Au marché au poisson de Cayenne, le mot « pénurie » est sur toutes les lèvres (GA)
En 2009, la production n'a atteint que 1 323 tonnes, soit un tiers du quota de pêche autorisé. (GA)
Prev
Next
Prev
Next
Longtemps considérée comme l'un des principaux secteurs d'activité porteurs de la Guyane, la crevette est plongée dans une profonde crise. Aujourd'hui, les périodes de pénurie sont de plus en plus récurrentes, et de plus en plus longues.
La crevette sauvage de Guyane vit sans doute les jours les plus difficiles de son existence. Et qui est-ce qui trinque ? Tout le secteur de la pêche, bien sûr. Mais aussi, les consommateurs. Il y a d'abord les habitués du restaurant, lassés de devoir se contenter de « petites crevettes inconsistantes de petit calibre qu'on utilise normalement pour pêcher » , au lieu des « belles et grosses crevettes sauvages » affichées sur la carte. Et encore... lorsque les établissements n'annoncent pas simplement « qu'il n'y en a plus du tout » . Il y a aussi les amateurs de sandwich du midi, souvent déçus de devoir se rabattre sur la morue ou le poulet. « C'est sûr qu'il y a des périodes difficiles » , confirme Edynne, de la sandwicherie Kesya's, située au centre de Cayenne. Parfois, on est en rupture pendant plusieurs semaines, précise la patronne des lieux. Les clients ne sont pas contents, nous disent qu'il faut aller pêcher. Mais quand y en a plus, y en a plus! »
« Un drôle de business »
Les Guyanais qui aiment cuisiner le crustacé s'en sont aussi rendu compte. Les rayons sont souvent vides, et cela fait des mois que ça dure (lire par ailleurs). Du côté du Marché d'intérêt régional (Mir), le mot « pénurie » est sur toutes les lèvres.
Au stand de la Pêcherie l'hippocampe, on estime ainsi « qu'il ne reste qu'une semaine de stocks » . Selon Daniel Étienne, qui est aussi vice-président du comité régional de pêche, il faudra donc « attendre la mi-février » et le retour des bateaux pour que les revendeurs s'approvisionnent.
Conséquences directes de cette sous-production persistante : d'abord, l'augmentation du prix. « On achète le kilo à 1,20 euro de plus qu'avant, explique le revendeur. Et on est bien obligé de répercuter cette hausse » . Ensuite, il y a la tentation du « marché noir » . « En tout cas, avoue Daniel Étienne, cela crée un drôle de business. Quand il n'y a pas beaucoup de crevettes, ça se passe un peu à la gueule des gens. » D'autant que le secteur de la production de crevettes guyanaises est très fermé (1). Enfin, les petits revendeurs locaux sont, semble-t-il, les premières victimes des périodes de pénurie. « Quand la production est faible, témoigne l'un d'eux, tout part à l'export ou dans les grandes surfaces qui ont des contrats avec les producteurs. » La crevette de Guyane n'a pas attendu la récession mondiale avant de sombrer. Cela fait dix ans qu'elle s'enfonce un peu plus chaque année dans sa propre crise.
(1) Les directions respectives des deux grosses sociétés productrices de crevettes en Guyane n'ont pas répondu à nos sollicitations.
LE FAIT DU JOUR - Mais où sont-elles bien passées ?
« A 2 000 euros la journée, les pêcheurs ne sortent pas pour rien. Il faut que ça rapporte derrière pour éviter de gaspiller du gasoil. » Voilà pourquoi, d'après Luis Lampert, les crevettiers ne vont plus aussi loin qu'avant. Depuis une dizaine d'années, l'augmentation du prix du carburant les oblige donc à rester au large des côtes. Ce qui pourrait expliquer, en partie, la baisse de la production. Mais comme le souligne par ailleurs le chercheur de l'Ifremer, « l'apparition de la crevette d'élevage n'a rien arrangé » , faisant notamment chuter le prix de la crevette sauvage, malgré les efforts du comité régional de pêche pour labelliser » sa production.
Souvent décriée dans le milieu, la pêche clandestine n'est, cette fois-ci, pas pointée du doigt. « Les crevettiers japonais qui venaient encore il y a cinq ou six ans ont disparu » , raconte Daniel Étienne. Le vice-président du comité de pêche reconnaît aussi que « les contrôles des affaires maritimes sont de plus en plus efficaces » .
« De toute façon, ajoute Luis Lampert, il n'y a pas de petits pêcheurs de crevettes. C'est un secteur qui reste industriel » . Selon lui, « les gros bateaux coréens qui venaient encore dans les années 90 » ne sont qu'un lointain souvenir.
Alors la pêche a-t-elle été trop intensive il y a 20 ans ? Le chercheur à l'Ifremer n'y croit pas trop. « En regardant nos voisins (Suriname et Guyana), on remarque que les courbes de capture sont très similaires aux nôtres. Ce qui laisse penser que la baisse de la production s'explique plus par la conjonction de facteurs environnementaux. » Pour sa part, Daniel Étienne explique « qu'on est tributaire de l'Amazone, et aussi des pluies » . Le scientifique va encore plus loin, rappelant que « de nombreux phénomènes peuvent être liés : l'évolution des courants marins, la houle, le vent, la salinité, la dérive de la vase, l'augmentation des températures, ou des problèmes dans le développement larvaire... » Autant de choses qu'il est difficile d'étudier faute de moyens.
En 2009, la production n'a atteint que 1 323 tonnes, soit un tiers du quota de pêche autorisé. (GA)
•
LE FAIT DU JOUR - La belle époque est révolue
Sur les 4 108 tonnes autorisées de captures (TAC) par an, les crevettiers guyanais n'ont ramené que 1 323 tonnes en 2009. À peine un tiers du quota de pêche autorisée! Pourtant, comme le rappelle Luis Lampert, chercheur en halieutique à l'Ifremer, « ce quota était régulièrement atteint dans les années 90 » . C'était la belle époque de la crevette sauvage de Guyane. La production annuelle avoisinait alors les 4 000 tonnes. Ce n'est que vers 1999 qu'on constate une première baisse. « Jusqu'à 2006, on est descendu doucement à 3 000 tonnes en moyenne, note le scientifique. Mais à partir de 2007, on remarque une plongée de la production. » En trois ans, elle a ainsi chuté d'environ 50%, peinant aujourd'hui à atteindre la barre des 1 000 tonnes.
Les comptes de l'année écoulée devraient traduire la même logique. « On reste sur la même tendance, confirme Luis Lampert. Les chiffres des six premiers mois de 2010 sont même en dessous de ceux de 2009. » Si les causes de cette évolution sont difficiles à identifier de manière précise - puisqu'elles conjuguent différents facteurs environnementaux (lire par ailleurs) - il semble encore moins évident de s'avancer sur les années à venir. « On commence justement à rassembler des données pour comprendre tous ces facteurs, indique le chercheur de l'Ifremer, mais c'est impossible, pour l'heure, de donner des prévisions. »
Édition spéciale : Rétro 2025
Revivez toute l'actualité marquante de la Martinique
- Suivez-nous
-
-
-
-
-
-
S'inscrire aux newsletters