Le 8 décembre 1982, la tragédie qui marqua la jeune nation Suriname
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Le 8 décembre 1982, la tragédie qui marqua la jeune nation Suriname

Eric GERNEZ, à Paramaribo
Les quinze victimes de décembre 1982. - DR
Les quinze victimes de décembre 1982. - DR

‘’Il y a 40 ans, seize détracteurs du régime militaire ont été brutalement arrêtés, pris en otage et amenés à Fort Zeelandia contre leur gré. Là, quinze des hommes ont été torturés et assassinés sans aucune forme de procès…’’

Que s’est il passé ?

C’est la question à laquelle beaucoup essaient de répondre depuis 40 ans. Une chape de silence pèse sur les journées qui ont entouré les événements. Beaucoup de pistes ont été évoquées pour tenter de trouver une motivation à ces meurtres. Perspectives de déstabilisation organisée par des nations étrangères, coup de main de la CIA, diverses pistes sont évoquées pour dire que la junte craignait un coup de force et devait se rassurer en enfermant de potentiels agitateurs.


La plus retenue des hypothèses repose sur celle des conseils donnés par Maurice Bishop, le dirigeant castriste de la Grenade, qui, à l’issue de sa visite au Suriname, aurait conseillé à son homologue de ‘’ne pas se laisser faire’’ et mettre de l’ordre dans l’opposition.


Avec des questions qui restent posées sur les véritables motivations, on observe cependant les faits et il est évident que la junte avait perdu la main et paniquait.


Les premières explications à l’issue des journées horribles de Décembre 1982 étaient que les personnes détenues avaient tenté de prendre la fuite et avaient été abattues. Il a été révélé ensuite que les impacts de balles étaient frontaux…

L’état du procès

Initié en 2007, le procès des « meurtres de décembre 1982 » traîne en longueur, entre amnisties et reports techniques. La cour constitutionnelle avait rejeté la loi d’amnistie et, de fait, remis en route la procédure. En novembre 2019, la cour martiale a rendu un verdict déclarant que le meurtre et la préméditation avaient été prouvés. Le 30 août 2021, le verdict a été reconfirmé par la cour martiale et Bouterse condamné à 20 ans de prison. Actuellement en appel, le procès suit son cours, lent. Une décision finale serait annoncée au cours du premier trimestre 2023. Une reconstitution des faits, après 40 ans, vient d’avoir lieu à Fort Zeelandia. Les protagonistes ont légitimement invoqué des trous de mémoire, quand d’autres sont déjà décédés…


Au-delà de la recherche de la vérité, peut se poser la question de la volonté d’application d’un verdict lourd, dans un contexte politique actuellement tendu.

 

Hommage aux victimes


A cette date anniversaire, 40 après, alors que le procès court toujours, il est bon de rendre hommage aux victimes et à leurs familles en les nommant. A l’évocation de leur nom est jointe leur identité dans la société, qui éclaire un peu plus sur les faits.

Les quinze victimes sont :
- John Baboeram (36 ans), avocat.

- Bram Behr (31 ans), journaliste associé à l’hebdomadaire Mokro.

- Cyrill Daal (46 ans), président de la Ligue mère.

- Kenneth Gonçalves (42 ans), avocat et président du barreau local

- Eddy Hoost (48 ans), avocat.

- André Kamperveen (58 ans), entrepreneur, propriétaire d’ABC Radio, ancien ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture et vice-président de la FIFA.

- Gerard Leckie (39 ans), psychologue et doyen de la faculté d’économie de l’Université du Suriname

- Sugrim Oemrawsingh (42 ans), mathématicien et physicien et ancien député du Parti de la réforme progressiste.

- Leslie Rahman (28 ans), journaliste associé au journal de Ware Tijd/dirigeant syndical (C-47)

- Surendre Rambocus (29 ans), lieutenant chargé de la tentative de coup d’Etat de mars 1982 contre Bouterse.

- Harold Riedewald (49 ans), avocat.

- Jiwansingh Sheombar (25 ans), soldat accusé d’implication dans la tentative de coup d’État de mars 1982.

- Jozef Slagveer (42 ans), journaliste et directeur de l’agence de presse Informa.

- Robby Sohansingh (37 ans), entrepreneur.

- Frank Wijngaarde (43 ans), journaliste et présentateur radio travaillant à ABC Radio


Le Suriname, alors jeune nation, a subi un lourd traumatisme, et plus que le coup d’Etat, l’affaire des meurtres de Décembre 1982 a sans doute marqué, au-dessus de tout autre événement, l’histoire contemporaine du pays. Nul doute que, sans cet épisode, le développement politique du pays eut été complètement différent. D’une certaine manière, tant que cette page d’histoire ne sera pas tournée, l’identité politique du Suriname ne fera pas sa mue vers l’âge adulte.

Une cérémonie pour ne pas oublier

La cérémonie s'est déroulée ce jeudi à midi. De grands portraits des victimes étaient exposés à l'intérieur de Fort Zeelandia, lieu de la tragédie et qui accueillait la cérémonie.Proches, amis, familles et descendants des victimes étaient présents.
Avec leurs portraits, le souvenir des victimes planait sur cet émouvant moment, tandis que l'ombre des protagonistes était, elle aussi, là.
Pas évoquée, mais bien présente dans les esprits : la question de l'issue du procès qui devrait bientôt voir un terme.

Les nations amies étaient représentées par leurs diplomates. Nicolas de Lacoste, ambassadeur de France a remis une gerbe au nom de la France.