Quand Basse-Pointe pleurait ses morts
Une des communes les plus touchées, Basse-Pointe a enterré 16 de ses habitants. La moitié était employée à la ville. Un traumatisme pour la municipalité et son premier magistrat qui ont dû dépasser la douleur pour assurer leurs missions.
C’était la première fois. Le premier jour même. En 10 ans de mandature, jamais André Charpentier n’avait pris de congés. Il n’avait rien prévu de spécial, juste de se reposer, recharger les batteries, de faire une vraie coupure. En quittant la mairie de Basse-Pointe pour une petite semaine, pensait-il, André Charpentier donne carte blanche à son adjointe. « Tu fais du mieux que tu peux, mais ne m’appelles pas ». 24 h après, elle l’appelle. « C’est mon épouse qui répond. Elle me passe le téléphone et j’entends mon adjointe effondrée » confie-t-il.
AGIR AVANT TOUT
André Charpentier reprend aussitôt du service. Dans cette commune de 4 000 habitants, tout le monde se connaît. Le choc est épouvantable. La mairie devient très vite le lieu de centralisation des informations. Le lieu où on pose les questions en attendant désespérément une réponse. Celui où l’on cherche, en vain, de se rassurer. « Quand la nouvelle s’est répandue, les gens nous demandaient confirmation de ce qu’ils avaient entendu. À ce moment circulaient toutes sortes d’informations et ils ne savaient pas trop ce qu’il fallait croire. Nous, nous étions les intermédiaires entre les familles et les autorités » se souvient-il. Puis, la nouvelle devient officielle. Rapatriement des corps, organisation des funérailles, accompagnement des victimes... Il faut tout mettre en œuvre. Très vite, l’ensemble des équipes est mobilisé. « Ils ont fait preuve d’une incroyable solidarité les uns envers les autres. Il y a eu beaucoup d’entraide » souligne le maire. Les visages encore terrassés par le chagrin, les yeux rougis par des larmes qui continuent à couler, les agents se retroussent donc les manches, leurs collègues disparus dans un coin de la tête. Ils étaient 8 à bord du vol de la West Caribbean. Des agents du CCAS, de la caisse des écoles, de l’état-civil, partis avec huit autres administrés pour ce voyage organisé par le comité des œuvres sociales de la ville. Un aller sans retour. Des enfants devenus orphelins de mère, de père, des deux pour cer- tains. « Une situation horrible » se rappelle André Charpentier. Mais, pour eux comme pour le reste des Pointois, il faut continuer à travailler, assurer le service public, même calme en ce mois d’août, préparer la rentrée et trouver des solutions d’urgence. « Nous avons sollicité l’aide de tous les acteurs pour accompagner les familles, les enfants, les jeunes qui avaient perdu leurs parents dans le crash. Nous avons aussi embauché deux d’entre eux, car ils se retrouvaient vraiment sans rien. Des médecins psychologues sont venus en support. Que ce soit la Croix-Rouge, l’ARS, le Département, toutes les instances ont été sensibilisées » explique le maire de Basse-Pointe avant de poursuivre. « Je pense que nous avons fait tout ce que nous pouvions avec ce que nous avions ».
RÉALISER ENSUITE
Cette cellule est aussi mobilisée pour les agents de la ville, particulièrement touchés par le drame. « Ce sont des personnes que nous côtoyions tous les jours, avec qui nous échangions. Il y a un lien, une proximité qui se créent naturellement et les voir partir de façon si brutale, à leur retour de vacances, ça a été un choc terrible ». Un choc terrible pour tout le monde, y compris pour l’homme derrière l’écharpe. « Je n’aurais jamais imaginé vivre ça un jour. Jamais ! Et en 19 ans de mandature, c’est le drame le plus important auquel j’ai dû faire face » reconnaît-il, le ton grave. Pourtant, jour après jour, le maire et ses équipes ont remonté la pente. Il le fallait bien. La vie a repris son cours, mais la commune se souvient. Elle a érigé une stèle en mémoire de ses disparus. Avant, elle se trouvait dans la cour de l’église, mais elle a depuis été transférée dans le cimetière, non loin du monument aux morts. Tous les noms y figurent. Ceux que leurs proches, leurs collègues et le maire n’oublieront pas. Ni les noms ni les visages. André Charpentier les revoit, le matin quand il arrivait à la mairie. Et puis en 2005, il les voyait encore, mais autrement... « On avait installé une chapelle ardente à la mairie dans laquelle il y avait des photos des huit agents décédés dans le crash. Elle est restée très longtemps. À chaque fois que je passais devant, mon cœur se fendait » confie-t-il. 20 ans après, les morceaux se sont peu à peu recollés, mais les cicatrices, elles, demeurent. Preuve, s’il en fallait, que même le temps ne peut effacer l’absence.

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