Haïti–République dominicaine : la chanson « Leo Leo » crispe les ultranationalistes
France-Antilles Téléchargez l'application France-Guyane Installer

La radio 100% Caraïbes
8s
×
CHEZ NOS VOISINS

Haïti–République dominicaine : la chanson " Leo Leo " crispe les ultranationalistes

Jacques Vilus
Réseau Social Bullin47, la collaboration musicale sur le Remix titre « LeoLeo » de l’artiste haïtien Afriken (à gauche) et l’artiste dominicain Bullin47
Réseau Social Bullin47, la collaboration musicale sur le Remix titre « LeoLeo » de l’artiste haïtien Afriken (à gauche) et l’artiste dominicain Bullin47 • DR

La collaboration entre l'artiste urbain haïtien Afriken An et le Dominicain Bulin 47 autour du titre " Leo " provoque des réactions hostiles dans les milieux ultranationalistes de République dominicaine. Mais les images du passage d'Afriken, de la frontière jusqu'à Santo Domingo, racontent une autre histoire : celle d'un morceau qui circule librement dans la rue et révèle, au-delà des tensions politiques, l'intensité des échanges culturels entre les deux sociétés.

Il suffit parfois d'un morceau de dembow diffusé à plein volume pour déplacer le regard. Depuis plusieurs jours, les images du parcours d'Afriken An en République dominicaine circulent sur les réseaux sociaux. Le chanteur haïtien s'y est rendu pour travailler avec Bulin 47, figure de la scène urbaine dominicaine. De la zone frontalière jusqu'à Santo Domingo, l'accueil réservé à Afriken surprend par sa spontanéité. Des enfants chantent à son passage. Des habitants reprennent le refrain " Leo, Leo, Leo ". Même des militaires dominicains apparaissent dans les séquences en train de fredonner le morceau. Ce ne sont ni des images officielles ni une opération diplomatique. Elles montrent simplement un artiste accueilli par un public qui connaît sa musique. Et c'est précisément ce caractère ordinaire qui donne à la séquence une portée particulière.

La collaboration qui dérange

Dans certains secteurs ultranationalistes dominicains, le rapprochement passe beaucoup moins bien. Des critiques ont visé Bulin 47, accusé de collaborer avec un artiste haïtien [certaines allant même jusqu'à dire qu'il a trahi la patrie….] alors que les relations entre les deux pays restent marquées par de fortes tensions autour de la migration, de la sécurité et de la frontière.

L'argument consiste à considérer que le contexte politique et historique imposerait aux artistes dominicains davantage de distance vis-à-vis de leurs homologues haïtiens. Mais cette polémique révèle aussi une contradiction : si une simple collaboration musicale suffit à provoquer autant de réactions, c'est qu'elle touche à quelque chose de plus profond que la musique. Elle remet en cause l'idée selon laquelle la frontière politique devrait nécessairement produire une frontière culturelle et a fortiori musicale.

Le commerce de la tension permanente

Il faut se garder de réduire tous les opposants à cette collaboration à une même logique. La question haïtienne demeure un sujet politique extrêmement sensible en République dominicaine et les inquiétudes liées à la sécurité, à l'immigration et à la crise haïtienne sont bien réelles, on ne peut les écarter d'un simple revers de la main. Mais certains discours ultranationalistes vont plus loin. Ils entretiennent une représentation de la relation avec Haïti fondée presque exclusivement sur la menace, la séparation et la méfiance. Dans ce récit, voir un artiste haïtien traverser la frontière, être accueilli par des Dominicains et travailler avec une vedette locale constitue forcément une anomalie. Les images de la vidéo de la chanson " Leo " racontent pourtant autre chose. Elles ne prétendent évidemment pas régler les contentieux historiques ou les différends entre les deux gouvernements. Elles montrent simplement que la réalité sociale ne se laisse pas enfermer aussi facilement dans les catégories du discours politique.

Une relation tendue, mais loin d'être réduite au conflit

Les tensions entre Port-au-Prince et Santo Domingo sont réelles. La politique migratoire dominicaine, les expulsions de ressortissants haïtiens, la surveillance de la frontière et les désaccords sur la gestion de la crise haïtienne alimentent régulièrement les crispations. Mais les deux États continuent aussi de dialoguer et de coopérer sur certains dossiers. Les échanges économiques restent importants et la frontière demeure un espace de circulation de personnes, de marchandises et d'activités. Cette réalité impose de nuancer l'image d'une île coupée en deux blocs hermétiques

Quand la culture passe avant les discours

La musique urbaine est l'un des espaces où cette porosité apparaît le plus clairement. Le Dembow dominicain et les musiques urbaines haïtiennes et même traditionnelles (exemple du Gagá dominicain, voir focus plus bas) circulent auprès de publics qui ne se préoccupent pas toujours de la langue, de la nationalité ou des controverses diplomatiques. Les artistes s'écoutent, se rencontrent et collaborent. La vidéo de " Leo " en offre une illustration spectaculaire. Il serait néanmoins excessif d'en tirer la conclusion que les populations haïtienne et dominicaine vivent dans une harmonie générale. Les discriminations, les tensions sociales et les incompréhensions existent. Les images d'une chanson ne les effacent pas. Mais elles montrent une réalité souvent moins visible : à côté des conflits institutionnels et des discours identitaires, il existe des relations quotidiennes faites de curiosité, de travail, de commerce, de musique et de rencontres. Cette collaboration musicale entre l'artiste haïtien Afriken An et l'artiste dominicain Bullin 47 a le mérite d'exposer le décalage brutal entre le discours identitaire et la réalité du terrain. Une fois les micros des propagandistes coupés, la curiosité, l'interpénétration culturelle et les solidarités du quotidien, qu'elles soient professionnelles ou amicales restent le véritable moteur de la rue dominico-haïtienne.

La frontière n'arrête pas les refrains

C'est peut-être là que réside l'intérêt de cette polémique. " Leo Leo " ne constitue pas un acte diplomatique. Afriken et Bulin 47 ne négocient ni traité ni accord bilatéral. Ils font de la musique. Mais cette musique révèle malgré elle la difficulté de maintenir une séparation absolue entre deux sociétés qui partagent la même île et dont les populations se côtoient depuis des générations. Les discours peuvent durcir la frontière. Les chansons, elles, continuent de la traverser.

Édition spéciale :
Rétro 2025

Revivez toute l'actualité marquante de la Martinique

Voir la boutique

Suivez l'info en temps réel
sur l'appli France-Guyane!

Télécharger
8s
×