Rodolphe Alexandre :« Je vais jouer le jeu mais je serai ferme»
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Sénatoriales

Rodolphe Alexandre :" Je vais jouer le jeu mais je serai ferme"

Propos recueillis par Gérôme GUITTEAU, g.guitteau@agmedias.fr
Rodolphe Alexandre, 72 ans se présente aux sénatoriales pour achever un parcours politique riche sur le plan local : maire de Cayenne, présdient de Région puis de la CTG.
Rodolphe Alexandre, 72 ans se présente aux sénatoriales pour achever un parcours politique riche sur le plan local : maire de Cayenne, présdient de Région puis de la CTG. • K.ODAY

Rodolphe Alexandre, ancien président de la CTG et leader de l'opposition territoriale veut rejoindre le Palais du Luxembourg. Il veut y défendre de nouvelles ressources financières pour les communes de la Guyane comme le puits carbone. Résutlat dimanche 27 septembre.

Bonjour Monsieur Alexandre, c'est un plaisir, voire un honneur de vous recevoir. Vous vous faites rare dans nos colonnes. Votre candidature aux sénatoriales semble naturelle pour beaucoup de gens au vu de votre parcours. Est-ce que pour vous, ça a été aussi simple que ça ?

Si je vous dis modestement que ma candidature me paraît naturelle, c'est pour deux raisons. Un : j'ai une certaine expérience des collectivités, deux je suis opérationnel. Et la troisième raison, c'est que je veux porter une vision sur le législatif pour accompagner les collectivités, sur le front brutal des dotations financières, sur les accords de 2017 qui ne sont pas encore totalement appliqués — notamment sur le foncier — et sur les ressources endogènes.

Si vous êtes élu sénateur dimanche, serez-vous un sénateur qui " joue le jeu ", comme le demande Georges Patient ?

Je vais jouer le jeu, comme le dit Georges Patient et surtout Félix Éboué, mais je serai ferme. Je l'ai déjà démontré quand nous avons attaqué deux fois l'État au Conseil d'État, pour la question de l'octroi de mer et pour le permis offshore. Mais je vous le dis franchement, il y aura parfois du frontal.

Je pense aux mines : il est hors de question que dix tonnes d'or quittent la Guyane sans qu'on n'en garde une part, alors qu'il y a des exploitants, des Guyanais qui veulent s'installer sur ces mines d'or délivrées par les autorités. Il y a la question de l'exploitation forestière, qui est incontournable. On consomme du bois, on construit tous nos lycées et nos collèges avec 30 % de bois issu de la Guyane, et il y a aussi la question de la pêche illégale.

Il y a un dossier auquel je vais me consacrer avec mes collègues : les puits de carbone. Parce que d'une manière générale les collectivités n'auront pratiquement plus les moyens d'exercer leurs compétences, parce que l'État réduit les dotations. La CTG était à 40 millions, elle est passée à 15 millions ; des communes comme Cayenne, Saint-Laurent, Matoury ont vu passer le rabot. Il y a un problème, parce que notre population augmente et que les handicaps se cumulent. Ce sont des points irréversibles.

Nous avons besoin de nos ressources endogènes, mais sommes-nous capables de mettre en place des sociétés d'économie mixte, ou de faire venir des sociétés capables d'investir en Guyane et d'en récupérer la plus-value. Je dis oui !

Il y a ce problème d'assiette fiscale trop petite, qui ne peut pas s'élargir. On a autour de 28 % des ménages qui payent l'impôt, et on ne voit pas trop comment faire plus avec 100 000 étrangers...

Tout à fait. Mais pourquoi ne pas prévoir des régularisations au niveau des étrangers, entre la carte de séjour et l'autorisation de travailler ? Pourquoi ne pas revoir une taxe sur les services, en lien avec l'octroi de mer, qui permettrait non pas d'augmenter les impôts mais d'élargir l'assiette fiscale, tout en modulant l'octroi de mer de façon à éviter l'inflation et peut-être baisser le coût de la vie ? Il faut qu'on réfléchisse, surtout que derrière tous ces débats, il y a l'évolution statutaire. C'est pour ça que je me suis particulièrement intéressé à la question, en discutant avec bon nombre de maires, avant de présenter ma candidature.

La part de l'octroi de mer qui revient aux communes, environ 27 millions, vous paraît-elle suffisante ?

Pas vraiment. En tout cas, il y avait eu un travail fait par Georges Patient, avec l'appui de la CTG à l'époque, qui avait présenté différents rapports — ça s'appelle la Dacom. Je prône, avec d'autres, qu'il faut toiletter l'octroi de mer, revoir les critères de façon à élargir l'assiette. Et c'est pour ça qu'une taxe parallèle sur les services qui aujourd'hui ne paient pas l'octroi de mer  pourrait y être assujettie.

Mais c'est un objectif de longue date pour vous : déjà à la CTG vous portiez cette idée sur les services.

Tout à fait. Et on sait que j'y travaille depuis longtemps.

Vous n'avez pas osé la mettre en place ?

Non, non. On a essayé, mais à chaque fois on s'est heurtés à l'opposition de Bercy, qui nous disait qu'il n'avait pas les outils, qu'ils ne voulaient pas le faire. Mais on s'aperçoit que l'État, lui, veut faire rentrer la TVA. Alors la TVA existe, mais au taux zéro. Si demain matin on applique la TVA, c'est l'État qui prend la main. Ça veut dire qu'on aura des compensations, comme pour les autres taxes, mais jamais une dotation correspondant à l'augmentation réelle de la population. C'est ça, le vrai débat. L'autonomie de la Guyane commence par l'octroi de mer, parce que ce sont nos élus qui en votent les taux et l'assiette.

Pour vous, l'octroi de mer n'est donc absolument pas responsable d'une partie de la vie chère ?

Non, pas du tout. Je pense que tout le monde l'a maintenant plus ou moins compris. J'ai participé à différents collectifs, à des réunions avec l'exécutif de la CTG. Il y a quatorze intermédiaires entre le départ d'un produit et son arrivée en Guyane. Quand vous prenez les frais d'approche, d'assurance, de transport, le bénéfice net compte finalement peu. Et si on compare l'octroi de mer à la TVA, il n'y a que quelques centimes de différence.

Le problème réel du coût de la vie, ce sont les monopoles et les oligopoles qui maîtrisent toute la chaîne, de la production à la vente. Après, ça pèse quand même sur la trésorerie, puisqu'il faut payer l'octroi de mer avant même de vendre le produit.

Il y a des solutions ?

Oui, ce sont les zones franches ou les zones d'entrepôt douanier. Par exemple, les grandes compagnies automobiles disposent d'un entrepôt qui leur permet, pendant trois mois, d'étaler le paiement au fil des ventes. En douane, on ne paye pas l'octroi de mer avant d'écouler le stock. Ce sont des pistes qu'une réforme pourrait explorer.

J'ai beaucoup parlé de communes comme Ouanary, Saint-Élie ou Saül. Comment voulez-vous qu'elles aient un développement économique quand, avec l'octroi de mer, elles perçoivent à peine 130 000 ou 140 000 euros ? Ce n'est pas possible. Est-ce qu'il ne faudrait pas un fonds de solidarité tournant qui leur permette de recevoir davantage, une sorte de péréquation ?

Une sorte de "tontine" inter-communale ?

Non, non, pas de tontine, mais de la péréquation. C'est l'expérience de l'intercommunalité : quand on a franchi le seuil de la communauté d'agglomération, la CACL a fait un bond en avant, parce qu'un coefficient multiplicateur permettait à l'État de mieux la doter.

Et la deuxième donnée, c'est tout ce qui est endogène : les mines, le bois, la pêche, et la base spatiale. Il faut être très franc : on n'est pas contre la base spatiale, mais on souhaiterait un effet induit plus important. On est resté, en quelque sorte, sur les accords de l'époque d'Élie Castor. Il y a peut-être quelque chose à revoir : la Guyane ne peut pas ignorer le fossé entre 80 millions de dotations, face à 3 milliards de CA pour Amazon ou Vega, ce n'est pas à la mesure. Comme je le disais au maire de Kourou : vous n'êtes pas que la ville spatiale, vous êtes la capitale du port spatial européen. Il y a une dette envers la Guyane, une reconnaissance qui lui est due.

Au Palais du Luxembourg, dans quel groupe siégeriez-vous ?

Dans le même groupe parlementaire que Georges Patient, le RDPI (Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants), l'ancien groupe de la majorité présidentielle

Autre sujet : la présidentielle. Pour l'instant, c'est calme en Guyane sur ce sujet. Il y a juste Fabien Covis qui a dit qu'il ferait voter Retailleau, mais sinon rien ne bouge. Il y a eu une réunion hier (mercredi) à Rémire avec un groupe Lfiste. Vous, pour la présidentielle, pour qui allez-vous vous engager, voire militer ?

Je vous réponds sans détour : pour l'instant, no comment. J'observe, je regarde. Ce que je veux, c'est savoir qui va se positionner pour la Guyane. Qui va véritablement défendre la Guyane ? La route du fleuve, les retombées du spatial, l'orpaillage illégal, la question migratoire.

Si vous voulez régulariser un certain nombre de situations, ça sera difficile à obtenir à droite.

Tout dépend. Dans la carte de séjour, il y a ceux qui n'ont pas d'autorisation de travail. Ce sont des points qu'il faut revoir. Plutôt que de laisser perdurer l'illégalité, voyons comment on peut avancer. Aujourd'hui, dans la pêche, sans la licence accordée par la préfecture, il n'y a pratiquement plus d'activité. Dans l'exploitation forestière, il y a les mêmes problèmes. Et puis il y a des réalités : dans certains villages du fleuve, 50 % de la population n'est pas en situation régulière, même si beaucoup ont des cousins ou des voisins des deux côtés, entre la rive surinamienne et la rive française. Il y a un problème, parce que ces enfants vont dans les écoles françaises. Il faut donc, par endroits, aller vers la régularisation.

Je reviens un instant sur les puits de carbone — je ne m'attendais pas à ça. Vous êtes le seul à en parler, et je trouve ça essentiel, un dossier qu'on pourrait obtenir rapidement. Comme on a beaucoup de forêt et très peu d'industrie, on permet à la France, en échange de nos crédits carbone, de continuer à polluer ailleurs. Ça devrait pouvoir se régler très vite.

Il faut décloisonner les ministères, décloisonner Bercy. C'est dossier contre dossier : je ne cesserai de le répéter. Quand nous avons attaqué l'État au Conseil d'État sur les dotations douanières, je suis monté à Bercy avec le préfet. Le directeur général, ce qui n'est pas fréquent, a posé deux paraphes sur la table : un pour retirer notre plainte, l'autre pour débloquer un chèque de 8 millions d'euros, qui a permis de réabonder à la fois les communes, la CACL et la région de l'époque.

Il y avait eu la même chose pour le pacte d'avenir à 4 milliards d'euros ?

Ah non. Ah, ça, c'était un bluff. Tout le monde était content au départ, et finalement on n'a distribué que des miettes. Il y a des choses sur lesquelles, en toute modestie, je préfère ne pas revenir, parce que je pense que l'histoire nous donnera raison. Le Pacte d'avenir, c'était un bluff. On l'a vu après, dans les répercussions concrètes avec les transporteurs, le monde économique. Ça n'a jamais représenté un milliard, en réalité. C'était beaucoup moins que les accords de 2017.

Si vous êtes élu sénateur, est-ce que ça scelle votre avenir à la CTG ?

Je ne vais pas vous répondre, je ne sais pas. Moi, je me présente à une élection. En tout cas, s'il faut aider une équipe, des jeunes maires, donner une expression à la CTG, j'y contribuerai. Mais pour l'instant, je ne vois pas où est le souci : je me présente à une élection sénatoriale, j'en ai expliqué le pourquoi et le comment, et j'y vais.

Mais en 2028, resterez-vous sénateur ?

Pour l'instant, je ne sais pas. J'ai fait le choix d'aller vers cette élection. Une élection qui est clé. Sincèrement, ce n'est pas parce que j'y suis candidat que je le dis mais c'est vrai que le débat institutionnel va se jouer essentiellement au Parlement, au niveau de la Chambre haute.

Faisons un peu de fiction politique, puisque c'est dimanche que ça se joue. En 2020, vous n'étiez pas candidat. Georges Patient est passé au premier tour, il y a eu un second tour, et on connaît l'histoire : vous recevez un appel de M. Lecornu, il y a une discussion, et finalement Marie-Laure Phinéra-Horth obtient vos consignes de vote en sa faveur. Elle est élue avec 220 voix contre 190 pour M. Blacodon. Imaginons que vous soyez élu au premier tour : pour qui appellez-vous à voter au second tour ?

D'abord, je vais rectifier l'histoire parce qu'en vérité ce n'est pas tout à fait ça. Je ne suis pas homme à obéir à un simple appel téléphonique. Il y a bien eu un appel, quelques jours avant, mais pas le jour de l'élection. Il y avait surtout eu un accord, un mois auparavant, avec M. Lecornu, en présence de Georges Patient et de Lénaïck Adam. À l'époque, nous cherchions une alliance territoriale, et nous avions donné notre parole : si Madame Phinéra-Horth se présentait et nous apportait un soutien aux territoriales, nous irions avec elle. Voilà la vraie histoire.

Il n'y a pas eu d'appel reçu à midi suivi d'une consigne à 13 heures, c'est totalement faux. Il y avait simplement un accord de principe. Au moment du second tour, elle est venue nous voir, elle s'est présentée à nous. Vous savez, j'aurais dû filmer comme dans les films américains, quand on scelle un pacte, avec tout mon groupe nous avons pris la décision ensemble. Après, l'histoire a montré autre chose, mais en ce qui me concerne, s'il y a un second tour cette fois, je ne referai pas la même erreur : je réunirai les maires, nous nous assiérons, et nous discuterons. La dernière fois, j'ai peut-être été un peu dans la précipitation, mais j'ai respecté ma parole.

Aujourd'hui, ce que les Guyanais veulent, c'est une voie consensuelle. Les maires ont leur mot à dire, la CTG sûrement aussi s'il y a un second tour, et il faut écouter les grands électeurs. Je ne crois pas qu'aujourd'hui, tout le monde soit dans les dictats. D'ailleurs, même la dernière fois, certains amis n'ont pas voté dans le sens qu'on avait souhaité, d'autres ont suivi la consigne. Je suis pour une figure — ou un binôme — consensuel. On verra. De toute façon, on est condamné à travailler ensemble.

Si on vous dit loyauté pour Mme Sirder, le padawan Persaud ou l'ami d'enfance Aron...

Non, je ne vous donnerai pas de nom, j'attends l'issue. Et qui vous dit qu'il y aura un second tour ? Peut-être que deux candidats passeront dès le premier tour. L'important, très sincèrement, c'est le consensus. Il y a des maires offensifs, qui ont une vision pour la Guyane. Moi, je suis allé à leur rencontre non pas pour annoncer ma candidature, mais pour leur demander ce qu'ils en pensaient — certains m'ont interpellé, d'autres m'ont encouragé. Je ne suis pas prétentieux au point de dire que j'ai été "adoubé", mais je veux porter la vision des maires.

Dernière question : ce consensus que vous réclamez, sera-t-il aussi possible avec les deux députés ?

Totalement. Quand on se voit, on se salue, on discute. On a participé ensemble à des commissions au sein de la CTG sur l'évolution statutaire. Il y a eu des moments où certains ont écouté avec attention nos interventions, que ce soit celles de mon collègue Chong-Sit ou la mienne. Sur la fiscalité, sur la question européenne, sur le type de compétences à porter, je pense qu'on a su se faire entendre. Et c'est la même chose pour la CTG : je ne fais pas de ça une affaire d'homme, mais une affaire pragmatique, dans l'intérêt du territoire.

Rodolphe Alexandre veut pouvoir compter sur les ressources endogènes de la Guane comme son puits carbone.
Rodolphe Alexandre veut pouvoir compter sur les ressources endogènes de la Guane comme son puits carbone. • K.Oday
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