EN VIDÉO. Pourquoi nos ainés sont de plus en plus seuls ?
Nous avons rendu visite à Marie-Louise, une sexagénaire isolée, suivie par l'association Les Petits Frères des Pauvres. Une rencontre qui illustre la situation alarmante des personnes agées isolées en Martinique. Quels sont les causes de ce phénomène ? Comment renforcer le lien social entre les générations ? Muriel Ventadour, responsable de l'association en Martinique, et Serge Domi, sociologue, nous livrent leur analyse.
C'est dans son petit appartement coloré que Marie-Louise nous accueille en cet après-midi ensoleillé. Accompagnée de Guylène Eutionnat, responsable de l'équipe des Petits Frères des Pauvres, cette sexagénaire enjouée se réjouit de ce moment de partage qui rythme son quotidien souvent solitaire. Son cas n'est pas inédit, comme l'explique la bénévole qui visite régulièrement des aînés comme Marie-Louise. Ces rencontres sont parfois les seules qui maintiennent un contact avec l'extérieur. Des récits de vie comme celui-ci, malheureusement, semblent se multiplier.
Comme d'autres organismes, les Petits Frères des Pauvres interviennent auprès des plus précaires, et se distingue par ses visites quotidiennes aux personnes isolées. L'association s'est implantée en Martinique à cause d'un constat alarmant : durant la crise Covid, des infirmières à domicile ont dû faire face à la grande solitude dans laquelle étaient plongées beaucoup de leurs patients âgés. Aujourd'hui, avec une soixantaine de bénévoles, l'association accompagne des “gran moun” sur toute l'île. Elle alerte notamment sur des réalités encore taboues : « Certaines personnes se laissent mourir. Elles sont fatiguées de leur condition de vie, de santé, et n'ont plus le goût de vivre. »
En octobre, Petit Frère des Pauvres a publié un rapport national, incluant les outre-mer pour la première fois, établissant un lien direct entre la pauvreté et l'isolement des aînés. "Le manque de revenus empêche de sortir, de se soigner ou même de consulter un médecin spécialiste." Une situation financière précaire qui immobilise la personne qui en souffre : "Les personnes que nous rencontrons ont souvent de très faibles retraites et pas d'allocations complémentaires. Quand on vit avec 400 euros par mois, on ne peut rien faire. On ne peut pas sortir. Il y a un sentiment de honte. Et donc, on se renferme sur soi. Ça crée un isolement. Moins il y a d'argent, moins il y a de possibilités."
D'autres se retrouvent isolées en raison de leurs maladies, rendant les liens sociaux difficiles. Muriel Ventadour nous donne l'exemple d'une dame de 55 ans ayant un handicap physique et cognitif : « Elle a très peu été scolarisée, n'a jamais travaillé, et vit chez sa mère malade. Et donc elle se retrouve seule. »
Enfin, elle mentionne les personnes très âgées, souvent confrontées à des troubles liés à la vieillesse, pour qui sortir devient impossible. « Nous accompagnons des personnes de plus de 90 ans. Même si elles souhaitaient sortir, c'est devenu difficile. Elles n'ont plus le goût ni l'envie... » Elle souligne alors la disparition naturelle des liens de longue date : « Et puis, sortir pour aller où ? Les relations amicales se raréfient, surtout pour les personnes de 75 ans et plus. Moins il y a de relations, plus on s'isole. »
Serge Domi, sociologue, confirme les raisons de l’isolement. Il souligne les changements dans les structures familiales martiniquaises : « Il y a de moins en moins de personnes autour des aînés, en raison de l'exode et de l'urbanisation. Il y a un phénomène de nucléarisation : avant, le mode de vie était un peu plus élargi au voisinage et au quartier, et aujourd'hui, il se restreint à l'espace de vie des gens. » Cette mutation est marquée par une longévité accrue, mais pas nécessairement accompagnée d'une meilleure santé : « Les gens vivent plus vieux, mais le nombre de personnes pour s’en occuper diminue, et la dépendance physiologique rend l'isolement plus pesant. »
Auparavant, de nombreuses associations permettaient aux aînés de se retrouver et de tisser des liens en dehors du cadre familial. Selon Serge Domi, le troisième âge a connu son âge d'or dans les années 70-80, « avec trois ou quatre associations par commune. » Aujourd'hui, ces associations sont plus éparses.
L'époque où l'on se rassemblait devant un poste de télévision en famille est passée de mode. Le sociologue considère que la télévision peut au contraire créer un phénomène de retrait : « J'ai observé que cela crée un réflexe de désengagement de la famille vis-à-vis de la personne âgée : l'entourage se dit que la télévision prend le relais sur la présence de vraies personnes et peut permettre de se distraire. À partir de là, les visites se font moins longues et moins fréquentes. » Le chercheur rebondit sur les fractures entre modes de vie qui accentuent l'isolement : « Il y a 15-20 ans, les jeunes pouvaient échanger avec les aînés sur des références culturelles communes. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. »
Serge Domi souligne l'importance des services publics et des transports en commun, dont le fonctionnement est souvent instable, ce qui ne favorise pas le déplacement des aînés. Les personnes ont alors tendance à rester à la maison en raison de toutes les contraintes liées aux trajets. "On n'a pas suffisamment conscience de l'importance de certains services communs. Les aînés doivent rester à domicile parce qu'ils ne peuvent pas se déplacer à cause de complications énormes". La circulation routière dense de l'île serait aussi un frein pour certains aînés, pourtant toujours en capacité de conduire : “cela les repousse”.
Parmi les solutions suggérées par Petit Frère des Pauvres, il faudrait, entre autres, renforcer le pouvoir d'achat, augmenter le minimum vieillesse et améliorer l'accès à l'information. Muriel Ventadour évoque également l'existence d'habitations inclusives : « Une proposition alternative aux résidences seniors ou à l'EHPAD. Ce sont des habitats où il y a des logements, et en fait, il y a une construction de vie et un beau lien social. C'est-à-dire qu'il y a des éducateurs qui dorment sur place, ainsi qu'une équipe pluridisciplinaire, et puis des personnes qui sont dans leur logement, à qui on propose effectivement un accès aux soins, un accès à la santé, et aussi un accès social avec des activités au quotidien. » Des habitations qui renforceraient aussi le lien entre les générations. Cette partie du problème comporte des solutions simples, selon le sociologue : « On peut utiliser des choses qui peuvent être extrêmement bénéfiques, comme par exemple les visios, des choses simples qui pourraient véritablement améliorer le lien, mais on n'est pas suffisamment attentifs à ça. »
Enfin, Muriel Ventadour insiste sur la nécessité de sortir de l'individualisme : « Ce serait un premier pas contre l'isolement des aînés et des personnes en général. Cela amènerait effectivement une solution qui est quand même assez simple. Dire bonjour à son voisin, le regarder et se demander s’il a besoin de quelque chose, essayer de voir si on peut l'aider. Ça peut commencer par ça aussi. »

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