Carnaval dans l’Hexagone : les soirées guyanaises en difficulté
Les associations Dokonon et New Odass, organisatrices de soirées carnavalesques guyanaises en région parisienne, survivent difficilement, mais gardent espoir.
Dans la ruelle éclairée qui descend vers la salle La Terrasse, c’est la consternation, vendredi 24 janvier, au Thillay (95). La soirée du groupe New Odass est censée débuter à 22 h 30, mais une chaîne à gros maillons ferme la grille du portail. Une lumière est allumée dans le coin cuisine visible de l’extérieur, mais personne ne se manifeste depuis une bonne heure, alors que l’équipe de sonorisation frappe. Le propriétaire du lieu ne répond pas aux appels téléphoniques de l’association.
« Les vigiles sont là d’habitude », s’inquiète l’un des cinq techniciens son. Ce n’est pas la première fois que New Odass doit jouer dans cette salle. C’est la troisième année consécutive, et les dirigeants de l’association, Thierry et Sylène Séraphin, ont réservé les cinq dates de leur carnaval 2025 il y a un an, pour s’assurer qu’elles soient disponibles.
Le 10 janvier, lors de l’ouverture de la saison carnavalesque, le groupe guyanais avait déjà connu quelques frayeurs. Vers 21h, pendant l’installation dans la salle, une descente de police en bonne et due forme, accompagnée d’un contrôle URSSAF, avait marqué les esprits.
Aucun souci pour New Odass ce soir-là : tout était en règle grâce à la licence IV (débit de boissons alcoolisées) du couple Séraphin, qui tient un restaurant à Charenton-le-Pont (94). Mais le propriétaire de La Terrasse, la société P.T.S.S., s’est vu contraint de faire partir tous ses agents de sécurité, car ceux-ci, bien que facturés à New Odass, n’étaient pas déclarés. La soirée dansante s’était ensuite déroulée sans autre problème.
Norma Camara, chef d’orchestre du groupe et également l’une de ses chanteuses, espère une résolution aussi rapide du problème cette fois-ci : « Heureusement que j’ai pris de l’avance avec mon maquillage ». Mais elle pressent que les choses pourraient durer, voire s’envenimer : « C’est la première fois que je vois ça ! »
Cindy Jospitre, la jeune trésorière, elle aussi chanteuse, entrevoit une annulation de la soirée et résume en créole : « Chyen pisé anlè nou. »
À 21h10, Ronald Télusson, percussionniste, propose de changer de stratégie et d’appeler une autre salle, au Blanc-Mesnil (93).
Ce qui se déroule au Thillay n’est pas un incident isolé ni un coup du sort. C’est plutôt une réalité que les associations guyanaises qui animent le carnaval en région parisienne doivent apprivoiser.
À la veille du premier samedi, Dokonon avait déjà rencontré des difficultés pour obtenir cette même salle de La Terrasse : la mairie du Thillay a refusé l’autorisation temporaire de vente d’alcool demandée par Dokonon, alors que l’association y évolue depuis deux ans. Dokonon a ainsi organisé son événement dans une école au Blanc-Mesnil, avec en perspective l’annulation de ses autres dates prévues à La Terrasse jusqu’en mars.
De son côté, New Odass a vécu un deuxième week-end préoccupant sur le plan financier. L’association avait réservé La Terrasse pour accueillir le roi Vaval et sa reine le 17 janvier. Mais lorsque la Fédération Internationale des Associations & Acteurs Guyanais (FIAG) et l’Office du Carnaval Péyi Guyane ont préféré organiser une arrivée unique du couple royal le 18 janvier, New Odass a annulé sa réservation.
P.T.S.S., le propriétaire de La Terrasse, leur a alors réclamé l’intégralité du montant de la location, sous peine de bloquer une autre salle, à Champigny-sur-Marne (94), où la FIAG comptait organiser l’arrivée du roi Vaval. En effet, P.T.S.S. détient les deux salles… et peu lui importait qu’il s’agisse de deux associations et de contrats distincts. New Odass s’est donc arrangé avec la FIAG : la somme due a été réglée à P.T.S.S., et la salle de Champigny a pu être débloquée.
Mais la FIAG n’était pas au bout de ses peines. En déclarant son événement du 18 janvier au commissariat de Champigny-sur-Marne, Roméo Mandé, président de la fédération, apprend qu’il est interdit de vendre de l’alcool au-delà de 2h du matin dans cette ville. La FIAG a alors dû se rabattre sur une salle à Boissy-Saint-Léger, où cette contrainte ne s’applique pas.
Retour au Thillay, ce 24 janvier, vers 22h. Les techniciens son continuent de secouer la chaîne du portail. Toujours rien. Jamais deux sans trois ? « Dokonon le premier week-end, la FIAG le deuxième… mais pas nous ! » martèle Sylène Séraphin.
Elle a déjà contacté la gendarmerie pour faire valoir son bon droit : l’accès à la salle pour une soirée carnavalesque civile (non masquée) payante avec vente d’alcool. Les gendarmes ont assuré qu’ils viendraient.
Vers 22h22, la gendarmerie nationale arrive : une femme-cheffe et trois hommes du commissariat de Roissy-en-France (95), dont un, arme en bandoulière. Celui-ci demande à voir tous les documents relatifs à l’affaire : pièce d’identité de Thierry Séraphin, licence de vente d’alcool, permis d’exploitation, contrat de location… Tout est en règle : « Même quand on est en règle, regardez les problèmes qu’on a ! », souffle le Guyanais.
Le patron de P.T.S.S. arrive enfin à 23h. Les gendarmes établissent qu’il s’agit d’une confusion : le refus de la mairie du Thillay de délivrer une autorisation temporaire à Dokonon pour le 25 janvier ne concerne en rien New Odass pour ce 24 janvier.
Finalement, la soirée est maintenue. Au moment de reculer sa voiture pour décharger, Sylène Séraphin découvre que son pneu avant droit est crevé. Décidément !
Malgré ces péripéties, le public est fidèle et la soirée a bien lieu. Toutefois, New Odass a dû annuler son live du vendredi 31 janvier et cherche une salle pour son dernier événement du carnaval 2025, prévu le vendredi 7 février. « Il est temps que la Guyane ait une salle à elle ! », conclut-elle.

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