BD : Rencontre avec Joub et Davodeau
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BD : Rencontre avec Joub et Davodeau

Propos recueillis par Arnaud Saint-Maxent

Davodeau : "Je fais de la BD huit ou dix heures par jour. C'est un travail de longue haleine, c'est parfois long, parfois un peu ingrat, c'est solitaire et c'est un travail de marathonien". © photos : ASM

Joub : "Le travail de dessinateur est plutôt solitaire (qui) me lasse assez vite. J'ai besoin de travailler aussi en groupe, en équipe."

À l'occasion du festival de bande dessinée Le Carbet des Bulles, rencontre avec deux auteurs, Joub et Davodeau. Le premier s'est installé en Guyane l'an dernier et s'est investi dans l'organisation du festival, y présentant notamment deux expositions. Ensemble, ils ont créé le personnage de Géronimo. Après trois tomes parus aux éditions Dupuis, ils comptent désormais lui faire vivre l'aventure guyanaise.

Joub, vous présentez deux expositions dans le cadre du carbet des bulles. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Joub : Ce sont deux expos que j'ai créées. La première explique comment on fait un livre de A à Z, "de l'idée au livre", où on reprend toutes les étapes de la création d'une BD, l'idée, les sources d'inspiration, le scénario, le dossier pour envoyer à l'éditeur, le découpage, le crayonné, l'encrage… toute la technique et les démarches à faire pour publier un livre. La deuxième expo est plus sur mon univers graphique. J'y présente tous les livres que j'ai faits plus tout ce qui peut être graphisme, aquarelle, photo, portrait etc. Tout ce qu'on peut faire en dehors de notre pur travail d'auteur de bande dessinée. C'est plutôt pour présenter une variété de dessin ou tout ce qu'on est susceptible de faire quand on est dessinateur.
Au niveau dessin, le public peut découvrir un aspect de votre travail grâce à l'affiche du festival…
Joub : L'association carbet des bulles m'a demandé de faire l'affiche et j'ai voulu plutôt représenter Cayenne. Je suis en Guyane depuis 8 ou 9 mois et, traditionnellement, quand on arrive comme moi de l'extérieur, c'est plutôt la forêt qui nous impressionne et je pense qu'il y a eu beaucoup d'affiches sur ce genre d'événement qui ont été réalisées sur la forêt. J'avais envie de faire plutôt une affiche sur la ville de Cayenne, la place des Palmistes et les bancs verts, qui sont pour moi aussi quelque chose qui fait Cayenne, ces bancs verts que l'on voit partout. Et puis une petite illustration sur la lecture avec un public varié.
Vous faites partie de l'organisation du festival. Pourquoi cette envie de ne pas seulement y participer mais d'en être aussi un des artisans ?
Joub : Je suis co-organisateur d'un gros festival en métropole, qui s'appelle Quai des Bulles à Saint-Malo. Je continue de le co-organiser d'ici. Du coup c'est une partie de mon travail. Le travail de dessinateur est plutôt solitaire donc il y a une partie de mon temps où je travaille seul à ma table de dessin et ça me lasse assez vite. Étienne (Davodeau) a bien vu que les albums n'avancent pas au rythme qu'il le souhaiterait. Mais j'ai besoin de travailler aussi en groupe, en équipe, donc c'était naturel pour moi. L'envie de le faire et l'expérience que j'en ai me permettent de ne pas avoir peur de ce genre de tache. C'est plus difficile à faire ici pour des questions d'intendance comme des bêtes réservations de salle ou de matériel. C'est une vraie découverte d'organiser un salon ici.

Vous avez créé ensemble le personnage de Géronimo (trois tomes parus aux éditions Dupuis), un jeune homme sans-papiers qui découvre le monde en quelque sorte. Après trois albums, vous avez maintenant le projet de le faire évoluer en Guyane. Comment est-ce venu ?
Étienne Davodeau : On est venu au festival à Cayenne il y a trois ou quatre ans. À cette occasion on a fait une grande ballade en forêt, un peu épique. On a l'habitude en tant qu'auteur de BD de réutiliser comme matière première des choses qui nous arrivent et donc on avait envie d'utiliser ce contexte-là. Par ailleurs on était arrivés à une étape dans notre co-écriture de Géronimo où on avait bouclé trois albums et on n'envisageait pas bien d'abandonner la chose ici. On s'est attaché à ce personnage, à ses péripéties et on avait envie de lui faire faire quelque chose d'autre, surtout qu'à la fin du troisième album Géronimo part, on ne sait pas vers où…

Joub : Et on avait besoin aussi d'un pays un peu western. On utilise aussi un peu ce côté de la Guyane, avec cette ouverture et un côté occidental qui disparaît très vite dans la forêt, coupé du monde. On avait besoin de ce genre de lieu. On a hésité avec l'Afrique parce qu'on avait eu une expérience africaine. Pendant longtemps cela devait se passer en Afrique et quand on est venus en Guyane, on s'est dit que c'était meilleur. Et puis comme je suis sur place, cela permettra d'être tout prêt de la ressource documentaire pour ce livre. Après, moi j'aimerais travailler sur un livre purement issu de mon expérience de vie en Guyane. Je voudrais quelque chose qui soit vraiment issu de mon expérience sur place.
Géronimo est un personnage sans papier, qui n'a pas vraiment d'existence légale. Cela a une raisonnance particulière ici, en Guyane…
Étienne Davodeau : C'est vrai, il y avait cet aspect-là qui nous intéressait beaucoup. Et puis il y a le fait que Géronimo est un type qui a grandi loin de la civilisation, même si c'est en métropole, et qui du coup a des aptitudes en quelque sorte pour se retrouver seul dans la forêt, même si ce n'est que quelques jours. Le problème de l'identité, individuelle ou collective, dans un endroit comme ça où cette notion flotte un peu, ça nous a vachement parlé et ça a été très vite. En sortant de la forêt guyanaise on s'est dit "c'est un endroit pour lui !" C'est pour ça qu'on a réorienté notre récit vers ce lieu. Et puis graphiquement, c'est très intéressant…

Joub : En fait on ne peut pas trop développer car il y a une vraie articulation surprise dans le livre qu'on ne dévoilera pas.
Pour clore le chapitre, ce nom de Géronimo a une raisonnance particulière chez les Amérindiens pour qui il est symbole de résistance. Est-ce que vous y pensez, à faire attention à ne pas froisser certaines susceptibilités ?
Joub : Le projet est issu de métropole, donc Géronimo s'appelait comme cela avant de venir en Guyane. En métropole, je n'y pense pas deux secondes. Ici, je n'y pense pas trop mais peut-être qu'il faudrait que j'y réfléchisse un peu plus. Le côté identitaire, c'est quelque chose qui me dérange. En Bretagne par exemple, je déteste ce côté identitaire des Bretons. Moi, je vis dans la république laïque, mais ici je manque complètement d'expérience sur ce terrain et des revendications de chacun.
Le carbet des bulles peut-il vraiment permettre de faire mieux connaître la BD au public guyanais alors que ce média n'est pas forcément très répandu ici ?
Étienne Davodeau : C'est un des objectifs de tout festival et de celui-ci en particulier. C'est quelque chose auquel je suis assez sensible. J'aime bien l'idée d'amener la bande dessinée vers des gens qui a priori ne la lisent pas ou pensent qu'elle n'est pas pour eux, parce que la bande dessinée serait juste pour les lecteurs de BD. Je pense qu'il y a un livre de BD au moins pour chaque personne, mais il le faut le trouver. La bande dessinée n'est pas l'espèce de caricature qu'on en a parfois quand on la connaît mal. Elle a évolué, notamment dans les 15-20 dernières années, il y a eu beaucoup d'ouverture, beaucoup de champs nouveaux qui ont été explorés. La mission d'un festival c'est aussi cela, c'est aller chercher les gens. Ce n'est pas pour combler le besoin des bédéphiles qui se débrouillent seuls en quelque sorte. Ils se renseignent, ils savent. Moi j'aime bien faire du prosélytisme, aller dire à des gens qui n'en lisent pas : "essaie ça, lis ça, ça devrait t'intéresser". Quand je fais un livre sur un vigneron (Les ignorants, éditions Futuropolis), un de mes plaisirs est de savoir que le livre part dans des endroits où la bande dessinée va peu.

Joub : Ca se complète avec des dispositifs de formation au niveau des bibliothécaires. Sur la Guyane on sent qu'il y a des dispositifs pour la lecture donc on participe à ça. L'expo est aussi faite pour cela. Elle sera mise à disposition pour aller dans les médiathèques, les écoles, pour toute personne qui a envie de faire un projet autour de la lecture. On va aussi recevoir des classes, organiser des ateliers d'écriture.
Est-ce facile de travailler la BD en Guyane ? Il n'y a pas beaucoup d'auteurs ici…
Joub : Le problème en Guyane, pour avoir une création bande dessinée ou même littéraire en général, c'est que le marché guyano-guyanais est trop petit. On peut faire des livres et avoir un lectorat intéressant, c'est sûr, mais en vivre en ne faisant que ce métier d'auteur, en Guyane c'est mort. Déjà en métropole ce n'est pas évident sur des bassins de lecteur France-Belgique-Suisse-Canada, alors en Guyane c'est carrément impossible. Mais cela n'empêche pas la création. C'est là où le côté purement régional m'intéresse peu. Mon livre, même avec la Guyane au cœur du propos, sera de toute façon à destination de la Guyane et de la métropole, le propos ne sera pas limité aux gens de la Guyane. Il faut que le livre vive le plus largement possible. Je n'ai pas envie de me limiter à la Guyane, cela me semble trop restrictif comme vision.

Étienne Davodeau : Le problème de la bande dessinée, c'est que cela prend beaucoup de temps. C'est très difficile de faire de la BD le soir en rentrant d'un boulot alimentaire. Ca prend un tel temps et une telle énergie… Je constate que les gens qui ont essayé arrêtent après quelques années. Moi, je fais de la BD huit ou dix heures par jour. C'est un travail de longue haleine, c'est parfois long, parfois un peu ingrat, c'est solitaire et c'est un travail de marathonien. Je ne vois pas comment faire autrement. Moi, j’ai fait le choix il y a vingt et quelques années de tenter le coup. Il y a des hauts et des bas mais c'est la seule façon. La seule façon de s'y mettre, c'est de s'y mettre entièrement. Donc, si on le fait entièrement, il faut le faire pour des éditeurs, pour des gens qui peuvent nous le permettre, donc il faut un bassin de lecteur large.
Combien de temps justement comptez-vous entre l'idée d'une histoire et la BD entre les mains des lecteurs ?
Étienne Davodeau : C'est difficile à dire. Personnellement j'ai une maturation assez lente, je peux avoir un truc qui me traîne en tête durant quatre ou cinq ans que je n'ai pas le temps de développer. Il y a un moment où je m'y mets vraiment, où je commence à écrire un peu, c'est quelques semaines, quelques mois. Puis il y a la partie purement technique de la réalisation des pages et en général, pour ce qui me concerne, c'est un an et demi ou deux ans. S'ajoutent à cela deux ou trois mois nécessaires à la fabrication. Moi, je publie environ un livre tous les deux ans seul. Avec Joub ça me prend beaucoup moins de travail car ce n'est pas moi qui fais les dessins et c'est le dessin qui est vraiment chronophage.

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