Un coup de canif dans l'héritage de la décentralisation en Guyane
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Tribune de José Gaillou

Un coup de canif dans l'héritage de la décentralisation en Guyane

José GAILLOU, directeur de cabinet de Sinnamary
Les nations amérindiennes réclament des comptes à l'État dans l'échec de la lutte contre l'orpaillage illégal et ses conséquences : la pollution du fleuve et des populations qui y vivent.
Les nations amérindiennes réclament des comptes à l'État dans l'échec de la lutte contre l'orpaillage illégal et ses conséquences : la pollution du fleuve et des populations qui y vivent. • DR

Un journal, c'est aussi un espace de liberté et d'expression libre. Nous vous proposons, ici, de renouer avec nos " pages Débats ", en nous envoyant vos tribunes, vos prises de position, vos avis à l'adresse france.guyane@agmedias.fr. José Gaillou alerte sur la tentative étatique de s'ingérer dans la transition écologique et la protection de l'environnement en Guyane sous couvert d'accompagnement et d'ingénierie. Il rappelle la lutte du taureau de Corrossony, Elie Castor, mort il y a trente ans, contre l'État qui refusait d'appliquer la décentralisation de 1982.

La récente circulaire du Premier ministre consacrée à la territorialisation de la planification écologique, passée inaperçue au début de l'été 2026, marque une étape préoccupante dans les relations entre l'État et les collectivités locales.

Sous couvert d'accompagner les nouvelles équipes municipales et intercommunales issues des scrutins locaux, ce texte instruit les préfets de reprendre en main l'agenda écologique territorial. Pour la Guyane, territoire singulier dont l'évolution institutionnelle est au cœur des débats, cette injonction résonne comme un retour en arrière, heurtant de front les acquis de la décentralisation et l'héritage politique d'Élie Castor.

La recentralisation comme accompagnement

Le dispositif mis en place par la circulaire de Matignon s'inscrit dans une logique de recentralisation assumée, bien que présentée sous les atours de l'ingénierie et de l'accompagnement. Il est demandé aux préfets d'organiser des " sessions d'appropriation " visant à indiquer aux élus locaux les priorités nationales en matière de transition écologique, et de s'assurer que l'État et ses opérateurs " parlent d'une même voix ". Plus loin, le texte pérennise les Conférences des parties (COP) régionales avec un objectif clair : la mise en cohérence des moyens financiers sous l'égide préfectorale.

Cette architecture institutionnelle fait du représentant de l'État le véritable chef d'orchestre de la planification locale. Les collectivités sont invitées à appliquer des solutions " clé en main ", sans être associées à la définition stratégique des objectifs.

Comme le souligne l'Association des maires de France (AMF), cette dynamique risque de pénaliser les territoires refusant de s'aligner strictement sur le cahier des charges gouvernemental, instaurant une contractualisation conditionnée et asymétrique.

Pour la Guyane, cette reprise en main préfectorale constitue un signal malheureux. La Guyane n'est pas la France hexagonale : sa géographie, sa démographie et la richesse de sa biodiversité amazonienne exigent une gouvernance adaptée et souveraine sur ses propres enjeux environnementaux.

L'ombre portée sur l'héritage d'Élie Castor

L'injonction gouvernementale ravive le souvenir des luttes pour l'émancipation administrative des Outre-mer. Élie Castor, figure tutélaire de la politique guyanaise, s'était investi corps et âme dans l'application de l'acte I de la décentralisation en 1982. En tant que président du Conseil général de la Guyane, il avait ferraillé contre les résistances de l'État pour permettre aux collectivités locales de s'emparer de leurs nouvelles compétences.

 

 

 

Le combat de 1982, marqué notamment par la censure constitutionnelle du projet d'assemblée unique dans les départements d'outre-mer au nom de l'assimilation législative, visait à desserrer l'étau de la tutelle étatique. Élie Castor avait su utiliser ces lois de décentralisation pour impulser un projet de développement endogène, de l'aménagement de Sinnamary à la création de la Cité des sciences d'Amazonie.

Trente ans après sa disparition, commémorée en juin 2026, la circulaire de Matignon semble balayer cette philosophie de la responsabilité locale. Le décalage entre cette recentralisation préfectorale et l'actualité politique guyanaise est saisissant. Au moment même où l'État tente de reprendre la main sur la planification écologique, les élus guyanais plaident d'une seule voix pour une évolution institutionnelle majeure.

Un relent post-colonial

Dans ce contexte de négociation pour l'autonomie, faire du préfet le tuteur exclusif des politiques écologiques locales apparaît comme une provocation. Cela relève d'un réflexe jacobin, voire d'un relent post-colonial, suggérant en creux que les élus guyanais seraient incapables de concevoir et de piloter la transition écologique de leur propre territoire.

 

 

 

La transition écologique en Guyane ne peut se concevoir depuis les bureaux parisiens, ni s'imposer par la voie préfectorale. La forêt amazonienne, le littoral et les défis socio-économiques du territoire nécessitent une ingénierie politique locale forte et autonome.

Évolution institutionnelle le seul horizon

L'État envoie un mauvais signal en tentant de caporaliser l'action environnementale des collectivités. Pour honorer l'héritage d'Élie Castor et répondre aux défis climatiques contemporains, il est urgent de faire confiance à l'intelligence territoriale guyanaise et d'accélérer le processus d'évolution institutionnelle, seule voie capable de concilier République et responsabilités locales.

 

 

 

Manuel Valls et Antoine Poussier le préfet discutent avec des ouvriers d'un site d'orpaillage légal dans l'Ouest, lors de la visite officielle du MOM le 15 juin 2025.
Manuel Valls et Antoine Poussier le préfet discutent avec des ouvriers d'un site d'orpaillage légal dans l'Ouest, lors de la visite officielle du MOM le 15 juin 2025. • PT

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