Traite esclavagiste : la France regarde défiler l'histoire
Alors que le Ghana portait devant l'Assemblée générale des Nations Unies une résolution historique sur les réparations liées à la traite transatlantique, la France a choisi l'abstention. Une posture qui révèle une incompréhension profonde des enjeux géopolitiques contemporains - et qui, en Guyane, résonne avec une force et une acuité particulières
Le 25 mars 2026, le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a présenté devant l'Assemblée générale des Nations unies une résolution portant désignation de l'esclavage et de la traite transatlantique comme « le crime le plus grave de l'histoire de l'humanité ». Ce texte, élaboré sous l'impulsion du président John Dramani Mahama, appelle à des réparations de la part des anciennes puissances coloniales européennes et des États-Unis.
L'initiative s'appuie sur des données que l'Unesco estime entre 15 et 20 millions d'Africains déportés vers les Amériques et les Caraïbes entre le XVe et le XIXe siècle. Elle ne se présente pas comme un appel humanitaire mais, selon ses promoteurs, comme une revendication juridique fondée - une revendication que le droit international, dit Ablakwa, « examiné sans l'amnésie sélective qui a longtemps servi les intérêts des anciennes puissances coloniales, rend sans ambiguïté ».
La résolution a recueilli un large soutien parmi les États d'Afrique et des Caraïbes. Trois pays seulement ont voté contre : les États-Unis, Israël et l'Argentine. La France, comme nombre de pays occidentaux, s'est abstenue.
Bien au-delà de la force de travail volée
Réduire l'esclavage transatlantique à une question de valeur de travail confisquée serait commettre une seconde injustice. Le mal que ce système a produit est d'une autre nature, d'une autre profondeur. Des hommes et des femmes ont été arrachés à un monde qu'ils connaissaient et chérissaient - un monde de paysages, de levers de soleil, d'animaux, d'organisations sociales, de savoir-faire transmis de génération en génération, de civilisations entières construites sur des rapports harmonieux à la nature et à l'environnement.
Ce déracinement a produit des chocs émotionnels considérables, des traumatismes transmis de génération en génération par des méthodes de contrôle corporel d'une brutalité extrême. Les chercheurs de l'IRD ont pu documenter des gestes de résistance discrets mais éloquents : des esclaves qui glissaient dans leurs poches des graines pour les sauver, pour les offrir à leurs descendants dans le Nouveau Monde.
Ces gestes disent tout de ce que l'esclavage a tenté de détruire - et n'a pas réussi à éradiquer entièrement : les savoirs, les cultures, les liens avec la terre.
Car derrière la somme de force de travail volée, il y avait l'anéantissement des cultures, des traditions, des architectures sociales, des cosmogonies, des arts et des esthétiques. Des pans entiers de civilisation ont été dévastés pour des technologies qui, au regard de ce qu'elles ont détruit, semblent aujourd'hui bien dérisoires.
L'esclavage fut aussi cela : la fabrication délibérée du bonheur des uns par la souffrance organisée des autres, la construction d'une relation mercantile avec l'humain qui annihile toute forme d'expression individuelle, toute révolte, toute émotion.
La France se tire une balle dans le pied
Dans ce contexte géopolitique singulier - où les grandes puissances sont par ailleurs engagées dans un conflit au Moyen-Orient dont les enjeux énergétiques et pétroliers dominent l'agenda international -, la France a choisi de passer son tour. Ce silence n'est pas neutre. Il est stratégiquement coûteux.
La Chine et la Russie, elles, ont parfaitement compris quel rôle elles pouvaient jouer auprès du Sud global dans ce débat. En soutenant ou en accompagnant cette démarche onusienne, elles cultivent un capital de confiance et de légitimité auprès des peuples africains, caribéens et de l'hémisphère Sud - un capital qui se convertira en influence économique, en partenariats stratégiques, en accès aux ressources et aux marchés. Ce terrain-là, la France le leur concède librement.
La France n'avait pas à voter pour des réparations financières dont les modalités restent à construire dans un débat historique long et complexe. Mais elle aurait pu - elle aurait dû - monter à la tribune pour affirmer sa compréhension du crime commis, son refus de toute forme de répétition, son engagement pour un monde multipolaire fondé sur le respect des civilisations. Ce geste aurait été proactif, non coupable. Il aurait dit que la France comprend ce que l'humanité se doit de ne plus recommencer.
La France n'entre pas dans l'Histoire, elle la regarde défiler
La loi Taubira : une porte ouverte que la France laisse se refermer
Il est impossible d'évoquer ce vote sans penser à ce que la France avait accompli en 2001 avec la loi du 21 mai portée par Christiane Taubira. En reconnaissant la traite négrière et l'esclavage comme crimes contre l'humanité, la France avait alors ouvert une porte que peu de nations occidentales osaient franchir. C'était un acte courageux, porteur d'une promesse : celle d'une mémoire assumée, d'une histoire regardée en face, d'un dialogue possible avec les peuples qui portent encore dans leur chair les séquelles de cette barbarie.
Cette loi avait aussi une valeur symbolique pour les territoires d'outre-mer - et pour la Guyane en particulier - où la mémoire de l'esclavage n'est pas commémorée depuis un lointain métropolitain, mais vécue dans la continuité des générations, dans les traditions des communautés marronnes, dans les langues, dans les corps. La loi Taubira reconnaissait ce vécu. Elle lui donnait une dignité légale.
Vingt-cinq ans plus tard, en s'abstenant lors du vote onusien du 25 mars 2026, la France laisse cette porte se refermer. Elle ne remet pas en cause la loi Taubira - la reconnaissance nationale demeure - mais elle envoie au reste du monde un signal inverse : ce qui était un acte pionnier redevient une posture intérieure, sans prolongement dans l'espace international.
La France avait su, en 2001, prendre de l'avance sur ses partenaires européens. En 2026, elle choisit de se fondre dans leur immobilisme collectif. C'est un recul - discret, non assumé, mais réel.
La journée nationale du 10 mai, instaurée en 2006 pour commémorer les mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition, résonne désormais avec une amertume nouvelle. Comment célébrer dignement cette date en portant, à quelques semaines de distance, une abstention sur la scène internationale ? La cohérence entre mémoire intérieure et posture diplomatique est, elle aussi, une exigence morale.
La Guyane, terre de synthèse et de leçon
Ce débat à l'Assemblée générale des Nations unies résonne en Guyane d'une façon particulièrement vive. La Guyane, c'est précisément ce laboratoire d'humanité où la question de l'esclavage, du marronnage, de la résistance et de la reconstruction identitaire n'est pas un sujet d'archive, mais une réalité vivante.
Les Marrons - Boni, Saramaka, Ndjuka, Aluku, Matawai - sont les descendants directs de ces hommes et femmes qui ont préféré l'adversité de la forêt amazonienne à la servitude des plantations. Leur histoire est une histoire de résistance absolue, une réponse collective à la déshumanisation organisée.
Aujourd'hui, leurs descendants occupent les villes de Guyane, participent à la vie politique, construisent des ponts - parfois littéralement - entre la Guyane française et le Suriname.
La victoire de Lénaïc Adam à Saint-Laurent-du-Maroni lors des élections municipales de 2026 est à cet égard un symbole fort. Saint-Laurent, ville frontière, ville de mémoire - c'est là que se trouve encore le camp de la transportation, vestige colonial d'un autre ordre d'oppression. Qu'un élu issu des communautés marronnes ou en lien étroit avec elles prenne les commandes de cette ville, c'est un pied de nez de l'Histoire.
C'est aussi un acte politique dans le contexte de l'interconnexion croissante entre la Guyane française et le Suriname, deux rives d'un même fleuve, le Maroni, qui fut autrefois une frontière imposée par des puissances coloniales et qui devient aujourd'hui l'axe d'un destin commun.
La Guyane nous enseigne que la diversité n'est pas un obstacle à la cohésion, mais sa condition. Une société plurielle, lorsqu'elle est traversée par un projet commun respectueux de chacune de ses composantes, est une société résiliente, inventive, capable de construire des formes d'harmonie que les sociétés homogènes ne peuvent atteindre. La victoire de Saint-Laurent, dans ce cadre, n'est pas seulement locale. Elle est une leçon pour la France entière.
Tribune rédigée à partir d'une analyse de presse et d'un commentaire de terrain - mars 2026
Sources : Le Monde Afrique, 25 mars 2026 - ONU/UNESCO - IRD

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