Les groupes folkloriques, carnavalesques, les personnalités et les enfants sont présents, ce samedi, sous un chaud soleil de printemps. Le Jardin d'acclimatation a repris les couleurs de l'Outre-mer, longtemps après l'épisode honteux des zoos humains. Après le temps de la souffrance, le temps des réjouissances.
Le président du Jardin d'acclimatation, Marc-Antoine Jamet, avait pris la décision d'organiser « Un jardin en Outre-mer » avec son personnel ultramarin lors d'un repas annuel et autour d'un tournoi de pétanque. « Nous préférons l'ouverture et la connaissance à la peur et l'exclusion, dans une démarche de confiance et de respect » , explique-t-il.
Ici, de 1880 à 1910, trente exhibitions d'êtres humains avaient eu lieu dans ce parc, des plus nobles aux plus sordides... Le poids émotionnel est fort, comme l'attente et la demande de changement après tant d'humiliations et de souffrance. Ressenti et malaise sont bien présents, mais tout le monde cherche à les éviter dans des discours bien lisses et maitrisés afin d'apaiser les esprits. Daniel Maximin, commissaire de l'Année des Outre-mers, reste dans les citations, pour exclure toute polémique et « regarder vers l'avenir, changer de regard » , son maître mot. Il cite René Ménil, un philosophe martiniquais, « Nous ramassons des injures pour en faire des diamants » , avant de sortir un livre de François Valobe, Carte noire, écrit en 1953, et de lire un poème dédié aux Noirs d'Amérique.
Marie-Luce Penchard, elle, annonce dans son discours que, dans le cadre de l'article 4 de la loi Taubira, elle a demandé à Françoise Vergès, présidente du Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, (CPMHE), de conduire en relation étroite avec la mairie de Paris une mission relative à ces événements. Elle souhaite des actions dans les champs mémoriels et de la sensibilisation sur la réalité de cette période historique. Ici, dit-elle, tout est dit comme au musée d'Aquitaine : « Dans une parfaite unité de lieu, un parfait équilibre, la mémoire et l'avenir sont réunis. »
La ministre de l'Outre-mer coupe le ruban tricolore face à un canot polynésien. Puis elle s'avance en direction de l'exposition photographique de David Damoison, au musée des enfants (portraits, visages et scènes saisis en région parisienne). Suivie de son aréopage, elle est vite de retour dans l'allée principale, passage obligé pour la majorité des visiteurs, et où la maquette de la fusée Ariane 5 domine et s'impose. Un passage au stand de la Réunion, puis un autre à celui de la Guadeloupe, où elle se renseigne sur le taux d'occupation des hôtels... 34 stands seront ainsi parcourus par la délégation.
Huit stands pour la Guyane
Spectacle de danse et démonstration de tatouage des îles Marquises par-ci, concert de musique classique par-là. Mme Penchard prend le temps d'écouter le concerto en la mineur n° 28 du chevalier de Saint-George, interprété par l'Association de l'orchestre de M. de Saint-George, dirigée par Alain Gédé. Quelques pas plus loin, elle déguste un sorbet coco, puis assiste à un spectacle de danseuses polynésiennes. A chaque stand, elle prend le temps d'engager le dialogue, de goûter aux spécialités et de serrer des mains.
Le président de la région Guyane, Rodolphe Alexandre, est la seule personnalité politique des quatre départements d'Outre-mer à être présente à côté de la ministre. Lors de sa visite sur le stand des Amérindiens, tenu par Jean-Pierre Joseph et sa fille, Mme Penchard laisse entendre : « Vous avez tout à fait raison de faire connaître cette communauté sous un autre visage, ça, c'est très bien. Le développement de la Guyane passera par la Guyane de l'intérieur. » Jean-Pierre Joseph lui explique l'exposition sur trois panneaux situés dans l'allée, présentant les Amérindiens dans leur vie quotidienne.
La forte participation de la Guyane est sur toutes les lèvres : huit stands. Autour du Conseil régional et du Musée des cultures guyanaises, il y a le Comité guyanais du tourisme, l'association Moun isi moun rot bô, la gastronomie guyanaise, Libi na Wan, le Centre spatial avec son atelier pour enfants et l'Eko arts Créations Guyane.
Durant un mois, ce Jardin en Outre-mer proposera un programme riche en animations et rencontres. Des ateliers de conte, des musiques, des danses, de la gastronomie, des défilés, des concerts et des expositions sont prévus au coeur du bois de Boulogne. Les sept pays participants souhaitent la bienvenue dans toutes leurs langues.
Alfred JOCKSAN (agence de presse GHM)
Jean-Pierre Joesph, président Kalawachi : « Nous projeter dans l'avenir »
Comment vivez-vous cette présence au Jardin d'acclimatation, où un certain nombre des vos ancêtres ont subi des atrocités ?
Pour nous, c'est un fait historique. En 1892, année de l'Exposition universelle à Paris, dans ce même lieu, des Kali'nas sont venus. Pour nous, c'est un retour après notre cérémonie de lever de deuil qu'on avait faite en 1996.
Malgré ce passé historique et douloureux, vous avez absolument tenu à être présent avec votre fille...
La cérémonie de 1996 est un symbole coutumier. Cette cérémonie a été faite à la mémoire de ceux qui sont morts ici, afin d'apaiser les esprits des défunts, mais aussi ceux des vivants. Il faut une projection d'avenir plus positive. Le fait de revenir doit permettre de rétablir le dialogue et de redéfinir les relations entre l'Hexagone et l'Outre-mer, surtout avec la Guyane et ses peuples autochtones. A trop réfléchir, on n'est plus dans l'action.
Un grand nombre de Guyanais n'acceptent pourtant pas cela...
Ceux qui n'ont pas compris n'ont pas accepté. Ceux qui connaissent notre culture profondément ne se posent pas de questions dans ce sens. Lorsqu'on perd un membre de la famille, on ne peut pas rester éternellement en deuil. Cette histoire est difficile, nous acceptons d'en parler, mais cela ne doit pas nous empêcher de nous projeter dans l'avenir. J'espère que le fait de venir ici, de contribuer d'une manière forte à cette manifestation, malgré les réticences, démontre qu'au niveau de la France, la Guyane existe. Et il y a encore six nationalités autochtones sur le territoire guyanais. Nous alertons les gouvernants pour que ces peuples puissent continuer à exister en tant que tels.
R. Alexandre : « Ne pas rester sur ces blessures »
Le président de la région Guyane, Rodolphe Alexandre, était la seule personnalité politique de l'Outre-mer présente lors de l'inauguration d'un « Jardin en Outre-mer » .
« L'émotion demeure, mais l'intérêt, aujourd'hui, est de réhabiliter la mémoire. Il faut considérer qu'il n'y a pas de lieux chargés de culpabilité. La polémique qui a conduit certains à des arguties sur la présence de la Guyane dans ce lieu qui fut jadis indigne ne peut pas être figée. On n'est pas dans une histoire immobile, dans des projets mortifères, on est sur l'avenir, sur une projection. Il est important, au contraire, que l'on revisite l'histoire, qu'on la réécrive. Et, à travers cela, qu'on donne à l'avenir l'espoir d'aujourd'hui. Si la laideur de l'histoire et du colonialisme nous a marqués, on ne doit pas rester sur ces blessures, on doit s'ouvrir dans le devenir et le partage du monde. Je suis content que toutes les communautés de la Guyane soient venues ici, pour témoigner de nos cultures, de leur diversité et également du projet que nous voulons mettre en place pour l'avenir. »
Repères
Pinas Sawanie : une fresque pour représenter la richesse de la Guyane.
L'artiste peintre bushinengé Pinas Sawanie a un mois pour effectuer une fresque multicolore représentant la richesse de la Guyane.
Chaque couleur aura une signification : le rouge pour le sang d'hier, le blanc pour la femme, la vérité et la pureté, le jaune pour la richesse et le bonheur, le bleu pour l'univers, le noir pour l'harmonie et le vert pour la forêt.
Sylvette Kaloïe : échange et compréhension
Sylvette Kaloïe, fille d'un Kanak de Lifou exposé lors de l'exposition coloniale de 1931, a tenu à être présente au Jardin d'acclimatation pour honorer la mémoire de son père, le seul des siens resté sur la terre de France. C'est avec les larmes aux yeux qu'elle a raconté son combat pour retrouver sa trace dans la région de Bordeaux : « Mon père a été humilié. Je trouverai la force pour le retour de son corps dans son pays et pour lui construire une case sur sa terre. Je veux retourner faire ce geste à Lifou. » Elle inscrit son projet dans une dynamique d'échange et de compréhension.
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