Marina : « Un camp de réfugiés où tout le monde fait ce qu'il veut »
Certains dénoncent des problèmes de sécurité, le manque d'entretien des pontons, alors que d'autres admettent simplement ne pas payer leur emplacement... Comme les pêcheurs, qui ont aussi élu domicile dans les eaux troubles de la marina de Dégrad-des-Cannes.
Heureusement que les Guyanais sont très gentils » , sourit Manfred, derrière sa moustache de marin allemand. « Car c'est vrai que ça manque de commerces dans le coin, ou de bus pour aller au centre-ville » . Pour ce plaisancier de passage à Dégrad-des-Cannes en provenance du Cap Vert, la marina n'a en effet « rien à avoir avec un port de standard européen. Pour y rester une journée ou deux, ça va, dit-il, mais pour un mois, c'est une autre histoire » .
Ce propriétaire d'un voilier d'une dizaine de mètres n'éprouve visiblement que peu de remords d'être « hors-la-loi » : « Regarde l'état du ponton. T'as vu des infrastructures autour de nous ? Y a même pas un hangar, rien non plus pour sortir le bateau de l'eau. D'ailleurs, ce port n'a jamais été fait pour accueillir des voiliers. Sinon, le premier chinois, il est à Vidal! Et ce qui est délirant, ce sont les bateaux qui viennent décharger leur ciment tous les quinze jours. On est juste à côté, et à chaque fois, faut récurer la couche de poussière qui se dépose partout » .
Au bout du ponton, Claude (2) dénonce de son côté la dangerosité des passerelles qui mènent aux bateaux : « les planches sont pourries et glissantes » . Mais aussi « l'absence d'un gardien et d'une connexion Wi-fi qui n'est plus un luxe de nos jours » ; « l'état de la route qui bousille les voitures » ; « les points d'eau installés juste en face des bornes électriques » ; ou encore « la promiscuité avec les pêcheurs brésiliens qui se sont installés, et lavent leur poisson sur le ponton » . Ça va faire trois ans que Claude vit à la marina. Il a toujours réglé sa taxe de stationnement, sauf « depuis quelques mois » , « car au bout d'un moment, explique-t-il, lorsqu'on est tout seul à payer, on a un sentiment d'injustice. On a parfois la sensation d'être dans un camp de réfugiés où tout le monde fait ce qu'il veut » .
Une situation qui, au final, n'a pas l'air de déranger Alain, en plein ménage sur le pont de son voilier : « On ne veut pas non plus que ça devienne Disneyland. J'espère d'ailleurs que cet article ne fera pas trop bouger les choses, car on est bien ici. Ça coûte rien et personne ne vient nous embêter » .
(1) Les prénoms ont été modifiés.
(2) Les prénoms ont été modifiés.
Même si 300 000 euros devraient être investis au cours des trois prochaines années pour l'entretien du port, on ne cache pas à la CCIG que cette marina est une vraie plaie béante.
La situation est telle que même à la CCIG, on ne prend plus la précaution d'enfiler une paire de gants pour parler de la marina. « Personnellement, je pense qu'il faudrait tout fermer, et puis voilà » . Voilà... le sentiment de Philippe Nonnon, président de la commission du port de Dégrad-des-Cannes. « On n'est pas fait pour gérer cela » , insiste-t-il, chiffres à l'appui : « Les recettes ne doivent pas dépasser 60 000 euros par an. Et les dépenses... il faut compter environ 200 000 euros! Une affaire très rentable » , ironise le président, en poste depuis une dizaine d'années. « À l'époque, se souvient-il, on pensait pouvoir accueillir les bateaux des Antilles pendant les périodes cycloniques, puisqu'ici on est à l'abri. Mais on n'a jamais réussi à les faire venir. On parlait d'un gros projet au début, et on s'est vite rendu compte qu'il n'était pas à la dimension guyanaise » .
Voilà dix ans donc que la CCIG traîne son fardeau. Sans que la situation ne s'améliore. « Le problème, résume Rémy-Louis Budoc, directeur des concessions portuaires et aéroportuaires de Guyane, c'est l'incivisme des gens » . Ce qu'on reproche aux plaisanciers ? « Ils se plaignent d'avoir des coupures de courant, mais ils se branchent n'importe comment sur le disjoncteur en installant leur machine à laver. Le système électrique n'est pas en mesure de supporter toute cette puissance » , explique le directeur du port. Mais au-delà de ces branchements sauvages, les concessionnaires du port semblent surtout exaspérés par tous ces « locataires » qui ne paient pas leur emplacement. « On a de très grosses difficultés pour percevoir les redevances » , reconnaît Philippe Nonnon. « Pour moi, ce ne sont pas des plaisanciers, mais des gens qui habitent là, et se sont sédentarisés en profitant » . En profitant de « l'eau » et « l'électricité » : « On leur facture tout ça au forfait, à un prix dérisoire, alors quand on voit comment ils sont installés...! »
À la CCIG, on annonce par ailleurs que 300 000 euros seront investis au cours des trois prochaines années pour l'entretien de cette maudite marina. « On a déjà lancé un diagnostic technique de l'ensemble de ces installations, précise Rémy-Louis Budoc. Et on cherche aussi un exploitant privé pour reprendre la concession » . En somme, quelqu'un à qui refiler le bébé. Mais là, on attend de voir si les demandes d'adoption vont affluer...
Des tarifs limités
Chaque plaisancier doit normalement s'acquitter d'une taxe de stationnement calculée selon la longueur du bateau qu'il possède. En sachant aussi que pour les « résidents à plein-temps » , le tarif est en général 10% moins cher que pour ceux qui ne font que « garer » leur embarcation. Pour les petits bateaux de moins de six mètres par exemple, la taxe s'élève à environ 800 euros l'année, contre 2 500 euros environ pour les plus de vingt mètres. Ce tarif atteint presque le double dans la plupart des ports des Antilles.

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