Objectif : 80% des cancers soignés en Guyane
Gilles Calais et Stéphane Culine ont présenté leur rapport sur le développement de la cancérologie en Guyane, mardi. Il prévoit un développement progressif de l'offre de soins avec trois sites de chirurgie du cancer ainsi que d'un centre de radiothérapie à Cayenne, idéalement dans les trois à quatre ans.
En Guyane, environ 500 personnes reçoivent un diagnostic de cancer chaque année. Si la plupart des cancers nécessitent une chirurgie, déjà disponible sur le territoire, plus des deux tiers auront besoin d'une radiothérapie et devront, par conséquence, quitter le territoire pour recevoir des soins.
C'est avec l'ambition de rendre plus autonome le territoire que l'Agence régionale de santé (ARS) a confié aux professeurs Gilles Calais et Stéphane Culine la mission de proposer un plan de développement de la cancérologie en Guyane. Respectivement, le président du Conseil national des universités (CNU) en cancérologie et le chef du service d'oncologie médicale de l'hôpital Saint-Louis (AP-HP) ont présenté leur rapport mardi.
Objectif : 80% des cancers soignés en Guyane
L'ambition consistant à soigner 80% des cancers en Guyane " nous apparaît tout à fait réaliste, insiste le Pr Calais. Il va falloir le phaser, en s'appuyant sur ce qui existe déjà et qui est loin d'être négligeable. " Concernant les points forts du territoire, les deux professeurs en soulignent plusieurs : " Nous avons rencontré des soignants très engagés, un réseau de cancérologie et des associations de patients très impliqués, et une population demandeuse ".
De plus, le traitement chirurgical des cancers est bien assuré dans les trois hôpitaux publics ont-ils souligné : pour les cancers de l'appareil urinaire et du sein à Kourou, les cancers gynécologiques à Saint-Laurent du Maroni et les cancers digestifs à Cayenne. Les deux professeurs ont aussi remarqué la qualité des plateaux d'imagerie. Concernant l'oncologie médicale, le soutien du Centre Léon-Bérard, situé à Lyon (dont les équipes interviennent régulièrement en Guyane et à distance) est un atout majeur, " c'est un lien à entretenir absolument ".
Des spécificités d'intérêt sont aussi soulignées : l'épidémiologie des cancers, l'oncogenèse (cancers d'origine infectieuse) ou encore la diversité culturelle, propice aux recherches en sciences humaines et sociales et en génétique. L'environnement de la recherche est aussi très attractif (présence des grands organismes de recherche) de même que la dynamique d'un CHU (centre hospitalier universitaire) actuellement en cours.
La Guyane est encore fragile
Pour autant, la Guyane est encore fragile : effectifs médicaux encore insuffisants, les qualifications sont à renforcer, les personnels soignants spécialisés en nombre insuffisant aussi (IPA, IDEC), les soins de support et les soins palliatifs sont encore trop faibles aussi. Les professeurs ont aussi remarqué que les analyses d'anatomo-pathologie étaient encore souvent envoyées dans l'Hexagone alors qu'un service existe à Cayenne, et que de tels circuits compliquent l'appréhension globale des diagnostics sur le territoire et rallongent inutilement les délais.
" Il faut renforcer les effectifs assez rapidement "
Les deux professeurs ont donc proposé un plan progressif. " Pour développer l'oncologie médicale (chimiothérapie), il faut renforcer les effectifs assez rapidement, souligne le Pr Gilles Calais. Certains professionnels font un très gros travail mais n'ont pas toutes les qualifications. Nous espérons qu'ils pourront les avoir dans les prochains mois. Ils pourront alors animer les RCP territoriales et être complètement décisionnaires des traitements réalisés sur place. "
Ce renforcement des effectifs et qualifications doit impérativement s'accompagner d'autres mesures " à faire dès maintenant ", qui constitueront des bases solides pour la suite. Les recommandations urgentes sont les suivantes : désigner un porteur de projet ; clarifier les autorisations attribuées aux différents établissements, en fonction notamment de la qualification des équipes ; amener les médecins à s'investir dans les réunions de concertation pluridisciplinaires (RCP) en visioconférence avec le Centre Léon-Bérard et l'hôpital Bichat, qui reçoivent de nombreux patients guyanais ; finaliser l'installation du Centre de coordination en cancérologie (3C) à l'hôpital de Kourou ; asseoir le rôle du Dispositif spécifique régional en cancérologie (DSRC) Onco Guyane ; réfléchir à créer une ligne dédiée aux professionnels, de type " Allo Cancer " sur le territoire.
" A court terme, cela ne nécessite pas de moyens majeurs mais permettra de passer à une vitesse supérieure ", insiste le Pr Stéphane Culine.
Un Institut Universitaire de Cancérologie de Guyane imaginé
La seconde étape, à l'horizon 2027, passe notamment par le développement à l'université de Guyane de la discipline. L'objectif consiste à recruter un professeur des universités – praticien hospitalier (PU-PH). " Les thématiques de recherche peuvent être intéressantes, qu'il s'agisse de connaître les agents infectieux, d'aspects génétiques ou de caractéristiques socioculturelles ", détaille le Pr Calais. Les deux professeurs imaginent un Institut Universitaire de Cancérologie de Guyane, composé des trois centres hospitaliers et des instituts de recherche, chargé des enseignements (DFGSM3, DU, IFSI) et des agréments (DES, FST).
Un travail important attend les équipes, de la ville comme de l'hôpital et des CDPS (Centres Délocalisés de Prévention et de Soins) sur l'amélioration du parcours de patients.
Au delà du renforcement du dépistage, et de la coordination il faudra selon les deux professeurs " créer un service d'hospitalisation complète en plus des activités d'hôpital de jour, et développer les soins de support et les soins palliatifs ". La réhabilitation post-cancer sera aussi à travailler, comme l'évoquaient récemment les professionnels lors de la journée Après-Cancer organisée par Onco-Guyane à Rémire-Montjoly.
Horizon 2027 : un centre de radiothérapie
Évoquant le travail remarquable du service d'anatomopathologie de l'hôpital de Cayenne, une spécialité médicale qui consiste à examiner les organes, les tissus ou les cellules, pour repérer et analyser des anomalies liées à une maladie, les deux professeurs recommandent que l'ensemble des prélèvements guyanais lui soient orientés, " pour éviter que les prélèvements ne partent hors du territoire, ce qui entraîne des délais de diagnostic " mais aussi des risques de pertes. Pour cela il faudra probablement renforcer l'équipe, notent les deux professeurs.
Le fait de réaliser l'ensemble des analyses en Guyane " permettra aussi d'améliorer probablement la qualité du registre des cancers de Guyane ". Le registre des cancers, lancé à l'origine par l'URPS médecins de Guyane, est désormais pris en charge par le Centre d'investigations cliniques. Le registre réalise un recueil continu et exhaustif de données nominatives relatives aux cancers de Guyane, à des fins de recherche et de santé publique. Les registres des cancers de France constituent un dispositif essentiel pour la surveillance des cancers et l'observation et l'évaluation des prises en charge.
Mais le principal chantier serait la création d'un centre de radiothérapie. " Les besoins sont là ", estiment les professeurs. " La chirurgie est le traitement essentiel de tous les cancers, rappelle le Pr Calais. Elle peut être réalisée sur le territoire, dans des conditions de qualité. Mais la chirurgie ne fait pas tout. Il faut parfois la compléter avec des traitements médicamenteux : la chimiothérapie. Puis il faut réfléchir à la création d'un centre de radiothérapie dans les prochaines années. "
Sur les 400 à 500 nouveaux cancers détectés par an (et peut-être davantage à l'avenir), on estime que les deux tiers auront besoin au cours de leur prise en charge de soins de radiothérapie.
Deux ans de travaux et 8 millions d'euros de budget
Sur cette question, les deux professeurs ont pris le temps de détailler les critères indispensables. " Ce qui compte lorsque l'on créer un tel service, c'est de l'insérer dans un environnement auprès des autres équipes qui vont interagir avec lui ". A ce titre, " il nous apparaît nécessaire de le construire à Cayenne. C'est là en effet que l'on trouve l'imagerie interventionnelle, le service d'anatomopathologie, le centre de ressources biologiques. Et il y aura un plateau de chimiothérapie. "
Construire une telle offre est exigeante : un délai de construction et d'équipement de deux ans et demi minimum, pour un coût estimé de 7 et 8 millions d'euros. " Le plus compliqué sera peut-être de trouver les ressources humaines spécialisées nécessaires ", anticipe-t-il.
2030 pour une médecine nucléaire thérapeutique
Concernant la médecine nucléaire qui comprend l'ensemble des applications médicales de la radioactivité, les deux professeurs recommandent de commencer par le volet diagnostique, avec donc une gamma caméra pour pouvoir réaliser des scintigraphies (osseuses, cardiaques, poumons, thyroïde) et un TEP-Scan, dès 2027 idéalement. Concernant les consommables (isotopes), les professeurs recommandent de se fournir auprès du cyclotron du CHU de Martinique, les délais de transport étant " tout à fait compatibles ", quitte à " adapter les doses, en fonction de la demi-vie des produits ".
La médecine nucléaire à visée thérapeutique, tout comme la biologie moléculaire doivent, selon les deux professeurs, être repoussées à plus long terme " à l'horizon 2030 ".
En développant ainsi l'oncologie sur le territoire de Guyane " ce sont environ 80 % des patients qui pourront se soigner exclusivement en Guyane, et réserver les évacuations sanitaires à des pathologies rares, très spécialisées (onco-pédiatrie, onco-hématologie) ou à des examens spécifiques ou des nouveaux traitements ", conclut le rapport.
Le Centre hospitalier de Kourou gère le centre de coordination en cancérologie
Valider la qualité de ce qui est fait en matière de cancérologie en Guyane. Telle est la mission du 3C, le Centre de coordination en cancérologie.
Depuis le 1er janvier, l'activité est assurée par le centre hospitalier de Kourou (CHK), en lieu et place du réseau régional de cancérologie. " Le 3C n'est pas un opérateur de soins, mais une cellule qualité opérationnelle qui s'assure de la qualité et de l'organisation des prises en charge et des parcours de soins en cancérologie, en établissement et inter-établissement ", rappelle la charte régionale du 3C.
" Il s'agit de mettre du liant entre les différentes entités qui s'occupent des cancers en Guyane : le réseau régional de cancérologie, le registre des cancers, les trois hôpitaux, les intervenants non hospitaliers… ", détaille le Pr Vincent Ravery, chef du service d'urologie au CHK et responsable médical du 3C.
A ses côtés, Christine Benth assure les tâches médico-administratives de la structure. En décembre et en janvier, le 3C a été présenté aux commissions médicales d'établissement de l'hôpital de Cayenne, puis de celui de Saint-Laurent du Maroni. Depuis, ces deux établissements ont désigné des référents pour le 3C.
Le 3C doit également travailler à la mise en place du dossier communicant de cancérologie (DCC). Et le Pr Ravery de conclure : " Il est important de mettre de l'huile entre les différents acteurs. En Guyane, beaucoup de choses sont fproduites autour des cancers, mais avec assez peu de liens. On monte des projets, mais si la personne qui les porte s'en va, ça s'arrête. Il s'agit donc de mieux se connaître. On ne s'interdira pas non plus de faire la promotion ou d'initier des études sur la qualité de la prise en charge des cancers, voire de mener des actions d'aller-vers pour informer sur ce qui se fait en Guyane. "

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