriétaires terriens. 

Après l'abolition de l'esclavage, Joseph Ursleur devient commissaire-commandant du quartier de l'Approuague (cette fonction sera remplacée par celle de maire sous la Troisième République) dans un contexte d'émergence de l'industrie aurifère dans l'Est Guyanais, en 1855.

Il est le progéniteur d'hommes qui vont marquer leur temps. Outre sa descendance légitime, deux personnalités importantes du XIXe siècle guyanais sont les fruits de ses amours extraconjugaux.

Le premier est Maximilien Liontel (1851-1924), personnage important de la Guyane de ce siècle. Élève à la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr, haut-magistrat, il sera par deux fois, procureur de la République chez lui en Guyane.

L'autre est Yves Éboué, directeur de placers aurifères et père de Félix Éboué.

Les historiens anglo-saxons Brian Weinstein (1972), L.H Gann et Peter Duigan (1978), qui ont travaillé sur le parcours de Félix Éboué, ont respectivement montré le lien familial unissant les Éboué et les Liontel, le futur gouverneur entretenait une correspondance assidue avec Maximilien Liontel et l'appelait « mon oncle ». Ils précisent qu'une tradition familiale fait de l'un des Ursleur (il s'agit de Joseph), le père d'Yves.

Ulrich Sophie, personnalité guyanaise de la 1ère moitié du XXe siècle, dans une biographie dédiée à son camarade de classe Félix Éboué, décrit le père de ce dernier comme un homme au « teint brun clair ».

Habitation Vidal à Rémire-Montjoly (1845-1849), aquarelle extraite d'un carnet de Voyage aux Antilles et en Guyane, par l'officier de marine De Lorgeril.
Habitation Vidal à Rémire-Montjoly (1845-1849), aquarelle extraite d'un carnet de Voyage aux Antilles et en Guyane, par l'officier de marine De Lorgeril. • Source :Archives.ctguyane.fr
Photographie de Maximilien Liontel, en élève à Saint-Cyr.
Photographie de Maximilien Liontel, en élève à Saint-Cyr. • DR
Le placer de Saint-Elie au XIXe siècle.
Le placer de Saint-Elie au XIXe siècle. • Gérôme GUITTEAU, g.guitteau@agmedias.fr

Édition spéciale :
Rétro 2025

Revivez toute l'actualité marquante de la Martinique

Voir la boutique

Suivez l'info en temps réel
sur l'appli France-Guyane!

Télécharger
8s
×