Davy Rimane : « L'immigration est un fait historique, il convient de faire avec »
France-Antilles Téléchargez l'application France-Guyane Installer

La radio 100% Caraïbes
Tribune

Davy Rimane : " L'immigration est un fait historique, il convient de faire avec "

Davy Rimane député de la Gauche démocrate et républicaine
Davy Rimane président de la délégation Outre-mer de l'Assemblée nationale remet le " rapport d'information sur l'avenir institutionnel des Outre-mer ".
Davy Rimane président de la délégation Outre-mer de l'Assemblée nationale remet le " rapport d'information sur l'avenir institutionnel des Outre-mer ". • J.S

Un journal, c'est aussi un espace de liberté et d'expression libre. Envoyez-nous vos tribunes, vos prises de position, vos avis à l'adresse france.guyane@agmedias.fr. Ici, une tribune du député Davy RImane qui répond au maire de Montsinéry-Tonnégrande, Patrick Lecante sur le sujet de l'immigration choisie (lire le France-Guyane de la semaine dernière). Pour l'élu kouroucien, l'immigration est une chance et doit être une arme du développement de la Guyane pour cela l'État doit mettre en place un accueil digne de la République.

Bien plus qu'une frontière géographique ou administrative, notre fleuve Maroni est connu de chacun et chacune comme un bassin de vie et de cultures, peuplé de longue date par une population dont la pluralité est à l'image de la Guyane : diverse, foisonnante, riche. Se sont côtoyés sur ses rives Amérindiens, Bushinengués ou encore Créoles, pour certains condamnés au bagne de Saint-Laurent, Surinamais rescapés de la guerre civile qui a longtemps meurtri notre voisin d'en face, Haïtiens et Brésiliens à la recherche de conditions de vie meilleures, Syriens et Afghans, plus récemment, confrontés aux complexités du droit d'asile. 

 

La Guyane a été à la fois victime et témoin du contexte esclavagiste et colonial produit par les sociétés européennes en plein essor capitaliste, dont l'idéologie a permis d'exploiter une partie de l'humanité et de forger les figures du " Noir " et du " Blanc " qui imprègnent encore fortement l'imaginaire français. Pourtant, malgré une histoire dont les plaies encore vives nous confrontent quotidiennement au défi du vivre-ensemble, certaines figures politiques locales se révèlent perméables à un discours que la France a vu émerger au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que la crise économique qui a fait suite au premier choc pétrolier initiait un changement de regard des pouvoirs publics et de l'opinion sur les immigrés, dont la présence est depuis jugée de plus en plus problématique.

"Exclusion au sein de la société guyanaise"

Un discours - qui fait désormais son chemin en Guyane - centré sur le " trop d'immigrés " et cherchant à implanter chez nous le mythe désormais bien connu de l'étranger chasseur d'allocations qui ne serait, à notre échelle géographique, bon qu'à voler le pain des Guyanais. 

Il est grandement paradoxal de constater qu'alors même que cette idéologie s'est accompagnée en France d'une stigmatisation des populations postcoloniales qui ramène, aujourd'hui encore, ultramarins comme maghrébins ou africains à la figure indésirable de l'altérité, nous soyons, en Guyane, témoins d'une tendance délibérée à accorder une caution institutionnelle et politique à des rapports d'exclusion au sein de la société guyanaise. 

Ne dénaturons pas la pensée d'Édouard Glissant : loin de désigner un modèle de société unique, le " Tout-Monde " cher au poète implique de penser le monde en tant que totalité, certes imprévisible et insaisissable mais n'excluant pas la moindre particule, de développer des liens là où d'autres seraient tentés par la facilité du repli, de la fermeture et du rejet. Cette " toile du vivant " est notre unique rempart face à la progression des nationalismes, de la xénophobie et de la résurgence d'un racisme de plus en plus décomplexé. 

Cette figure de l'Autre, de l'étranger, devient la source de fixation produisant violences et stigmatisations.

La fabrique d'une identité guyanaise par différence, qui érigerait la figure de l'Autre, comme source de hiérarchisation, est une impasse. L'immigration est un fait historique et il convient de faire avec. L'exemple mahorais nous le démontre : la conviction selon laquelle l'immigration serait la source première des maux mahorais a conduit à ce que soit promulguée en 2018 une loi venue fragmenter le droit de la nationalité. Depuis, les enfants nés à Mayotte sont les seuls à ne pas pouvoir accéder à la nationalité française dans les mêmes conditions que les enfants nés ailleurs sur le territoire français. Elle n'aurait pas plus d'effet sur l'attractivité de la Guyane pour des populations en quête d'une vie sauve, ou d'une existence, a minima, décente, si elle était étendue à notre territoire.

"Cache-misère"

Criminalité, saturation des écoles et des hôpitaux, chômage, coût de la vie, bidonvilles... À Mayotte comme en Guyane, et comme dans l'ensemble des territoires ultramarins, la focale placée sur la thématique de l'immigration, véritable serpent de mer, n'est qu'un cache-misère qui conduit à invisibiliser et à nous détourner de la question sociale et économique, dans un contexte où la départementalisation est restée largement inachevée. Les tensions sociales répétées - liées notamment à l'emploi, aux inégalités, à l'insécurité - qui ont traversé les outre-mer entre 2006 et 2009, puis de nouveau en 2017 en Guyane et en 2018 à Mayotte et à La Réunion, soulignent la permanence, voire l'aggravation des fragilités économiques et sociales qui nous valent le qualificatif peu flatteur mais grandement révélateur de " territoires abandonnés " de la République. 

Alors que différents travaux universitaires ont su démontrer comment la traite négrière, l'esclavage et la colonisation ont inventé la figure du " Noir " et façonné l'imaginaire français, tandis que les conséquences de " l'œuvre civilisatrice " de la France se font encore ressentir très concrètement en Guyane, nous ferions preuve d'un cynisme déplorable si nous réhabilitions à l'égard d'autrui les turpitudes que nous étions les mêmes à dénoncer lorsqu'elles nous étaient appliquées. 

"Remettre l'église au milieu du village"

Face aux discours qui semblent dépeindre une déferlante migratoire imaginaire en Guyane, laquelle nourrirait le décrochage socio-économique de notre territoire et légitimerait en conséquence des pratiques discriminatoires aux contours utilitaristes dignes des pratiques d'engagisme post-esclavagistes, il convient dans un premier temps de remettre l'église au milieu du village. La Guyane, par sa position géopolitique, est l'un des territoires de France où s'applique un des plus forts taux de protection à l'égard des demandeurs d'asile. Les dispositifs d'accueil, sous-calibrés, sont donc saturés, dans un contexte où les conditions matérielles d'accueil se caractérisent par des entorses au droit commun (l'allocation pour les demandeurs d'asile est par exemple diminuée en Guyane par rapport aux montants en vigueur dans l'hexagone, ce qui alimente les bidonvilles et favorise la création de campements), où le manque de centres de formation et de remise à niveau en langue précarise l'insertion, où les migrants sont souvent livrés à eux-mêmes face aux décisions d'une administration débordée. 

"L'immigration utilitariste"

Notre faiblesse n'est pas législative - le Conseil d'État ayant par ailleurs régulièrement déploré l'inflation législative en matière de politique migratoire - mais est avant tout le résultat d'un déficit humain, financier et matériel. Elle est par ailleurs accentuée par des postures politiciennes soumises à la conjoncture et à l'injonction de l'immédiateté qui éloigne toute doctrine qui soit valable au-delà de l'instant T. 

J'estime que l'immigration utilitariste promeut l'étiquetage ethnique et favorise une politique de quotas qu'il serait illusoire de tenter d'appliquer à la Guyane. L'immigration utile, quant à elle, est celle qui, tout en prenant en considération nos besoins économiques, fait la part belle à l'humanitaire sans faire fi d'une nécessaire dimension sécuritaire que nous appelons tous de nos vœux. 

Notre souci premier devrait être de promouvoir une politique d'accueil et d'intégration qui, sans léser les Guyanais, soit adaptée à notre géographie et attentive aux mouvements de populations intrarégionaux. Enfin, rappelons que l'époque coloniale est révolue et que toute politique aux relents colonialistes caractérisée par des entorses aux règles de droit commun en matière sociale devrait nous inciter à, collectivement, nous mobiliser. 

Édition spéciale :
Rétro 2025

Revivez toute l'actualité marquante de la Martinique

Voir la boutique

Suivez l'info en temps réel
sur l'appli France-Guyane!

Télécharger