Christiane Taubira sur la prison de haute sécurité : "La saturation d'incidents relève d'une tactique de diversion"
Christiane Taubira réagit dans une tribune aux propos du ministre de la Justice, Gérald Darmanin. Ce dernier a proposé l'installation d'un quartier de haute sécurité dans la future prison de Saint-Laurent du Maroni. Elle compare cette décision prise sans concertation à l'expédition de Kourou de Choisieul ou encore au ... plan Vert de Jacques Chirac.
Une ineptie a chassé l'autre.
Le ministre est venu. Reparti. Laissant dans son sillage une amertume déplacée et une aigreur incongrue.
Depuis, il est passé à autre chose.
Nous aussi. À tort.
Ignorons la démonstration de biceps et l'insulte à journaliste. Ce qui ne signifie pas que ce n'est pas grave. Mais on ne peut mêler tous les sujets. Surtout quand la saturation d'incidents relève d'une tactique de diversion.
Donc…
Une prison pour narco-trafiquants et terroristes
Une prison pour narco-trafiquants et terroristes… dans la jungle guyanaise, expliquent les médias Bolloré (fortune faite sur le continent africain). Une prison de haute sécurité.
On dirait que le ministre pense que nos journalistes n'ont pas fréquenté leurs écoles de métier. Pour connaître les annonces du ministre qui passe chez nous, nos journalistes doivent - inutile de faire des conférences de rédaction et préparer les reportages et entretiens – ils doivent, cela suffit, lire la presse d'extrême-droite pour s'informer et nous informer.
Quant à nos élu.es qui, quoi qu'on en pense, sont nos représentants démocratiques, ce ministre hâbleur n'a rien à leur dire.
Porter l'opprobre des autres
Une prison, donc…
C'est choquant et nous sommes choqués. Il nous refait le bagne. Et puis quoi encore, ça n'en finit jamais, veulent toujours nous faire porter l'opprobre des autres, c'est toujours pareil, leurs rebuts c'est pour nous, ils se débarrassent de leurs indésirables et après c'est nous qui endurons les désagréments, endossons l'opprobre et pâtissons durant des générations d'une exécrable réputation…
Est-ce bien le sujet ?
Parmi les bagnards, il y avait des criminels, certes. Tous venus d'ailleurs, aucun-pas-un-nenhum [aucun en portugais, NDLR] qui fût d'ici d'aucune commune de Guyane, ni du Littoral ni de l'Hinterland [l'arrière-pays].
Tous avaient traversé un océan, une ou plusieurs mers. Une majorité de criminels.
Délinquants et opposants politiques
Et de délinquants. Il y avait aussi des opposants politiques, des anarchistes, des colonisés-militants-anticolonialistes d'Asie et du Maghreb. Et même des Antilles, sonjé Lumina Sophie. Ils venaient tous d'ailleurs, assurément. Bandits, truands, brigands, forbans et autres vagabonds, hors-la-loi de droit commun ou contestataires politiques.
Pas tous tueurs en série, quoique quelques-uns si, une majorité d'assassins sans doute, y compris parfois artistiquement talentueux, mais aussi des voleurs à la tire récidivistes, des grandes gueules, marginaux, errants, insurgés, asociaux… Ajoutez quelques prostituées, criminelles avérées, empoisonneuses réitérantes, pauvresses, bougresses… À marier aux bagnards. De tout.
Un tour du monde des scélérats, malandrins et activistes de l'empire français aux XIXe et XXe siècles. En avant-première, il y eut les prêtres réfractaires à la Révolution. Après eux, les Montagnards de la Convention. Tout ce monde expédié en Guyane.
Rien à voir avec le Bagne
Répétons-le à l'envi : nous, Guyanais.es, n'avons rien à voir avec le Bagne. Pour autant, hors susceptibilité, au-delà de l'apparence, de la surface et de l'écume, sur le fond… est-ce la bonne référence pour cette aberrante annonce ministérielle ?
Il me semble que deux autres évènements historiques, à deux siècles d'intervalle, offrent une filiation moins évidente sur l'analogie pénitentiaire mais plus probante du point de vue de l'approche idéologique : l'expédition Choiseul de 1763 et le Plan Vert de 1974.
Choiseul, ministre de la Guerre et de la marine, se soucie d'implanter en Guyane une population de " Blancs " (ce sont eux qui parlent et écrivent ainsi) pour s'assurer des soutiens à la France en cas de guerre, sur le modèle des " Britanniques avec les colonies d'Amérique peuplées de Blancs ", colonies qui ne sont pas encore les États-Unis.
Telles sont les consignes données, au nom de sa Majesté, à Turgot, gouverneur de Guyane. On connaît la suite. Un désastre. Il ne s'agit pas de comparer l'actuel ministre de la Justice avec Choiseul. Choiseul était cultivé.
Une riposte sournoise
Quant au Plan Vert (vert pour agricole, par pour environnement) de 1974, Jacques Chirac étant Premier ministre, il se veut une riposte sournoise mais offensive à la dynamique indépendantiste née et portée à partir de 1971 par plusieurs partis politiques, petits mais combatifs, et par un syndicat sagace et pugnace, tous adossés à une population qui, sans forcément approuver, soutient son élite intellectuelle et sociale.
Cette fois encore, ce sont des " Blancs " - qu'étrangement, le programme gouvernemental nomme " Migrants "*- qui seront invités à s'installer en Guyane, moyennant des centaines d'hectares en baux emphytéotiques, des subventions, dotations et prêts.
Il ne s'agit pas de comparer l'actuel ministre avec Chirac. Malgré quelques écarts, Chirac s'est gardé de reprendre les trompettes de l'extrême-droite.
Une terre vierge et vide, sans histoire, sans peuple, sans destin
Cette annonce d'une prison dans la jungle, même s'il y a méprise - délibérée ou non - de la part des médias Bolloré choisis comme relais, relève incontestablement, sur le fond, du même imaginaire d'une terre vierge et vide, sans histoire, sans peuple, sans destin, où l'on peut faire ce que l'on veut, décider comme on veut, se livrer à ses fantasmes de toute-puissance.
S'il est un point commun entre ces 3 épisodes, c'est la largesse avec laquelle l'État offre des terres aux volontaires de Choiseul ; octroie des concessions aux bagnards** ; comble les candidats agriculteurs de 1974 en vastes parcelles de dizaines et centaines d'hectares. Tout en chipotant sur des terres ancestrales et en contestant les quelques titres fonciers les rares fois où des Guyanais sont en mesure d'en faire état. À Malmanoury et ailleurs.
Vexés parce qu'attachés à notre dignité
En attendant, la routine continue sur les " mules " mais visiblement rien de nouveau sur le front de la lutte coordonnée contre la criminalité organisée et ses ramifications transcontinentales.
Tout cela étant rappelé, nous avons parfaitement raison de nous vexer, face à de telles annonces, sur le fond et sur la forme. Vexés parce qu'attachés à notre dignité, et très susceptibles quant au respect qui nous est dû. Double source d'Histoire et de Culture.
Car ceci n'est ni un fait divers, ni un banal sujet d'actualité.
* campagne publicitaire : " 30 000 migrants pour la Guyane ". NB : la population guyanaise comptait alors environ 60 000 personnes.
** décret du 31/01/1895

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