L’invention du sauvage au musée du quai Branly
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L’invention du sauvage au musée du quai Branly

FXG (agence de presse GHM)

Les Caraïbes au jardin d'acclimatation

Pascal Blanchard, Mme Snoep et Lilian Thuram

Caravane égyptienne

Le Champ de Mars

Exposition coloniale à Marseille

Une vue large de l'exposition

Une femme plateau

Les Galibis au jardin d'acclimatation

Une carte postale de Galibis

Homme combustible

Krao, le chaînon manquant

La ménagerie

Les Malabares en 1902 au jardin d'acclimatation

Sénégalais au Champ de Mars en 1895

Spectacle de la baignade

Strinee Hottentot

Tribu du capitaine Hiak

Lilian Thuram

Pascal Blanchard

« Mon arrière grand-père a été exhibé parce qu’il était Breton. L’histoire des exhibitions humaines n’appartient pas plus à moi qu’à Lilian Thuram. » Pascal Blanchard, commissaire scientifique avec Nanette Jacomijn Snoep de l’exposition L’invention du sauvage, au musée du quai Branly, estime que « désigner le sauvage, c’est désigner la norme. » Les Anglais ont exposé des Irlandais, les Français des Corses et des Flamands et bien sûr tous les peuples du monde, nouveaux à leurs yeux. Avec quelque 500 pièces exposées (affiches, cartes postales, sculptures, films dont le 12e des frères Lumières, en 1895 !), l’exposition offre un parcours terrible sur les chemins de la cruauté humaine et sur les traces du racisme scientifique. « Une exposition où l’on marche sur un volcan, mais où l’importance et le nombre de pièces permettent d’éviter les écueils que guette pareille aventure », selon Pascal Blanchard. Car le risque n’était pas loin que de reproduire ce voyeurisme malsain qui a fait florès entre 1894 et 1940. Les zoos humains ont été visités par 1 milliard et demi de visiteurs entre ces deux dates en Europe, en Amérique du Nord et même au Japon où l’on exposait des « Coréens cannibales » et des Européens (Osaka en 1903) ! Au jardin d’acclimatation de Paris, dans les expositions universelles ou coloniales, on allait voir les Galibis, les Kanaks, les Africains, les Arabes comme on allait voir Elephant man ou la femme à barbe… A Saint-Louis, Missouri, en 1904, 7 500 « figurants exotiques » ont été exposés. On a organisé pour eux des « Jeux anthropologiques ». « En même temps qu’on fabrique l’image de l’altérité, on fabrique l’image de l’Occidental, raconte l’historien. Les zoos humains sont la version démonstrative de l’assimilation ». Lilian Thuram, commissaire général de l’exposition, ne dit pas autre chose quand il déclare : « On devient noir dans le regard de l’autre. »
Loin de tout voyeurisme donc, cette exposition est avant tout une réflexion sur l’altérité et la perception de l’autre. Pour justifier l’esclavage, la colonisation et son rôle civilisateur, l’occidental a eu besoin de se prouver sa supériorité. « Le sauvage n’existe pas, mais l’occident l’a créé car il en avait besoin », analyse Pascal Blanchard. L’exposition et son superbe catalogue ne sont pour autant pas un exercice de repentance. On y apprend que bien souvent, des « sauvages » ont été volontaires, qu’ils étaient rémunérés, même si cela a été, dans le cas de Congolais, en batteries de cuisine ! En Suisse, des figurants ont même fait une grève parce qu’on exigeait d’eux une représentation supplémentaire par jour. Quatre semaines de grève ! Des personnalités, comme le Sénégalais Thiam ont participé à des exhibitions, à Lyon en 1894, à Grenoble en 1924. Entre les deux dates, il est devenu maire adjoint de Gorée. Beaucoup sont morts aussi, 300 de froid à Saint-Louis (USA), 18 de la variole à Barcelone, 18 Galibis au jardin d’acclimatation au bois de Boulogne… Enterrés sur place. Leurs descendants en Guyane française réclament aujourd’hui les corps. Il y a toutefois eu des critiques. Léon Werth, le premier, dénonçant « le nègre clown » déclarait sa « honte d’être blanc ». M. Blot, maire d’Angers, organisateur d’une exposition en 1909 a fait, a posteriori, son autocritique. Un journaliste d’extrême droite les a violemment critiqués dans Gringoire lorsqu’il a reconnu ses compagnons d’armes Kanak… Des Sénégalais et la Martiniquaise Paulette Nardal aussi dans un article publié en 1937 et intitulé « Ce n’est pas nous ». Le plus paradoxal étant que c’est à Blaise Diagne qu’il est revenu d’inaugurer avec le maréchal Lyautey l’exposition coloniale de 1931… Manque une image dans cette exposition, c’est celle de Grace Jones en cage, lors du défilé du bicentenaire de la révolution de 1789, avec cette pancarte : « Je ne suis plus une sauvage. » Jean-Paul Goude n’a pas souhaité la communiquer.
L’invention du sauvage, au musée du quai Branly à Paris, jusqu’au 3 juin 2012

Lilian Thuram
 
 
Lilian Thuram, commissaire général de l’exposition : « Le racisme est une construction intellectuelle qu’on peut déconstruire »

Cette exposition explique en partie comment la théorie des races a pu justifier la domination de l’occident et comment le racisme peut perdurer aujourd’hui…
Il est évident que l’on peut utiliser le mot « race » parce que ça vient d’une histoire. Des scientifiques, un moment donné, ont prétendu qu’il y avait des races, donc la race supérieure des hommes blancs et celle qui était le chaînon manquant entre le singe et l’homme et qui était la race noire. A cette époque-là, les mêmes scientifiques expliquaient aussi que la femme était inférieure. C’était la même démarche. Mais il n’y a qu’une espèce d’homo sapiens. Le travail que je fais avec ma fondation est de déconstruire cette notion de race. Les enfants expliquent qu’il y a plusieurs races en prenant comme critère la couleur de la peau, comme le faisaient les scientifiques des 18 et 19e siècles. On voit donc une logique de pensée dans la réflexion des enfants, mais qui est de l’ordre culturel…

Quel message souhaitez-vous faire passer avec cette exposition ?
La déconstruction de cette notion de race, mais c’est surtout une réflexion sur l’autre, sur l’altérité. Comment je vois l’autre sachant que ce n’est jamais anodin la façon dont on perçoit l’autre. Derrière, il y a toute une histoire… Passer par exemple par les zoos humains, c’est montrer aussi qu’il n’y a pas si longtemps, on pouvait aller voir des gens dans des enclos, des gens qu’on présentait comme des sauvages, et il faut se poser la question de savoir pourquoi toute la population ait pu l’accepter. L’idéologie de l’époque voulait qu’il y ait une race supérieure et d’autres inférieures. Si vous avez été conditionnés à penser ça, c’est tout à fait compréhensible que vous y alliez. C’est pour ça que je dis qu’il ne faut pas culpabiliser ces personnes.

Pourquoi avoir choisi de vous engager dans ce travail ? Est-ce que ça a un lien avec votre enfance, votre vécu de footballeur en Italie ?
Je ne sais pas si c’est vraiment être engagé ; c’est une réflexion. Je suis arrivé à l’âge de 9 ans en région parisienne et je dis souvent que c’est à ce moment-là que je suis devenu noir. Ça peut faire sourire mais on devient noir dans le regard de l’autre. J’ai alors compris que la couleur de ma peau pouvait porter des réflexions négatives et j’ai voulu savoir pourquoi. Avec un peu de temps, j’ai compris que le racisme était avant tout une construction intellectuelle, que c’est l’histoire qui a mis ça en place, et donc qu’on pouvait la déconstruire. Mais pour la déconstruire, il faut apporter des connaissances. La meilleure des choses, c’est d’apprendre à se connaître. Une société doit aussi se poser des questions pour apprendre à se connaître, pour identifier et dépasser les problèmes. Le racisme scientifique s’est propagé dans la société par le fait des zoos humains. Le racisme, comme le sexisme, l’antisémitisme est quelque chose de culturel et si c’est culturel, c’est lié à notre histoire.

Vous avez fait inscrire à la fin de l’exposition, cette phrase de Françoise Héritier : « La matrice de toutes les inégalités c’est le rapport entre les hommes et les femmes ». Pourquoi ?
Je pense qu’à partir du moment où les sociétés, culturellement, ont accepté cette hiérarchie, ça laisse la porte ouverte à toutes les autres.

Pour préparer cette exposition, vous avez découvert vous-même des choses qui vous ont frappés. Parlez-nous du zoo Hagenbeck en Allemagne…

Nous y sommes allés pour aller chercher des archives, des peintures et, en le visitant, le directeur du zoo nous a arrêtés devant la grande porte pour nous expliquer que cette porte montrait aux visiteurs ce qu’ils allaient voir. Il nous a montré des sculptures d’animaux, mais aussi des sculptures d’hommes. Là, j’ai pris conscience que c’était vrai. On a toujours tendance à penser que ce n’est pas totalement vrai…

Est-ce que vous trouvez juste que vous ayez besoin d’être là pour que le grand public, la presse nationale s’intéresse à ces questions ?
Si je travaille autour de ce sujet, c’est parce que, aussi, j’ai été joueur de foot et je sais que par mon vecteur, les enfants, peut-être, vont être plus attentifs. Mais c’est la société qui est comme ça, ce n’est pas juste, mais c’est comme ça.

Pascal Blanchard

 
Pascal Blanchard, commissaire scientifique de l’Invention du sauvage – Exhibitions : « L’Occident a inventé le sauvage pour expliquer sa posture au monde »

Cette exposition vient en forme de réponse au scandale qu’a causé l’opération un Jardin en outre-mer au jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, en avril dernier…

Oui, d’une certaine manière elle donne toute la dimension historique. Pourquoi ça a pu interpeller, choquer… Il y avait peut-être un déficit d’histoire et de mémoire. Il y a eu cette installation au jardin d’acclimatation sans même que l’on parle de l’histoire de ces hommes, ces femmes, ces enfants qui y ont été exhibés et dont certains y sont même morts lors de ces exhibitions. Cette exposition au musée du quai Branly sur les zoos humains nous parle aussi, ici, de nous, du jardin d’acclimatation d’ailleurs, mais de la France et de son rapport aux autres par rapport à ces exhibitions. Et je pense que c’est une très bonne manière alors qu’un rapport sur le sujet vient d’être remis le 15 novembre à la ministre des outre-mer par Françoise Vergès. L’exposition va contribuer à lui donner plus de résonance à ce rapport et inciter le gouvernement à aller un peu plus loin et même d’avancer sur la manière de répondre, d’inscrire ce passé dans le présent. Ce qui n’est pas du tout fait encore aujourd’hui en France.

On ne le sait pas assez, mais il y a eu 18 Indiens Galibis de Guyane décédés en 1894 au jardin d’Acclimatation…

Il y a eu 18 morts lors des 36 exhibitions qui ont eu lieu au jardin d’acclimatation et c’est une estimation puisqu’à l’époque, les statistiques sur les décès n’étaient pas d’une grande qualité. On estime qu’il y a dû y avoir entre 17 et 20 personnes qui sont mortes au jardin, mais on ne sait même pas s’ils sont tous enterrés sur place. C’est une vraie histoire qui commence parce que ces travaux sont encore balbutiants.. ;

Ils sont toujours dans le jardin ?
Pour certains d’entre eux, oui.

Que dit ce rapport de Françoise Vergès et pourquoi est-il, selon vous, insuffisant ?
Il est à la fois le premier fait sur cette question en France…

Il a été commandé par la ministre de l’Outre-mer pour répondre à une pression…
Il a été fait sous la pression des médias et des chercheurs, pas du tout sur pression politique. Ils sont trouvé qu’il était peut-être temps qu’on se pose la question, sur ces expositions coloniales. On fête le 80e anniversaire de l’exposition coloniale de 1931… Mais l’événement du jardin d’acclimatation a choqué beaucoup d’Amérindiens, beaucoup de populations en Kanaky. Ils ont été choqué qu’on fasse cette manifestation festive, un jardin en Outre-mer, sans même parler des ancêtres. Je rappelle que Christian Karembeu a eu des ancêtres exhibés là. Ce rapport, d’une certaine manière, a été fait sous la pression de ce ressenti et de cette frustration. En même temps, c’est un rapport qui a essayé d’interroger tout le monde pour essayer de voir quelle pourrait être la première étape. En même temps, cette première étape est un peu décevante puisqu’elle se limite à proposer de mettre des jalons. Mais parce qu’il n’y a rien aujourd’hui de fait ! Nous sommes un pays qui n’a pas de musée colonial, pas de traces dans les lieux de mémoire quand on se promène au jardin d’acclimatation ou au champs de Mars… Qui sait que sous nos pieds, sous les fondations du musée du quai Branly, ont été exhibés en 1895, 350 Sénégalais ? Personne. Il n’y a aucune plaque qui en parle, comme si cette mémoire n’avait pas de place dans le présent… Donc, on est à la première étape du travail à faire : la prise de conscience pour commencer un travail et que la République s’attache à ces questions comme d’ailleurs l’ont fait les Suisses, les Allemands, les Anglais ou les Espagnols… Qu’on soit simplement au niveau du mouvement de la mémoire. Il n’y a pas de repentance là-dedans, il y a juste un travail de mémoire et d’histoire à exécuter.

L’invention du sauvage, cela veut dire qu’il n’existait pas, qu’on l’a inventé pour justifier la colonisation ?
Plus que la colonisation ! On a créé le sauvage parce qu’on avait besoin d’une manière d’expliquer le monde, de l’organiser. L’Occident a eu besoin d’inventer ce sauvage au-delà des mers pour arriver à expliquer sa posture au monde. C’est ça le sauvage : expliquer la posture de domination de l’Occident au monde et d’arriver d’une certaine manière à légitimer pas simplement la colonisation mais l’esclavage (je rappelle que les exhibitions ont lieu en concomitance aussi avec le temps de l’esclavage) et, en même temps, une explication aussi de la manière dont l’Occident impose son modèle aux autres. S’ils sont sauvages, nous avons besoin de les civiliser et le modèle de référence, c’est nous ! Ca va beaucoup plus loin que la colonisation, c’est tout le modèle de civilisation de l’Occident qui est en jeu.

D’un point de vue scientifique, c’est le racisme…

La hiérarchie des races… Le fait que des races peupleraient la terre. L’explication du monde par les races serait la meilleure donnée pour expliquer l’histoire de l’humanité.

Et pourtant, cette exposition montre qu’on n’a pas exhibé que les autres, mais aussi des Bretons, des Flamands…
C’est la grande surprise pour le public, ça ! On voit des Irlandais exhibés par les Anglais, des Bretons, des Corses, des Savoyards, des Flamands, des Aïnous pour les Japonais (peuple du nord de l’archipel nippon, NDLR). On exhibe à l’époque ce qui semble être la sauvagerie. Et un Breton, dans la France de 1910, est exposé à Nantes à côté des Sénégalais. C’est un sauvage ! Un Corse aussi.




 
Pascal Blanchard, Mme Snoep et Lilian Thuram
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Exposition coloniale à Marseille
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Les Galibis au jardin d'acclimatation
Une carte postale de Galibis
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