Jean-Paul Delfino : « Je ne voulais pas jouer au Guyanais ! »
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LITTERATURE

Jean-Paul Delfino : « Je ne voulais pas jouer au Guyanais ! »

O.Z.
Guyanes de Jean-Paul Delfino, est sorti récemment en poche. Son nouveau roman est publié en septembre, il raconte l'histoire de l'artiste Suzanne Valadon.
Guyanes de Jean-Paul Delfino, est sorti récemment en poche. Son nouveau roman est publié en septembre, il raconte l'histoire de l'artiste Suzanne Valadon. • O. LAROUBI

Guyanes de Jean-Paul Delfino*, est sorti récemment en poche. L'auteur nous annonce la parution d'une suite à cette flamboyante saga historique qui a remporté de nombreux prix**.

Vous êtes l'auteur de nombreux romans (plus d'une vingtaine, sans compter les ouvrages collectifs, NDLR). « Guyanes » est le premier dont l'intrigue se déroule chez nous...

Oui. Il m'a fallu plus de dix années de voyages en Guyane avant de pouvoir commencer à imaginer, sans trahir, l'écriture d'un roman sur cette terre à nulle autre pareille. Je ne suis pas un aventurier Wikipédia. Lorsque je parle d'un fruit, de bruits, d'odeurs, j'ai besoin de les avoir éprouvés moi-même.

Quels sont vos liens avec la Guyane ?

Ce sont des liens d'amitié. Avec Olivier Copin, remarquable dessinateur et professeur d'arts plastiques, un homme remarquable. Avec Tchisséka Lobelt de l'association PromoLivres, qui organise tous les deux ans le salon du livre à Cayenne. Avec Monique Dorcy, qui a consacré sa vie à l'éducation, à la défense et à la valorisation de la Guyane. Avec Gérard, de la médiathèque de Maripasoula, qui organise le merveilleux salon Mapa Buku Festi. Avec Rémy Peru-Dumesnil, un jeune auteur guyanais promis, je crois, à un bel avenir.
Avec Emmelyne Octavie, une artiste complète, pertinente et impertinente. La liste serait trop longue si elle devait être exhaustive. Comme disait Blaise Cendrars, en substance : on ne connaît une terre que lorsqu'on a été accueilli chez un habitant et que l'on a partagé un repas avec lui. Un bouillon d'awara, par exemple !

L'intrigue se déroule à la fin du XIXe siècle. Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire sur cette période de l'histoire ?

Lorsque j'ai commencé mes recherches, je me suis rendu compte d'une chose que j'ai encore du mal à réaliser aujourd'hui. Il n'existait aucun roman historique sur la Guyane. Des ouvrages très documentés, écrits par des universitaires, oui. Des romans haletants et contemporains écrits, dans la catégorie polars, par Colin Niel, oui. Mais aucun roman historique fleuve - alors que l'histoire-même de la Guyane le réclamait depuis... toujours !

Pourquoi ce titre « Guyanes » au pluriel alors que l'histoire se déroule, en majorité, en Guyane française ?

Pour moi, la nation guyanaise existe, bien entendu. Mais c'est le résultat d'un vivre ensemble, avec des hauts et des bas, de multiples communautés, issues des quatre coins du monde. Descendants d'Indiens, d'esclaves venus d'Afrique, d'Européens, Hmongs, Saramakas, Paramakas, Alukus, Bosches, Bonis. L'humanité tout entière se retrouve et se rassemble en Guyane.

Quelques mots sur les personnages principaux...

Il y a une jeune femme, Clara. Capturée sur les barricades de la Commune, elle est aussitôt envoyée au bagne en tant que pétroleuse. Mané, lui, est un jeune esclave brésilien en fuite. Et Alphonse, un arriviste, un intrigant de la pire espèce. Ils sont tous trois non-Guyanais. Et ce n'est pas un hasard. Je ne voulais pas, en tant qu'auteur, jouer au Guyanais. Je voulais que le lecteur découvre la Guyane à travers les yeux de mes trois héros, trois candides. Seuls une Guyanaise et un Guyanais peuvent réellement parler de leur terre, de l'intérieur. Moi, je ne fais que témoigner, raconter, donner à voir à celles et ceux qui le veulent bien.

Vous êtes auteur, mais également scénariste. Peut-on imaginer la transcription de ce roman à l'écran ? L'avez-vous imaginé comme un film ou une série ?

Je serais ravi de voir « Guyanes » adapté à l'écran. Mais je ne suis qu'un raconteur d'histoires, et ce sont les producteurs et les diffuseurs qui décident. Une série serait formidable. Si elle devait se faire, je serais très pointilleux sur la réalité de la Guyane qui sera montrée à l'écran. J'imposerai, dans la mesure de mes moyens, la présence de Guyanais avant tout en tant qu'experts de la jungle, experts historiques, pour le travail sur l'orpaillage, etc. En ce qui concerne les acteurs, hélas, je n'aurai pas mon mot à dire. Mon roman, je l'ai écrit comme j'aurais écrit une lettre d'amour à une femme qui se nommerait Guyane. Il est donc hors de question que des diktats métropolitains viennent parasiter cet acte d'écriture qui peut se résumer en ces trois mots : « Guyane, je t'aime. »

Quels sont vos projets d'écriture ?

Une suite à « Guyanes ». Pas une suite pour faire du papier, pour faire un livre, mais une suite qui s'inscrit dans la grande histoire de la Guyane. Et qui va dénoncer les décisions politiques prises, le plus souvent, depuis Paris. Tout se passera durant la fin du XIXe siècle, non loin du territoire contesté brésilien. C'est un épisode qui éclairera d'une lumière forte la méconnaissance et le mépris absolu des politiciens métropolitains pour cette terre.
D'autre part, mon prochain roman sera lancé pour la rentrée littéraire de septembre. Son titre : « L'Affranchie de Montmartre ». C'est une histoire qui retrace le parcours tumultueux d'une artiste totalement hors normes, Suzanne Valadon.
*Jean-Paul Delfino sera présent, fin novembre, au prochain Salon du livre à Cayenne
** Grand prix des Sables d'Olonne (Fondation de France, Le Figaro). Prix remis par Jean-Christophe Rufin. Grand prix Saint-Exupéry de la ville du Mans. Prix remis par Daniel Pennac. Grand prix de l'Académie d'Aix-en-Provence
L'auteur nous annonce la parution d'une suite à cette flamboyante saga historique qui a remporté de nombreux prix.
L'auteur nous annonce la parution d'une suite à cette flamboyante saga historique qui a remporté de nombreux prix. • DR
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L'auteur nous annonce la parution d'une suite à cette flamboyante saga historique qui a remporté de nombreux prix*.
L'auteur nous annonce la parution d'une suite à cette flamboyante saga historique qui a remporté de nombreux prix*. • DR

Du bagne au livre

À l'occasion de la sotie en poche de Guyanes, voici une sélection d'ouvrages paru ces derniers mois sur les bagnes de Guyane.

Cayenne, matricule 51793

Publié à compte d'auteur il y a une dizaine d'années, cette BD vient de ressortir, cette fois aux éditions Plume verte. À travers un jeu de flashbacks, et en s'appuyant sur des lettres retrouvées par une jeune femme, le lecteur plonge dans l'atroce quotidien d'un bagnard. Amitiés, trahisons et rêves d'évasion rythment les journées où plane constamment l'ombre de la mort.

"Cayenne, matricule 51793" de Blanco et Perrin, éditions Plume verte

L'incorrigible, itinéraire d'un bagnard ordinaire

Lorsqu'il découvre, aux archives d'Outre-mer, le nom d'un bagnard avec qui il partage un nom de famille, l'auteur se met en tête de retracer le parcours d'un bagnard « ordinaire ». Aux antipodes de ce que nous a offert le 7e art et la littérature par le passé, il ne met pas en scène les grandes tentatives d'évasion ni les matricules illustres. Ce parti pris n'enlève rien à la force de ce roman graphique en noir et blanc, sans paroles.

"L'incorrigible, itinéraire d'un bagnard ordinaire", de Roland Cros, éditions L'échappée

Les peintres du bagne

Dans ce beau livre, préfacé par Rodolphe Alexandre, André Bendjebbar, agrégé d'histoire et docteur en histoire, retrace un siècle de bagne à travers l'art. L'ouvrage reproduit 160 tableaux et dessins, tantôt naïfs, tantôt dignes des petits maîtres. Portraits, scènes de vie, homosexualité, corvées, crimes... autant de sujets traités à travers les œuvres, mais aussi à l'aide de textes éclairants. Une bonne manière d'aborder l'histoire.

"Les peintres du bagne" d'André Bendjebbar, éditions Les Presses de l'Enap (École nationale d'administration pénitentiaire)

Les oubliés de l'enfer vert

En 1923, Charles, jeune étudiant parisien, décide de s'engager comme gardien au bagne de Guyane pour tourner le dos à son passé. La dureté du bagne le prive de ses illusions, cependant, lorsque des forçats disparaissent avant d'être retrouvés assassinés dans l'indifférence générale, il ne peut rester sans rien faire et décide de mener l'enquête.

"Les oubliés de l'enfer vert"

de Louise d'Auzay,

City Éditions

Extrait de Guyanes de Jean-Paul Delfino

 La Guyane n'est pas une terre comme les autres

« La Guyane n'est pas une terre comme les autres. Le danger y est partout, vous dis-je. Là-bas, et vous pourrez le constater, tout y est immense, démesuré. Dans la jungle, les arbres montent vers le ciel pour atteindre quarante, cinquante mètres de hauteur. La canopée qu'ils forment est si épaisse qu'elle éteint le soleil lui-même. À ce que l'on m'a dit, même à midi, il y a fait noir comme dans un four. Aventurez-vous sans guide dans ce dédale et vous n'y survivrez pas plus de quelques minutes.

Un boa vous gobera tout cru, vous serez piétiné par des cochons sauvages, un tigre vous mastiquera et digérera jusqu'à votre costume. Mais le pire, hélas, n'est pas là... (...) Cependant, je persiste à croire que ces créatures de Dieu, aussi dangereuses qu'elles puissent être, ne sont rien en comparaison d'une autre menace, bien plus prégnante celle-ci, et qui règne en maîtresse sur tout le territoire (...).

Le plus grand danger : l'homme

Ce danger se rencontre à chaque pas, que ce soit dans la préfecture de Cayenne comme dans les immensités de la jungle qui est encore loin d'avoir été explorée et cartographiée, soit dit en passant. (...) Je persiste à croire que le plus grand danger pour cette terre créée par notre Seigneur est tout simplement l'homme. Et lorsque je dis l'homme, je devrais même préciser : l'homme blanc. »

On en redemande !

Jean-Paul Delfino nous embarque dans une machine à remonter le temps pour un fabuleux voyage. Imaginez : marcher dans les artères quadrillées d'un Saint-Laurent régi par l'Administration pénitentiaire, arpenter les allées poussiéreuses d'un Cayenne grouillant de monde, cœur battant de la Guyane, où (déjà) « les façades élégantes côtoient les baraques infâmes ». C'est là que la vie jette Mané, esclave brésilien en fuite, Clara, révolutionnaire condamnée au bagne, et Alphonse, fils de nouveaux riches, criblé de dettes en France. Aventure, suspense, amour, petits et grands drames : tous les ingrédients sont là, savamment dosés par une main experte, pour nous régaler. On en redemande !

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