Le zouk est-il mort ?
Experts et aficionados ont partagé lors d'une conférence des pistes pour remettre le zouk sur le devant de la scène. Et le public a aussi son rôle à jouer.
"Le zouk est partout, c'est juste qu'on ne le nomme pas", tranche Guylaine Cléry. Il n'y a qu'à voir le nombre de personnes rassemblées - plus d'une cinquantaine - pour cette conférence intitulée "Zouk is not Dead". Il a fallu rajouter des chaises, certains sont restés debout pendant plus d'une heure à la Gaîté Lyrique mardi 21 avril pour participer à cette discussion. "C'est l'édition qui ramène le plus de monde", s'enthousiasme la modératrice Laure Togola, qui anime cette conférence dans le cadre d'une série de discussions autour des cultures créées par la diaspora africaine et caribéenne.
Trois intervenants, (Guylaine Cléry, Jahni Joisin et Laconi), ont partagé leur expertise sur le sujet pour tenter de répondre à la question suivante : assiste-t-on au déclin du zouk, ou plutôt à une mutation silencieuse ? Pour la manager Guylaine Clery, c'est inconcevable, "le zouk ne peut pas décliner". C'est un genre musical qui a toujours évolué et qui crée constamment de nouvelles hybridations.
"Notre plus grande perte, c'est la poésie des textes"
Il est évident que les morceaux zouk actuels, rangés dans la catégorie pop urbaine, comme Joli bébé de Naza ou SMS d'Aya Nakamura, sont loin des classiques de Kassav ou Jean-Michel Rotin. " A l'époque, chaque artiste avait sa couleur musicale, sa signature, son identité, s'émerveille Guylaine Cléry. On pouvait les reconnaitre dès les premières notes et ça faisait vraiment toute la richesse du zouk." Sans oublier les textes. "Toutes les thématiques, même sensibles, étaient abordées", souligne la manager de Tanya St-Val ou Krys, en citant les sons d'Edith Lefel.
"Notre plus grande perte dans le zouk, c'est la poésie des textes", réagit une femme dans le public. Musicienne de formation, Jahni Joisin explique en partie cette évolution par le formatage des morceaux : " A l'époque, on pouvait faire tourner un morceau sept, huit minutes. Aujourd'hui c'est trois minutes avec un refrain qu'on veut vendre au public donc qui doit être catchy. Ca laisse moins de place aux artistes pour explorer cette créativité." L'intervenante évoque aussi la crainte que peuvent avoir les Antillais qui ont grandi dans l'Hexagone à chanter en créole.
Une image stéréotypée
Une langue qui peut parfois être vécue comme une barrière pour toucher un public plus large. Laconi, artiste métissé d'un père guadeloupéen et d'une mère française, glisse quelques mots en créole dans ses morceaux. "Ce sont mes origines donc forcément j'en utilise, mais je m'adresse peut-être à un autre public qui n'aime pas ça ou qui ne le comprendra pas." Dans sa jeunesse dans l'Hexagone, il était presque le seul à écouter du zouk quand tous ses camarades étaient fans de rap. "Les Outre-mer, ça reste à 8000 kilomètres de la métropole et peut-être que les maisons de disque, les radios, ce n'est tout simplement pas leur culture", avance le compositeur.
Pourtant, lorsque des morceaux de zouk sont médiatisés, ils "cartonnent systématiquement", insiste Guylaine Cléry. Mais bien souvent, ils sont cantonnés à la case tube de l'été. "On ne va pas cracher dessus évidemment, mais les morceaux zouk rentrent dans des cases avec des saisonnalités et sont vendus comme des sons à écouter à la plage, en consommant." Encore une fois, ce cliché de la carte postale.
"Dans un monde d'algorithmes, il faut cliquer"
Par crainte d'être rattaché à cette image stéréotypée du zouk, jugée pas assez vendeuse par certains, des artistes ne vont pas définir leur musique comme tel. "Il y a plusieurs cas de figure, détaille Guylaine Cléry. Il y a d'abord les artistes qui n'aiment pas s'enfermer dans des cases, puis il y a les maisons de disques qui formatent les artistes et il y a ceux qui pensent que s'ils se cantonnent au zouk, ils ne pourront pas rayonner dans les festivals."
Mais la responsabilité ne revient pas seulement aux artistes." Dans un monde d'algorithmes, il faut cliquer, il faut montrer ce soutien-là sur les plateformes", insiste Glawdys Kerhel. La présidente de l'association Hit Lokal Awards, présente dans le public, invite les fans de zouk à s'abonner aux artistes, même ceux qui ne sortent plus de sons. Un discours validé par le père et manager de Laconi : "Vous aimez le zouk ? Consommez le zouk."
Le zouk, un cas d'école
Cette conférence s'inscrit dans une série de rencontres intitulée "Diaspologies", produite par le festival Africolor. Après le R&B et le coupé-décalé, c'est le zouk qui a eu droit à sa conférence. "Dans ce cycle, on se demande pourquoi certaines musiques sont moins bien comprises que d'autres, explique Laure Togola, la médiatrice de la rencontre. Le zouk c'était indispensable d'en parler puisque c'est une musique qui est très écoutée mais qui est perçue comme has-been, honteuse." Prochain thème ? Le jazz.
Proclamer son identité pour ne pas être dilué
À l'issue de la rencontre, le batteur actuel de Kassav, aussi présent dans le public a pris la parole. Pour Thomas Bellon, grâce à Kassav, le zouk a pu participer à "la coupe du monde des musiques dansantes". Mais les Antillais n'ont pas compris les règles de cette compétition selon lui : " Il faut tout le temps dire d'où tu viens, quelle langue tu parles, quel est ton drapeau...Si les artistes ne respectent pas cela, le zouk ou encore le shatta se retrouvent totalement dilués parce tout le monde s'inspire de tout le monde." Le musicien invite les Antillais à proclamer avec fierté leur identité pour faire rayonner leur culture : "Il faut se sentir Martiniquais ou Guadeloupéen comme si on avait le passeport, c'est ce qui donne de la force aux Nigérians, aux Haïtiens, à tous les peuples qui font partie de la compétition des musiques dansantes."

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