"La place des noirs, c'est à la cave" : à Bordeaux, la plainte collective contre un patron de brasserie
Une vingtaine de salariés du café-restaurant Le Régent, situé face à l'Opéra de Bordeaux, ont porté plainte contre leur patron pour des propos "racistes, islamophobes, xénophobes et homophobes". L'affaire, révélée par Mediapart, ébranle le milieu de la restauration bordelaise.
Le 6 octobre dernier, le service du café-restaurant Le Régent bascule dans l'horreur. Selon le récit des salariés, le co-gérant Daniel Marion, après un déjeuner arrosé avec un fournisseur, aurait lancé une série d'injures racistes à l'encontre de son personnel. Un employé originaire de Guadeloupe, actuellement en arrêt maladie, a rapporté à l'AFP les propos tenus par le gérant. Ce dernier aurait affirmé s'être "laissé envahir", pointant du doigt une présence supposément excessive "de noirs et d'arabes" dans l'établissement, avant de menacer de "tous [les] virer". Les témoignages s'accumulent et dessinent le même tableau insoutenable. À un serveur en train de balayer : "c'est un travail d'Arabe". À un employé sénégalais : "la place des noirs était à la cave". Pendant près de quatre heures, de 14h30 à 19h, l'atmosphère serait devenue irrespirable dans cet établissement pourtant situé au cœur du Bordeaux touristique.
Des salariés en situation de vulnérabilité pris pour cible
La particularité de cette affaire réside dans le profil des salariés visés. Selon les plaignants, le patron aurait sciemment ciblé des employés "vulnérables", notamment ceux "en situation de régularisation". Une stratégie qui, selon leur avocate Me Anne-Charlotte Moulins, viserait à imposer un climat de terreur en exploitant la précarité administrative de certains. Le directeur de l'établissement, Amine* (les noms ont été changés), bien qu'absent ce jour-là, confirme avoir reçu un appel du patron lui signifiant que "ce n'était pas un Arabe qui lui apprendrait à gérer une entreprise". Des propos qui s'inscriraient dans un schéma plus large de comportements discriminatoires.
Face à ces accusations graves, la défense du gérant de 70 ans, également propriétaire de plusieurs autres brasseries à Paris et sur la côte basque, avance une explication pour le moins surprenante. Son avocat, Me Fabien-Jean Garrigues, affirme que son client "n'a aucun souvenir du déroulement" des événements et "émet l'hypothèse d'avoir été drogué". Une version qui peine à convaincre les salariés, témoins directs des faits. Le conseil du patron reconnaît néanmoins que les faits rapportés seraient, "à les considérer avérés, inqualifiables et intolérables". Une concession qui sonne comme un aveu implicite de la gravité des accusations.
Une mobilisation qui s'étend au-delà du cercle des salariés
L'affaire dépasse désormais le cadre strict de l'établissement. La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) s'est portée partie civile dans le dossier, apportant son soutien aux victimes et soulignant l'importance symbolique de ce combat. Avec désormais 22 plaignants et le soutien d'associations reconnues, le cas du Régent pourrait devenir emblématique des dérives possibles dans le milieu de la restauration. Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête, tandis que la profession s'interroge sur les pratiques de management dans un secteur connu pour la précarité de ses employés.
Alors que l'enquête se poursuit, une question demeure : cette affaire fera-t-elle enfin bouger les lignes dans un milieu où, trop souvent, la peur et la précarité empêchent les victimes de parler ?

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