L'orpaillage illégal dans le territoire du parc est revenu à un niveau plus élevé que lors de la création de ce dernier, en 2007 (photo d'archives)
Mardi dernier, le conseil d'administration du Parc amazonien de Guyane s'est penché sur l'orpaillage illégal avec un rapport inquiétant... mais confidentiel.
Le rapport sur l'orpaillage illégal présenté lors du dernier CA du parc national révèle qu'après une période de baisse entre 2007 et 2010 et une stagnation en 2011-2012, l'orpaillage illégal sur le territoire du parc amazonien est revenu à un niveau plus élevé qu'au moment de la création du parc, il y a six ans. Les chantiers se sont aussi déplacés et l'exploitation alluvionnaire a tendance à diminuer au profit de l'exploitation primaire. Malheureusement, ce rapport est considéré par l'État comme « confidentiel » et « parcellaire » . Deux arguments mis en avant pour « justifier » sa non-présentation à la presse, donc à la population, malgré la demande du CA qui a voté une motion dans ce sens. Aucun membre du conseil d'administration n'a d'ailleurs eu le moindre document en mains. Une « communication sur la lutte contre l'orpaillage illégal » sera toutefois organisée par la préfecture vendredi, « avec des chiffres plus complets » , promet-on. La question est de savoir si les chiffres présentés à la presse seront simplement « plus complets » ou alors « rectifiés » comme certains le disent, voire « arrangés » comme d'autres le craignent.
LES INDICATEURS DU PARC CONTESTÉS PAR LA PRÉFECTURE ?
Soumis à un devoir de réserve, la direction du parc national a refusé de communiquer sur le rapport présenté la semaine dernière. Mais sous couvert d'anonymat, plusieurs sources, agents du parc et membres du conseil d'administration, fustigent l'État dans ce dossier, lui reprochant de faire « de la rétention d'information » voire pire, « de trafiquer les chiffres » . « La préfecture veut minimiser les chiffres » , estiment certains interlocuteurs. Le fait est qu'un différend semble opposer le Pag à la préfecture. Cette dernière remettrait en effet en cause les indicateurs issus du parc national, « sur des arguments très contestables » . Les données du parc viennent pourtant d'agents formés, habitant sur place et issus des communautés. Elles viennent aussi de missions menées conjointement par le parc et d'autres organismes tels que l'ONF.
« Il faut que la société s'empare de cette question »
Représentant du WWF Guyane et membre du conseil d'administration du Parc amazonien, Laurent Kelle déplore le manque de moyens pour lutter contre l'orpaillage illégal.
Que retenez-vous du rapport présenté mardi au conseil d'administration du Pag sur l'orpaillage illégal ?
D'abord il faut préciser qu'il nous a été présenté par un représentant du parc et un de la gendarmerie, c'était un constat partagé. Globalement, la situation du nombre de chantiers actifs est plus importante aujourd'hui qu'à la création du parc. C'est inquiétant car il y a eu des zones désactivées, notamment autour de Saül, mais ce n'est que l'exception qui confirme le marasme généralisé. À Camopi, de gros efforts ont été faits pour désactiver le site de Grande Usine où il y avait des centaines de garimpeiros. Les chantiers alluvionnaires ont été désactivés près du bourg mais ils se sont déplacés vers l'amont, donc l'eau est toujours aussi sale et contaminé au mercure. Certains sites ont aussi été réactivés en pays Wayana (sur le haut Maroni, ndlr). En résumé, de gros efforts ont été faits mais ils ont eu tendance à déplacer le phénomène.
En chiffres, à quoi cela correspond-il ?
On compte une centaine de chantiers actifs au sein du parc. Mais on a aussi de gros soucis en dehors du parc, notamment vers Papaïchton, surtout sur le petit Aboumami, un affluent du Maroni. Là, il y a une grosse opération d'orpaillage illégal depuis deux ans qui n'est pas du tout contenue. Donc, le bilan est très sombre.
Concernant la nature des chantiers, quel est le constat ?
Il y a une évolution nette du type de chantier vers une exploitation primaire, c’est-à-dire des puits ou des trous, généralement à flanc de colline. Ils remplacent les exploitations alluvionnaires. In fine, il y a du mercure utiliser pour amalgamer le métal, donc cela génère une contamination importante.
Pourquoi ce glissement selon vous ?
Peut-être parce que l'exploitation primaire est plus discrète. Peut-être parce que certains chantiers alluvionnaires sont taris, ils ne sont plus rentables.
Quelle a été la réaction du CA du parc face à ce constat ?
Il y avait une forme de consternation. Quels que soient le gouvernement et les efforts consentis, on n'est toujours pas en mesure de présenter un constat positif. Aujourd'hui, on n'en est plus au débat sur technique sur la comptabilisation des chantiers mais on débat plutôt sur la manière de combattre ce phénomène.
Comprenez-vous que ces informations n'aient pas été transmises à la presse à l'issue du CA ?
Nous l'avons demandé, mais le préfet n'était pas présent et ses représentants nous ont dit que la décision lui appartenait. Lorsque nous l'avons rencontré en octobre, il nous avait indiqué que sa volonté était d'informer sur ce sujet. Nous considérons que cette volonté est réelle. Il était même surpris qu'aucun rapport officiel n'ait été publié depuis 2006. Le fait qu'aucun bilan annuel en terme d'impact ne soit connu, c'est inquiétant. Nous demandons la publication de ces informations à l'ensemble des citoyens pour qu'il y ait une prise de conscience à hauteur de l'impact que l'orpaillage illégal génère.
Comment expliquez-vous cette hausse nouvelle de l'orpaillage illégal ?
Les moyens ont semblé suffisants jusqu'en 2010 avec une volonté affirmée de l'ancien président de la République. On a eu des signaux à la baisse à partir de 2010, puis cela a stagné avant de repartir à la hausse en 2012. Y a-t-il moins de moyens ? Les garimpeiros se sont-ils adaptés ? Nous considérons que les moyens sont insuffisants car des barrages ont été levés et certains fleuves sont redevenus des autoroutes pour orpailleurs. Les habitants nous disent qu'ils revoient beaucoup d'embarcations bien chargées comme il y a quelques années. On comprend mal cette levée des barrages. Mais avec des moyens insuffisants, les choix sont impossibles pour le préfet qui doit décider s'il met les moyens sur les barrages ou sur la destruction des sites.
Craignez-vous que l'on revienne à la situation de 2007 où les échanges de coup de feu étaient fréquents sur le haut Maroni ?
La situation reste très fragile dans l'intérieur, même très tendue. Sans remonter à 2007, il suffit de se rappeler ce qui est arrivé en juin dernier à Camopi avec des échanges de tirs suite à la mort d'un piroguier brésilien tué par un gendarme en légitime défense. Quand on va sur le territoire, on sent cette pression omniprésente. Quand on en parle aux habitants, lors de nos missions, les larmes leur viennent aux yeux. Cette situation dans l'intérieure n'est pas forcément perceptible par le littoral.
Selon vous, que faire ?
Nous saluons l'initiative des hurleurs de Guyane (association de citoyens créée récemment pour dénoncer l'orpaillage illégal, ndlr). Si la Guyane ne demande pas plus, elle n'aura pas plus. Nous sommes tous aux côtés des forces d'intervention, mais il faut qu'elles aient plus de moyens. Il faut un signe politique, certes, mais aussi des moyens concrets.
Attendez-vous quelque chose de la venue éventuelle de François Hollande ?
C'est la prochaine échéance importante mais il faut surtout que l'ensemble de la société guyanaise s'empare de cette question qui est aussi économique et sanitaire. Il faudra demander au président des moyens plus importants, mais il faut que cela devienne un sujet de société comme l'ont été l'université ou le prix des carburants.
Propos recueillis par A.S.-M.
(photo d'archives)
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