Les élections européennes de juin 2024 : un cas de mobilisation électorale
Les élections européennes sont un fait inédit d'une élection multinationale entre 27 pays dont le poids démographique fixe le nombre de sièges à pourvoir au Parlement de Strasbourg. 705 sièges sont à pourvoir représentant 360 millions d'électeurs inscrits ; 81 postes d'eurodéputés sont dévolus à la France. Tout commence avec la France sous le Général de Gaulle qui s'engage auprès du Chancelier allemand Konrad Adenauer à construire une paix définitive et durable.
Les deux guerres mondiales du XXe siècle laissaient présager un effacement de l'influence de l'Europe sur le monde au profit des États-Unis et accessoirement de l'ex-Union soviétique (la Russie actuelle). Le 22 janvier 1963, les deux dirigeants français et allemand signent le traité de l'Élysée, oubliant les traumas d'un conflit absolu, marquant une réconciliation durable, moins d'une vingtaine d'années après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Les nations européennes affleurent au terme d'élargissements successifs. Les ex-dictatures de l'Europe du Sud font leur entrée fracassante, le Portugal et l'Espagne, marquant le pourtour d'une Europe politique. Les Ex-démocraties populaires » de l'est sous le giron soviétique complètent la panoplie à l'orée des années 2000.
La France, arc-boutée à sa doctrine « d'assimilation »
En 1979, le suffrage universel est décidé afin d'intégrer et d'amplifier l'adhésion des peuples européens sommés de s'entendre à marche forcée dans une union commune. Dans cette cohorte, trois pays sont confrontés aux vestiges coloniaux, aux relents vindicatifs. Le Portugal avec le territoire de Madère et des Açores, au large de la côte africaine, l'Espagne avec les îles Canaries et la France et ses territoires d'outre-mer disséminés dans tous les océans. Si le Portugal et l'Espagne consentent à une logique autonomique de ses territoires extra-territoriaux, la France reste, quant à elle, arc-boutée à sa doctrine « d'assimilation » ou de retenue quand elle le peut, notamment s'agissant des Antilles françaises, indifférente aux contradictions identitaires.
Une abstention massive
Dès le premier scrutin de juin 1979, les Guadeloupéens sont donc invités, comme l'ensemble national, à participer à un scrutin européen dont le cadre mental fixe le rapport harmonieux entre nations européennes dont les périphéries sont étrangères géographiquement et politiquement.
La stratégie des parties : les personnalités
Les partis politiques nationaux, étant des orchestrations de la mobilisation électorale, se mettent en branle pour « vendre » l'Europe en Outre-mer. La réponse du chanteur, compositeur martiniquais Djo Dézormo en 1989 « voici le loup » ayant fait le délice des carnavals populaires de l'époque, est restée emblématique du scepticisme entier des populations. Pressentant un ébahissement local, les états-majors politiques nationaux, appuyés par leur relais locaux, choisissent de mobiliser les élites politiques élues locales en les plaçant sur les listes jusqu'à les mettre en position éligible en dépit de la petitesse des suffrages qu'elles rapportent au plan national. Qu'à cela ne tienne, il faut intégrer à marche forcée. L'objectif est de conjurer l'indifférence locale tant il est vrai que les mobilisations électorales actualisent toujours le sort des territoires. Sachant qu'en Guadeloupe, le vote est cristallisé sur des personnalités qui tiennent de leur élection un lien personnel avec l'électeur, les états-majors nationaux mettent à contribution les personnalités locales : en 1979, Frédéric Jalton, maire des Abymes est élu député européen ; en 1994, c'est au tour du saintannais bien implanté Blaise Aldo, conseiller général du canton II, qui fait son entrée au Parlement de Strasbourg, suivie par Patrice Tirolien, le maire de Grand-Bourg de Marie-Galante (2009-2014) avant de laisser sa représentation élue à Maxette Pirbakas, en 2019 très connue dans le milieu agricole.
L'essentiel, c'est d'avoir un « Domien » qui « colore »
Peu importe l'étiquette, l'essentiel, c'est d'avoir un « Domien » qui « colore » le Parlement européen. Les autres territoires des « confettis de l'empire » ne sont donc pas en reste, compte tenu du poids géographique et démographique ; la Réunion dont la population excède celle de la Guadeloupe et de la Martinique réunies réclame son dû, dont profitent Margie Sudre, présidente du conseil régional de la Réunion (1993-1998), secrétaire d'Etat à la Francophonie (1995-1997) Jean-Claude Fruteau (député de la Réunion) et Younous Omarjee, héritier d'Hélie Hoareau, le député bien implanté de l'île. L'élection du jeune Rody Tolassy en Guadeloupe répond à cette logique bien établie dans la ville de Sainte-Rose, réussissant à mettre en ballotage le député de la 3ᵉ circonscription lors des dernières élections législatives de 2022.
Échec : marginalisation des territoires
Malgré la débauche des personnalités dans les localités outre-mer, l'abstention reste massive à tous les scrutins européens. Pour ce scrutin du 8 juin, le taux d'abstention en Guadeloupe est de 89,13%, même supérieure à celui du scrutin de 2019 où il atteignait 85,6%. Tous les autres territoires de l'Outre-mer français voisinent au même résultat d'indifférence, avec en moyenne seulement 17,5% de participation selon les chiffres officiels.
L'évitement des urnes montre bien l'inarticulation des discours européens à la réalité des îles dans leur environnement géographique. Tous les financements européens brandis par les thuriféraires de « l'Europe locale » laissent de marbre des populations outre-mer entière en attente de leur devenir. On ne vote pas dans l'abstraction. Un territoire se mobilise seulement quand il s'agit du destin de lui-même.

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