[TRIBUNE] "Le fleuve Maroni : cachez-moi cette route que je ne saurais voir"
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Dans le cadre des discussions, en cours, sur le désenclavement de la Guyane, un sujet mérite d'être remis sur la table : l'aménagement du fleuve Maroni. Le Collectif APACHI a joué un rôle pivot en mettant la question du désenclavement de l'ouest guyanais au coeur de l'actualité. Ils ouvrent ainsi la voie à une réflexion plus approfondie du sujet. Je saisis cette opportunité pour élargir le débat et le politiser. Car quand on évoque la route du fleuve, rappelons-nous que la route, c'est aussi le fleuve.
Depuis quelques semaines maintenant, la conjonction entre une sécheresse virulente et l'activité de l'orpaillage illégal remet le fleuve Maroni au centre de l'actualité. Cette dernière révèle néanmoins une autre réalité : ce fleuve frontière, long de 520 km, reste à ce jour un lieu de vie intense, fait d'activités de piroguiers expérimentés, mais également d'une forte activité illégale, notamment pour alimenter les sites d'orpaillages clandestins.
Une alternative viable, rapide et efficace
La Guyane, riche de ses ressources naturelles et de sa diversité culturelle, est souvent entravée par des défis logistiques majeurs. L'accessibilité aux zones reculées demeure un véritable problème, qui occasionne une rupture d'égalité difficilement acceptable sur le territoire. Dans notre cas les solutions telles que la construction routière ou ferroviaire peuvent s'avérer longues et complexes. Dans ce contexte, l'aménagement du fleuve Maroni se présente comme une alternative viable, rapide et efficace.
L'aménagement du fleuve Maroni n'est pas seulement une question de facilité de transport. C'est une opportunité de déclencher une dynamique économique fluviale, de créer des emplois, de favoriser les échanges et de renforcer la sécurité des populations riveraines. Un aménagement judicieux du fleuve permettrait d'assurer une mobilité plus sûre et plus rapide, tout en déclenchant un nouveau pôle économique qui profiterait à l'ensemble de la région. En effet, à ce jour, des compétences spécifiques sont nécessaires pour naviguer sur le fleuve afin de passer les fameux sauts (rapides) qui jalonnent le fleuve, notamment en saison sèche. Ces compétences ne sont pas transmissibles dans un cadre classique d'enseignement. Elles deviennent dès lors un monopole technique à disposition des activités plus ou moins légales. Or, les compétences pour naviguer sur un fleuve aménagé sont, elles, transmissibles via des formations qu'il sera nécessaire de mettre en place. Il s'agira, in fine, de créer un véritable secteur économique fluvial.
— Sergina Télon (@SerginaTelon) November 5, 2023
Trop vite enterrée
L'ambition d'une économie fluviale est loin d'être utopique. Elle s'inscrit dans une vision durable et respectueuse de l'environnement, tout en répondant aux urgences actuelles. Elle compléterait également les solutions aériennes déjà en place, nonobstant la défaillance d'Air Guyane, en proposant une option supplémentaire pour le transport de personnes et de marchandises. Cette option a déjà été envisagée par la passé, mais trop vite enterrée pour des raisons non conformes à l'intérêt général.
— Sergina Télon (@SerginaTelon) November 5, 2023
Il y a sans doute une tendance à penser que la route serait l'avancement de la modernité dans ces zones reculées du territoire. Toutefois l'heure est aux solutions spécifiques et au développement endogène. Cela passe d'abord par la création d'une « autoroute fluviale » sur le Maroni. Cette solution n'a rien d'archaïque, de nombreux exemples à travers le monde montrent que des territoires entiers se développent de cette manière. Le fleuve Mississippi est un axe majeur de l'économie étasunienne, de même que le Rhin qui, en cas de sécheresse accrue, impacte jusqu'à 0,5% du PIB de l'Allemagne. Plus proche de nous en Amérique latine et au Brésil plus particulièrement, l'économie fluviale est d'une importance capitale. Citons parmi ces voies l'hidrovia Paraná-Tietê ou encore l'hidrovia Paraná-Paraguay, axe majeur du Mercosur.
Une autoroute fluviale
Le projet de création d'une « autoroute fluviale » par l'aménagement du fleuve Maroni, déjà enraciné dans le mode de vie des populations locales, devrait voir le jour très rapidement. Il s'aligne également avec les traditions et les usages existants, offrant ainsi une solution plus organique au désenclavement de la Guyane.
La Guyane, terre des eaux abondantes, qui puise 60% de son électricité d'un barrage hydroélectrique, est cernée de cours d'eau et possède une immense façade maritime. Et, paradoxalement, elle se voit comme en rupture avec l'une de ses ressources les plus précieuses : l'eau. Pourtant cette « houille blanche » (force de l'eau) est l'un des moteurs de tous les grands développements économiques en Amérique du Nord, en Europe et en Asie du Sud-Est. Il est donc temps de réévaluer nos priorités et d'intégrer pleinement le fleuve Maroni dans les stratégies de désenclavement. L'aménagement du fleuve n'est pas une idée nouvelle, mais elle mérite une attention renouvelée dans le dialogue politique actuel. En valorisant les voies naturelles existantes, nous pouvons accélérer le processus de désenclavement tout en jetant les bases d'une économie fluviale prospère. Le débat est ouvert, et l'avenir de la Guyane pourrait bien se dessiner au fil de l'eau.

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