Evelyne Ho Kon Moy passe ses journées à crier à sa fenêtre, angle Arago et De-Gaulle, sans que personne ne s'en inquiète (DL)
Au croisement de la rue François-Arago et de l'avenue Charles-De-Gaulle, depuis sa fenêtre, une vieille femme passe ses journées à crier, à intervalles réguliers, comme un métronome qui rythmerait la vie du quartier.
Un cri. Un cri déchirant, qui soulève le coeur, un appel à l'aide. Pourtant, personne ne s'arrête, personne ne lève la tête. Les gens du quartier ont l'habitude. Parfois un groupe de collégiens hurle en retour, avant d'éclater de rire. Les cris font partie du paysage.
Le croisement d'Arago et De-Gaulle est un quartier passant, animé tous les jours de semaine et les soirs de week-ends. Sur un des angles, le tribunal fait face à un parking public toujours bondé.
De l'autre côté, une vieille maison créole finit de s'écailler sous le soleil. Tous les volets sont clos, sauf deux, au dernier étage. Dans l'encadrement de la fenêtre, sur un fond d'obscurité, une silhouette de femme aux cheveux gris, au regard vide, suit des yeux les passants. Et se met de nouveau à crier.
UN FOLKLORE MUSICAL
Sur le parking d'en face, un type titubant chante en anglais. Guyanien d'origine, Marley est le gardien autoproclamé du parking. Repris de justice, déjà interdit de territoire, la plupart du temps saoul, sinon sur le point de l'être, Marley n'en continue pas moins de garder les voitures et d'insulter les passants avec un zèle appliqué. Et de temps à autre, Marley essaye de faire taire la vieille femme du deuxième étage en criant plus fort qu'elle. Michel Fricker, patron du restaurant d'à côté, s'est depuis longtemps résigné. D'autres ont déjà écrit, envoyé des lettres, appelé la police, les pompiers, demandé un internement contraint. Mais la vieille femme s'entête. Elle continue de crier.
Évelyne Ho Kon Moy, 76 ans, habite avec ses deux fils dans la vieille maison créole du 3 7, François-Arago. Pascal, l'aîné, a plusieurs fois cherché à comprendre ce qui faisait crier sa mère. Selon les moments de la journée, les explications diffèrent. La mère de Pascal est suivie par un psychiatre, elle prend sans broncher les médicaments qu'on lui prescrit. Pourtant, rien n'y fait, Évelyne Ho Kon Moy crie à longueur de journée.
PERSONNE N'Y PEUT RIEN
Pascal Ho Kon Moy situe le début des troubles mentaux de sa mère après une chute et un violent choc sur la tête, il y a de cela quelques mois. S'il a de la peine pour elle, il avoue être un peu lassé des réactions de ses voisins. Suite à un appel, la police s'est déjà déplacée, puis les pompiers, un psychiatre dépêché par le procureur, la police à nouveau. Les troubles mentaux de sa mère sont là. Mais ils ne représentent de péril imminent ni pour elle, ni pour personne, et ne justifient donc pas un internement. C'est comme ça. Personne n'y peut rien.
CÔTÉ TRIBUNAL
Au tribunal, le bureau de la juge des libertés et de la détention donne directement sur le croisement. La plupart du temps, la juge ne prête pas attention aux bruits du dehors. Parfois, en fin de journée, il lui arrive de n'entendre rien d'autre que les cris réguliers, comme un appel de détresse.
Pas d'agacement pourtant ; juste de la tristesse. Comme si la réalité de la maladie mentale se rappelait aux habitants du quartier avec trop d'insistance. L'ivrogne chante, la vieille folle crie, chacun dans sa bulle de solitude. Et autour, la juge, les commerçants et les passants sont bien obligés de continuer à vivre, à faire semblant de ne pas entendre Evelyne Ho Kon Moy crier son mal-être depuis sa fenêtre.
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