Personnes jouant à la bòlèt à Cayenne, en mars 2012. (DR)
Quatre personnes ont été mises en examen jeudi et vendredi. Il n'en reste qu'une en prison. Le point sur ce jeu d'argent venu d'Haïti.
« Je me fais un million et demi d'euros par an avec la bòlèt. Viens en Guyane, c'est super. » C'est un des cadors du jeu d'argent dans le département qui s'ex prime ainsi. Au bout du ni, un ami, reste a Haïti, 1écoute. Le patron de cette entreprise apparemment prospère fanfaronne-t-il ? Les sommes saisies par les enquêteurs semblent lui donner raison.
LES GAINS BLANCHIS DANS L'IMMOBILIER
Lundi 17 mars, la police judiciaire a arrête onze personnes (1). C'est la première fois qu'un tel réseau de paris illégaux est démantelé ici. Jeudi, au bout de trois jours de garde à vue, une femme et deux hommes d'origine haïtienne ont été déférées. Tous ont été mis en examen pour jeux d'argent prohibés et blanchiment d'argent. Seule celle qui est présentée comme la « comptable » et la « banquière » , a été laissée libre. Le lendemain, vendredi, un quatrième homme, lui aussi originaire d'Haïti, a été mis en examen. Il a été placé en détention. Pas pour longtemps. Il a été remis en liberté par une juge mercredi. Hier, un deuxième mis en examen a été libéré par la cour d'appel. Tous deux restent sous contrôle judiciaire. La cour d'appel examinera la demande de remise en liberté du dernier suspect encore en prison.
Les policiers ont saisi 129 000 euros en liquide, 140 000 euros sur des comptes bancaires et 180 000 euros sur un plan épargne logement. Plus 25 000 euros de bijoux. Trois grosses voitures ont été confisquées, d'une valeur totale de 110 000 euros. Elles auraient été achetées avec les bénéfices de la bòlèt. Le reste de l'argent gagné a été investi dans l'immobilier en Guyane, à Haïti, à Saint-Domingue, et même à Miami. Les ramifications du réseau vont jusqu'en région parisienne. L'activité serait aussi associée à de la prostitution et au trafic de stupéfiants.
En apparence, les meneurs sont loin de ressembler à des parrains de la mafia. L'un posséderait quand même en Guyane une quinzaine d'appartements et de maisons qu'il louerait. « Un patron de la bòlèt, maigre et petit, se baladait en short et en claquettes, les liasses de billets gagnées dans les poches. Il était quand même protégé par un ou deux costauds » , explique un témoin. Tout en haut de la pyramide, on a des personnes d'origine haïtienne. En bas de la hiérarchie, on trouve les simples revendeurs, tous Dominicains.
Beaucoup de monde joue à la bòlèt en Guyane, même des policiers et des gendarmes. L'un d'eux aurait gagné plusieurs dizaines de milliers d'euros. Jouer à un jeu d'argent n'est pas interdit, selon le procureur Ivan Auriel. C'est organiser les jeux qui l'est.
À l'ouverture de l'enquête, le 5 octobre, trois services devaient enquêter : la police judiciaire, le groupement d'intervention régional et le commissariat de Cayenne. Ce dernier a vite été écarté. « Beaucoup de policiers jouent. On avait peur que l'enquête s'ébruite » , s'amuse une source.
(1) Nos éditions de mercredi 19, vendredi 21 et samedi 22 mars.
Nouvelle arrestation : 10 000 euros saisis
Malgré l'arrestation d'une personne le 17 mars (lire ci-contre), la bòlèt continue à Cayenne. La preuve. Jeudi 20 mars, vers 16h20, le commissariat de Cayenne reçoit un appel d'une Haïtienne de 31 ans. Elle explique qu'elle a misé 20 euros et qu'elle en a gagné 2 000. Mais le tenancier, un Dominicain de 45 ans qui demeure rue du Lieutenant-Becker, a refusé de la payer. Les policiers de la brigade administratives se rendent sur place. Et là, c'est le pactole. L'homme avait sur lui plus de 1800 euros. Et la perquisition permet de mettre la main sur plus de 9 000 euros. Ce qui fait un total de 10 000 euros. En prime, les enquêteurs ont saisi plusieurs livres de comptes. Le parquet n'a pas souhaité joindre cette affaire à l'autre, la grande. L'homme a été laissé libre. Il sera jugé le 28 octobre. En attendant, il est libre. L'argent est confisqué jusqu'au jugement.
J'ai misé 10 euros...
Depuis le coup de filet, jouera la bòlèt à Cayenne est devenu plus difficile. On a essayé. Première tentative hier peu après 11 heures, au libre-service, à l'angle de la rue de la Digue-Ronjon. On demande où on peut jouer à quelques hommes debout là. Jaci, la soixantaine, nous dit que depuis les arrestations, on ne joue plus ici. On fait demi-tour. Au moment de monter dans la voiture, il nous hèle. « Je vais te montrer où on peut jouer et après tu me ramènes ici. » Premier arrêt à la Crique dans une maison « sérieuse » , qui fait l'angle. Une dame, à travers la grille, annonce en espagnol qu'on ne joue pas à la bòlèt ici. Une autre passe avec trois carnets à souches dans les mains... On se remet en route. On tourne dans le quartier et on s'arrête à un autre angle.
« Reste là, je reviens. » Jaci disparaît au coin de la rue. Il revient 5 minutes plus tard et nous fait signe de le suivre. On entre dans un snack. Il commande une bière. Il parlemente en espagnol avec les femmes qui travaillent là. Ça n'a pas l'air de marcher. « Les gens ont peur. Ils croient que t'es un policier. » Au bout d'une demi-heure, on nous tend un bout de papier et un stylo. Il faut écrire les numéros qu'on veut jouer. Deux euros chacun. On tend un billet de dix euros aune dame qui finit par nous le rendre. Elle indique qu'il faut aller plus loin dans le quartier. On se remet en route pour arriver dans une petite rue. « Attends-moi ici. » Jaci entre dans un bar. Il ressort au bout de quelques minutes en nous tendant un reçu avec nos trois numéros. Trois euros chaque. Le tirage devrait avoir lieu dans la soirée. Jaci nous appellera pour nous dire si on a gagné. Notre guide, originaire du Brésil, vit depuis une quarantaine d'années ici. « Je joue de temps en temps. Quand j'ai fait un bon rêve, je joue (lire ci-dessous). » Il dit qu'on peut gagner 2 000 à 3 000 euros. Parfois bien plus. « J'ai connu un type qui a touché 25 000 euros. Il est parti au Brésil et a fait construire sa maison. » Selon lui, les organisateurs touchent jusqu'à 100 000 euros par jour.
Après bien des détours, on a fini par pouvoir jouer trois numéros. Mise : 9 euros (SR)
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D'où vient la bòlèt ?
Venue d'Haïti, la bòlèt est apparue en Guyane au cours des années quatre-vingt, au gré des migrations des Haïtiens et des Dominicains. On choisir les numéros et on verse de l'argent à un vendeur qui vous remet un reçu. Les tirages qui font foi sont ceux de la loterie de New-York, deux fois par jour. On peut vérifier sur Internet qu'on ne vous gruge pas. Reste qu'on ne joue pas n'importe comment à la bòlèt. On choisit ses nombres à parti de ses rêves. Pour s'aider, il existe Le Bréviaire des joueurs de loterie, édité à Port-au-Prince en 1978. Le livre recense par ordre alphabétique les contenus du rêve et les nombres correspondants qu'il faut alors jouer.
Un jeu de rêves
On ne joue pas n’importe comment à la bolèt. On choisit ses nombres à partir de ses rêves. Pour s’aider, il existe Le Bréviaire des joueurs de loterie, édité à Port-au-Prince en 1978. Le manuel, qui fait 225 pages, commence par expliquer comment il a été rédigé ( « Nous sommes entrés en communication avec des savants étrangers ») et les principes de la bonne analyse des rêves pour y trouver l’élément qui fera sens. Les pages qui suivent classent par ordre alphabétique les numéros à jouer en fonction de ce qu’on a vu pendant le sommeil. Si l'on rêve d'argent, il faut jouer le 38 et le 85. Mais ça dépend des situations. Car si on amasse due l'argent, il convient de miser sur le 69 et le 80. Si on rêve de scandale, on doit parier sur les 25, 59 et 95. Si l'on rêve que l'on est en mauvaise santé, on doit miser sur le 28. Enfin, élections obligent, si l’on rêve de mairie, on doit miser sur le 42 et le 33. Si l’on rêve de maire, le 00 et 53 sont les numéros indiqués. S. R.
(DR et S.Roselé)
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