Le mont Itoupé, qui est en fait un plateau, domine la vallée de la Ouaqui, à 60 km au sud de Saül. Avec 830 m, il a longtemps été considéré comme le point culminant de Guyane, avant que la montagne Bellevue, entre Maripasoula et Saül, ne soit mesurée à 851 m.
Fin novembre et début décembre, une trentaine de scientifiques ont arpenté le deuxième point culminant de Guyane (830 mètres). Ils ont étudié la biodiversité du site, sur ses versants est et ouest, à 300 mètres d'altitude.
Torse nu, fusil à l'épaule, Daniel Sabatier tire en direction du sommet d'un mabéa, un arbre culminant à une vingtaine de mètres. Nous sommes sur le versant est du mont Itoupé, le second point culminant de Guyane avec ses 830 mètres. À 80 km au sud de Saül, en surplomb du chemin des Émérillons, en plein coeur du Parc amazonien (Pag). Daniel Sabatier n'a pourtant rien d'un braconnier. Botaniste, il se qualifie de « chasseur de feuilles » .
Avec ses confrères de l'Herbier de Guyane, il participe à la seconde mission scientifique organisée par le Pag sur le mont Itoupé. En 2010, il s'agissait de voir si le site était adapté et suffisamment intéressant pour accueillir des chercheurs. Cette fois-ci, il s'agit de tester des outils pour quantifier la biodiversité d'un site, étudier les relations entre les lianes et les plus gros arbres et effectuer les premiers relevés pour mettre en évidence d'éventuels changements climatiques.
Tous les vingt mètres, armé de son fusil, il essaie d'identifier les huit plus gros arbres. Chaque jour, il en aura étudié cent douze. Chaque fois que le tronc, l'écorce et sa bonne vue ne suffisent pas à savoir de quoi il s'agit, il tire dans les feuilles pour les étudier. Si ça ne suffit encore pas, il étudiera au microscope, pour comparer aux essences connues.
Daniel Sabatier, de l'Herbier de Guyane, tire dans un arbre au pied du mont Itoupé, pour récupérer ses feuilles et pouvoir l'identifier (Guillaume Feuillet - Pag)
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UN TRAVAIL TITANESQUE
Ses collègues Jean-Louis Smock et Chantal Geniez comptent et mesurent les lianes. Ils veulent tester leur hypothèse : la biodiversité varie en fonction de la vitesse à laquelle la forêt se renouvelle. Là où elle est peu dynamique, on trouve des futaies avec seulement quelques essences. Là où les choses vont plus vite, on a la plus grosse variété de végétation. Là où ça va trop vite, on a de nouveau peu d'essences. Ils essaient aussi de voir s'il y a des différences entre les versants est et ouest à 300 mètres d'altitude.
Au même moment, des chercheurs du centre d'étude de la biodiversité amazonienne (Ceba) fouillent le sol, soulèvent les feuilles et grimpent aux arbres. Ils relèvent tout : champignons, araignées, fourmis et autres insectes. Leur but : terminer l'inventaire du mont Itoupé et tester leur protocole pour voir s'il permet d'être exhaustif. Un travail titanesque, quand on sait qu'en 2010, les scientifiques ont recensé 123 espèces de sous-bois, 14 4 espèces de fougères, 33 de chauves-souris, 45 d'amphibiens et plus de 1 900 d'insectes.
Des spécialistes de la Guyane tout autour du monde
Pendant quinze jours, la Société entomologique Antilles-Guyane a récupéré des milliers d'insectes à Itoupé. Elle les enverra à des spécialistes partout dans le monde, pour les faire étudier.
Un spécialiste des phasmes à Zürich (Suisse), un autre des coléoptères à Rio (Brésil) et un troisième des diptères près d'Oxford (Royaume-Uni). On trouve des connaisseurs des insectes de Guyane partout dans le monde. Il y a quelques années, la Société entomologique Antilles-Guyane (Seag) est partie du principe qu'il valait mieux interroger un spécialiste d'une variété d'insecte de l'autre côté de la Terre pour qu'il donne son avis sur ce qu'on trouvait en Guyane plutôt que de vouloir tout connaître soi-même. Depuis, ses membres guyanais collectent des milliers d'insectes et envoient des spécimens ou des photos partout dans le monde, pour dresser l'inventaire des bébêtes de la forêt guyanaise.
Le mont Itoupé n'échappe pas à leur curiosité. « Comme partout en Guyane, le nombre d'espèces que l'on peut collecter est très important. Ici, en une semaine de relevé avec un piège à vitre, on peut trouver vingt mille insectes différents, explique Serge Fernandez, l'un des membres du Seag présent à Itoupé. Nous allons les envoyer en Europe, au Brésil, aux États-Unis pour les faire étudier par des spécialistes. »
Lui-même est spécialiste des papillons. Il y a quatre ans, lors de la première mission à Itoupé, il a découvert, puis décrit une espèce nouvelle pour la Guyane. « Là où ça devient intéressant, c'est qu'elle n'a été observée nulle part sur le plateau des Guyanes et sur le plateau amazonien. On ne la trouve que sur les contreforts andins. » Une découverte qui vient conforter l'hypothèse que le mont Itoupé, avec son sommet quasiment en permanence dans les nuages, aurait été un refuge quand la Guyane était recouverte de savanes.
P.-Y.C.
Serge Fernandez, de la Société entomologique Antilles-Guyane, étudie les papillons qu'il a récupérés sur son drap, pendant sa chasse nocturne. Dans la nuit, le bleu avec un point rouge l'a intrigué. Au petit matin, il révise son jugement : « C'est plutôt décevant dans l'ensemble. Dans la nuit, j'ai eu l'impression de quelque chose d'original, de l'espèce des arctides. C'est probablement autre chose, mais ça reste un papillon qui n'est pas courant. » (Guillaume Feuillet - Pag)
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100 000 euros pour quoi faire ?
Ce mois de recherche à Itoupé aura coûté environ 100 000 euros, hors salaires. L'essentiel est consacré aux déplacements en avion et en hélicoptère. Tout ça pour quoi ? « Le but, c'est la connaissance pure de la biodiversité, la connaissance de la faune et de la flore, répond Raphaëlle Rinaldo, une des responsables scientifiques du Parc amazonien de Guyane. Il se pourrait qu'Itoupé soit une forêt refuge. On y trouve quelques nouvelles espèces pour la Guyane. Nous voulons comprendre l'écologie, la manière dont fonctionne cette forêt. Cela permet aussi de suivre les changements climatiques. Sur le territoire du Pag, nous essayons d'étudier les échanges de gaz entre la forêt et l'atmosphère. Il n'y a pas d'objectifs de développement. Nous sommes vraiment dans le domaine de l'augmentation de la connaissance. »
EN IMAGES - Itoupé livre ses secrets
Un arlequin de Cayenne. L'espèce est courante, mais fait toujours son effet quand on la croise. (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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De retour au camp de base, installé à 550 mètres d'altitude sur le versant ouest du mont Itoupé, les botanistes Ecofog complètent les herbiers du jour. (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Greg Lamarre, entomologiste Ecofog, et Benjamin Leudet, technicien grimpeur Ecofog, hissent un piège à vitre en canopée, destiné à l'étude des insectes. Après s'être cognés dans la vitre, les bestioles glissent dans une gouttière remplie de liquide vaisselle, d'où elles ne pourront pas s'échapper. (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Jean-Yves Yvinec, venu de Bretagne, est un spécialiste des ténébrionidée, la famille des vers de farine notamment. Il tient un géant de Guyane, attrapé au piège lumineux. « Ce doit être le cinquième ou le sixième que je vois. C'est une espèce rare et la plus grosse qu'on trouve en Guyane. On pourrait supposer qu'elle est bien connue. Ce n'est pas le cas. » (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Jean-François Molino, chercheur à Montpellier et membre de l'Herbier de Guyane, observe un ocoteo, un arbre de la famille du laurier. « Sur le flanc ouest, nous avons eu une hésitation pour identifier environ 20% des arbres. Ici, côté est, on hésite sur 30 à 40%. Sur les vingt-quatre premiers arbres étudiés aujourd'hui, il y avait vingt- deux essences. » (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Emeric Auffret et Raphaëlle Rinaldo, du Pag, posent un capteur météorologique, qui va mesurer l'humidité et la température pendant six mois. Il sera relevé en mai, lors d'une prochaine expédition. « Itoupé, qui est un des plus hauts sommets de Guyane, est un endroit idéal pour étudier les changements climatiques. » Si l'ennuagement, quasi permanent, venait à diminuer, certaines espèces disparaîtraient (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Chantal Geniez, de l'IRD et de l'Herbier de Guyane, mesure la circonférence d'un pouteria, dont les graines font le régal des pacs. « A chaque étude de ce genre, on trouve quelque chose de nouveau. Il est probable qu'on ait trouvé deux ou trois essences qu'on n'avait jamais vues en Guyane, sur le versant ouest. Trouver un arbre nouveau pour la science, en revanche, c'est une autre paire de manche » , souligne son collègue Daniel Sabatier. (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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Lors de la première expédition du Parc amazonien de Guyane, en 2010, les scientifiques avaient découvert une variété de fougère arborescente inconnue jusque-là. (P.-Y.C.,Guillaume Feuillet (Pag) et Aurélien Brusini - aurelienbrusini.com)
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P-Y.C.
(Pierre-Yves Carlier)
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