Patrick Lecante : « L’enfer vert est aujourd’hui un atout majeur pour notre pays »
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TRIBUNE

Patrick Lecante : « L’enfer vert est aujourd’hui un atout majeur pour notre pays »

De gauche à droite ; Pierre Dubreuil, directeur général de l'OFB, Sylvie Gustave-dit-Duflot, présidente du CA de l'OFB, Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires de France et Patrick Lecante, Président du Comité de l’eau et de la biodiversité, administrateur de l’OFB (Office français de la biodiversité.
De gauche à droite ; Pierre Dubreuil, directeur général de l'OFB, Sylvie Gustave-dit-Duflot, présidente du CA de l'OFB, Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires de France et Patrick Lecante, Président du Comité de l’eau et de la biodiversité, administrateur de l’OFB (Office français de la biodiversité. • DR

Patrick Lecante, président du Comité de l'eau et de la biodiversité de Guyane et administrateur de l'Office français de la biodiversité (OFB) assistait ce matin au conseil d'administration de ce dernier, en présence de Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique. Il y a prononcé un discours, demandant à l'État de prendre ses responsabilités en Guyane. Retrouvez ce discours ici. 

 
Discours au CA de l’OFB le 18/10/2020 de Patrick LECANTE, Président du CEB Guyane et Administrateur de l’OFB.

Madame La Ministre,

J’ai parcouru hier 7000 km pour venir ici. Je l’ai fait avec le sens du devoir et pour respecter l’honneur d’avoir été choisi pour siéger parmi vous. J’ai toujours plaisir à être ici, entouré de collègues et d’amis, pour pouvoir vous parler de la Guyane. Depuis 2017 et la création de l’AFB, avant même au sein de l’ONEMA, et désormais à l’OFB, je suis à vos côtés pour vous aider à développer cette belle maison et faire en sorte que les engagements initiaux et renouvelés de connaître et préserver nos richesses naturelles, et de mettre la biodiversité au cœur d’un développement humain partout en France soit respecté.

La Guyane est un territoire de la République. Mais beaucoup, chez moi, en doutent. Ce territoire qui a survécu à l’écart des projets de développement pendant des années a été finalement, et miraculeusement, préservé. Son drame était sa nature « vierge » immense. « L’enfer vert » est aujourd’hui un atout majeur pour notre pays.

Alors que le temps est à la reconnaissance de ce que la biodiversité nous apporte, la Guyane s’est vu promettre une destruction de sa biodiversité il y a quelques années par un projet minier déraisonnable. A contretemps de l’histoire. Depuis lors, aucun projet structurant, aucun espoir.

La Guyane est aujourd’hui persécutée par les mines illégales et la pêche illégale massives. Comment répondre à ces fléaux ? Comment puis-je retourner chez moi en disant que j’ai été entendu, mais qu’aucun acte ne suivra ?

Aujourd’hui, c’est à petit feu que notre biodiversité disparait, dans l’ignorance et en cachant d’un voile pudique les atrocités. Ce sont les tortues marines, dont la Guyane était le premier site mondial de ponte, qui ne sont plus présentes à cause de la surpêche, totalement illégale, dans les eaux territoriales de la France. Vous vous rappelez : « notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Il est facile de ne pas regarder au-delà d’un océan. Pourtant vous y verriez des attaques nombreuses :

- la pollution des eaux et des milieux aquatiques par l’orpaillage illégal, avec des conséquences majeures pour les hommes et les femmes de chez moi.

- l’utilisation de pesticides interdits qui arrivent depuis le Suriname voisin et sont utilisés pour les cultures.

- la pression anthropique immense de l’immigration illégale avec la création de villages entiers en pleine forêt.

- les effets du changement climatique :

o La modification du trait de côte avec les premiers réfugiés climatiques que sont les Amérindiens de Guyane qui souffrent de l’inondation dans les terres, et de la disparition de leurs plages sur la côte.

o la Hausse des niveaux des fleuves Maroni et Oyapock qui mettent des villages entiers plusieurs mois sous l’eau. Ce qui signifie une incapacité pour les habitants de se nourrir et le développement de maladies.

o Enfin, ce sont 30% de mes concitoyens qui n’ont pas d’eau potable et d’assainissement, ni d’électricité. 100 000 personnes. Imaginez l’impact sur la biodiversité.

J’ai toujours plaidé pour un développement de la valorisation économique de la biodiversité, en demandant et en obtenant la création d’une antenne de l’AFB en Guyane dédiée à ce sujet. J’ai été heureux d’avoir été entendu et de soutenir l’OFB localement, et d’avoir pu permettre le financement d’innombrables projets en matière d’eau et de biodiversité. Il manque des projets de développement fondés sur la biodiversité. Je suis en faveur d’une pêche raisonnable, d’une agriculture raisonnée, même d’une exploitation minière encadrée. Les guyanais sont disposés à croire à une autre voie, celle qui valorise la biodiversité en créant des emplois. Mais il faut prouver qu’elle est possible.

Ma commune est exportatrice d’énergies renouvelables, elle a accueilli une usine de wassaï tournée vers l’exportation de produits bio, elle développe un projet de ferme ostréicole, elle aborde désormais la reconversion d’un site industriel en lieu d’accueil pour startups vertes. Nous fêtons les 10 ans de l’usine Dilo, seule usine d’eau de source en bouteille du territoire.

J’ai eu le plaisir de lancer « Bio-Plateau », première initiative internationale de gestion frontalière des eaux avec le Suriname et le Brésil. Nous pouvons le faire, ensemble !

La Guyane a été largement préservée. Je crois fermement aujourd’hui que cette situation est un atout. Mais cet atout disparait parce que face à un projet réussi, nous avons plus de 50 exemples de pêche illégale, orpaillage illégal, déforestation illégale. Nous avons besoin d’exemples de réussites de valorisation de la biodiversité créant des emplois :

- nous devons miser sur la pêche et l’agriculture durables, vecteurs de croissance.

- nous devons disposer d’un fonds d’amorçage vert pour aider les entreprises innovantes,

- nous devons avoir la possibilité d’accélérer les projets qui prennent 10 ans pour se monter.

- nous devons valoriser notre ressource en eau, l’une des premières au monde par habitant.

De nombreux européens viennent se former et rechercher en Guyane, sur les sujets de carbone ou de bio ressources, mais peu de Français : essayons de valoriser ce territoire. Je me bats depuis des années pour porter la voix de la Guyane, ici et ailleurs, pour valoriser cet atout immense pour la France. J’ai fait aux gouvernements successifs des propositions pour travailler sur ce sujet, et je vous les renouvelle.

Madame la Ministre, je vous remercie de m’avoir écouté. Je vous invite à venir en Guyane à la rencontre des projets qui ne demandent qu’à avancer avec votre soutien pour faire de la biodiversité un modèle de développement unique, un exemple pour la France et pour le Monde, dans la perspective des prochaines rencontres internationales. Nous avons des ressources, nous avons les volontés, il nous manque du capital et un cap, clair et ambitieux. Il nous manque des exemples de réussite pour emmener la Guyane vers le chemin de la valorisation économique de la biodiversité. Il nous manque peut-être aussi un intérêt de la part de l’Etat. Le temps presse ; nous sommes prêts. Venez nous voir et prendre part aux initiatives de terrain.

Je vous remercie de votre attention.