Catastrophe de Cabassou : une blessure jamais refermée
Des témoins se rappellent du mercredi 19 avril 2000, le jour où un pan du mont Cabassou s'affaissait, tuant dix personnes.
"C'était une période de pluie intense. Il y a eu une coupure de courant. Puis un grondement, comme un tremblement de terre. D'un seul coup, le bâtiment s'effondre. Les murs explosent..." Hervé Contout, ancien intérimaire de la Cilama, se rappelle du 19 avril 2000.
Ce jour-là, un pan du mont Cabassou s'affaissait sur l'usine de produits laitiers où il travaillait. 300 000 m³ de boue se déversent jusqu'à la route, tuant dix personnes et provoquant des dégâts considérables.
"C'était instantané. J'ai été projeté sur plusieurs mètres. Tout le matériel de l'usine est tombé sur moi. J'ai été coincé sous les décombres et c'est mon pied qui a pris le plus. J'ai eu une fracture."
Six employés de l'usine, en service, ont péri dans la catastrophe.
"J'y pense encore souvent, mais ça ne m'empêche pas de vivre. C'est indélébile… C'est un choc moral. J'ai été suivi par un psy, puis je m'en suis remis. Pour d'autres, c'était plus lourd", poursuit encore Hervé Contout.
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"Le procès a été une grosse frustration"
Le jour de la catastrophe, Thierry Dorlipo, a perdu son père et sa sœur, ensevelis dans leur véhicule sous la coulée. "Ils sont passés au mauvais endroit au mauvais moment. J'ai d'abord entendu via les médias qu'il y a eu un effondrement. On n'a pas tout de suite pensé qu'ils étaient dedans. Mais ma mère nous a appelés pour dire qu'ils n'étaient pas rentrés. On s'est réunis. On s'est dit qu'il y a un problème. On commence à s'inquiéter. On essaie de se rendre sur place. Il commençait à faire nuit. C'est le lendemain que la gendarmerie vient nous voir pour nous confirmer ce qu'il s'est passé."
La suite des événements n'est pas simple à gérer. "C'était compliqué d'appeler toute la famille en Hexagone. Notre mère a été forte. Elle nous a tous soutenus. Face à nous, elle n'a jamais craqué. Puis, il y a eu un procès. On a eu une indemnisation, mais ça n'a pas vraiment abouti à des responsables. Ça a été une grosse frustration."
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"La montagne est tombée juste après notre passage"
D'autres personnes ont vécu l'effondrement d'une autre manière. Sur notre page Facebook, Sabrina Torvic témoigne : "Je travaillais dans les environs et j'ai senti les tremblements de la terre, c'était impressionnant. Les lumières scintillaient."
D'autres personnes ont eu plus de chances. Marie-Eve Des Anges Meda témoigne : "Je suis passée sur ce tronçon 15 minutes avant. Je me rendais à l'aéroport... Nous avons entendu les sirènes, mais comme c'était vers midi, j'ai cru que c'est le signal que l'on entend une fois par mois. Lorsque l'on arrive en Martinique. Nous apprenons que la montagne était tombée juste après notre passage. "
Fabrice Maques Sarges se rappelle des efforts d'après catastrophe : "J'étais ado et nous habitions la BP 134, aujourd'hui cité Arc-en-ciel. Je me souviens des habitants qui se préparaient pour aller donner un coup de main là-bas pour aider à enlever la terre et rechercher du monde."
Des Guyanais sont encore marqués par cette catastrophe, gravée dans leurs souvenirs. Depuis, tous les monts de l'île de Cayenne sont surveillés. Le chemin Bassière a été fermé plusieurs fois à cause du risque d'affaissement et certains habitants du Mont Fortuné à Matoury ont été relogés.
Une longue procédure judiciaire
Le parquet de Cayenne ouvrait une information judiciaire le 26 avril. La responsabilité de l'État est mise en cause. Une expertise signale que deux précédents glissements de terrain sont survenus sur cette zone en 1983 et 1990. La DDE (aujourd'hui DGTM), le BRGM, les services de l'État sont entendus et il ressort du dossier d'instruction que des interventions humaines ont fragilisé le site et que la catastrophe avait un caractère prévisible. En 1990, après des études, la DDE avait entrepris des travaux pour conforter le mont : créations de tranchée, ouverture de carrière, drainage...
La question est de savoir s'il y a eu « faute lourde » entraînant la responsabilité totale de l'État. La responsabilité de la commune de Rémire dans la délivrance de permis de construire en 1990 est également soulignée.
La juge d'instruction estime qu'on ne peut reconnaître l'existence d'une faute caractérisée et prononce un non-lieu le 21 mai 2002. Seule une partie civile fait appel de ce non-lieu, hors délai. Les conseils des autres parties civiles décident de saisir directement la justice sans passer par la voie du parquet, c'est la citation directe. La Cour de cassation décide alors de dépayser le procès correctionnel à Paris.
C'est en 2006 que le TGI de Paris, s'appuyant sur le non-lieu du juge d'instruction, déclare les plaintes irrecevables, considérant l'autorité de la chose jugée. Cette fois, les conseils des parties civiles font appel. Le 30 novembre 2007, la cour d'appel de Paris estime la chose déjà jugée et confirme le jugement de février 2006. Le 19 janvier 2010, la Cour administrative de Bordeaux reconnait la responsabilité de l'État en la limitant aux deux tiers des préjudices. La Cour administrative estime que les travaux effectués par la Direction départementale de l'équipement le long de la route n'étaient pas à l'origine du drame.
« On disait que la montagne était vivante »
« C'était l'heure d'approvisionnement des camions. J'étais parti chercher des clés et à mon retour, je me suis trouvé face à cette catastrophe qui venait juste d'arriver ». Bernard Boullanger revit cet instant avec émotion. À l'époque, il était le directeur de la Cilama. Créée en 1990 par le groupe Despointes, la Cilama comptait alors plus d'une quarantaine de salariés. Dans son usine placée au pied du mont Cabassou, en bordure de la RN3, la Cilama fabriquait des jus, des yaourts et des glaces. « Nous nous sommes regroupés derrière l'usine, pour nous compter » , poursuit Bernard Boullanger. Six manquaient à l'appel. « C'était irréel! Nous avons passé toutes nos journées et nos nuits à se frayer des chemins pour tenter de débloquer les collègues dans les chambres froides. Jusqu'au dernier moment, nous étions persuadés qu'ils étaient encore vivants », témoigne l'ancien directeur de la Cilama.
"Des roches apparaissaient"
Bernard Boullanger visite le site de l'usine Cilama. Cela fait neuf ans qu'il n'y avait plus mis les pieds. Des morceaux de tôle oxydés de multiples pièces calcinées des étiquettes de yaourts quelques bouteilles et des bouchons ; c'est tout ce qui reste de l'usine. Pas à pas il s'arrête et fixe des yeux un objet un endroit. Les yeux remplis de souvenirs l'ancien directeur a le pas tremblant ; la voix également.
« On disait que la montagne était vivante parce que des roches apparaissaient tout le temps dans le virage. Elles ne provenaient pas forcément d'éboulement mais elles surgissaient à la surface. »
La volonté de reconstruire
Une fois les corps retrouvés, les démarches administratives effectuées, Bernard Boullanger affichait un objectif clair : « Ma seule volonté était de reconstruire l'usine. Lorsque les actionnaires m'ont dit qu'ils ne comptaient pas le faire, j'ai racheté les actifs et j'ai reconstruit une usine à Matiti, la Solam. Depuis 2003, nous avons repris la fabrication des jus et des yaourts. La plupart des salariés de la Cilama travaille encore avec nous », annonce-t-il.
LES VICTIMES
- Roger Lapiquionne
- Henri Courteau
- Gérard Gruel
- Waldomir Rusland
- Étienne Dorlipo
- Christelle Dorlipo
- Charles Boniface
- King Oesman
- Patrick Lutchman
- Jean-Michel Zacharie

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