La Nuit des pupitres : trois jours pour apprendre à ne faire qu'une seule voix
Tout commence par un stage. C'est à cette occasion qu'Emmelyne Octavie sélectionne les lecteurs qui participeront à la Nuit des pupitres. J'ai la chance de faire partie de l'aventure
Il fut un temps où lire était, pour moi, une chose simple. Un texte devant les yeux, quelques lignes à parcourir et l'affaire était entendue. Cette fois pourtant, j'ai décidé de prêter ma voix aux textes de Line Marie Stanley, à l'occasion de la Nuit des pupitres organisée ce samedi 29 août. Et ce que je peux vous dire, c'est que lire est une chose… faire vivre un texte en est une autre.
Pour le comprendre, il m'aura fallu trois jours d'entraînement intensif, de répétitions, de doutes, de conseils répétés et, surtout, de travail collectif.
Tout commence par un stage. C'est à cette occasion qu'Emmelyne Octavie sélectionne les lecteurs qui participeront à la Nuit des pupitres. J'ai la chance de faire partie de l'aventure.
Dès le lendemain, nous nous retrouvons pour entrer véritablement dans le travail. Nous sommes quinze : quatorze femmes et un homme. Quinze personnalités, quinze voix, quinze manières de lire. Pourtant, notre mission est simple en apparence : en une seule journée, nous devons parvenir à ne faire qu'une seule et même voix.
Et c'est là que l'exercice se corse.
De 9 heures à 17 heures, à L'Encre, chacun passe à tour de rôle derrière son pupitre. Les textes sont encore nouveaux, parfois découverts seulement quelques heures auparavant. À chaque lecture, la même exigence revient.
" Plus lentement ! Respirez ! Il faut vivre le texte, ce n'est pas juste une lecture ! "
Les mots d'Emmelyne Octavie rythment la journée. On recommence. On ralentit. On respire. On cherche le ton juste. On apprend à écouter l'autre pour pouvoir lui donner la réplique.
Chacun face à son pupitre doit trouver sa place, mais aussi celle de l'autre. Celui ou celle qui nous fait face devient alors ce que l'on appelle un camarade de lecture. Pas de petits groupes, pas de hiérarchie entre les âges ou les expériences. De Neïvy, 8 ans, à Marie-Annick, dont la prestance ne laisse pourtant aucun doute sur son expérience, tout le monde est placé sur la même ligne de départ.
Une voix seule ne suffit pas. Il faut apprendre à faire corps.
Le jour J approche
Le lendemain, c'est le jour J. Mais pas question de souffler pour autant. Les entraînements reprennent de plus belle sur le parvis de la bibliothèque Franconie, sous un soleil de plomb. Cette fois, c'est du concret. Nous sommes en plein centre-ville de Cayenne. Les voitures circulent, les commerces poursuivent leur activité, les conversations s'échappent des terrasses. Un peu plus loin, certains prennent tranquillement leur café au bar des Palmistes. Et au milieu de tout ce bruit, nous devons apprendre à nous faire entendre.
" Peu importe que vous ayez le micro ou non, on doit vous entendre, bay la vwa ", rappelle Emmelyne Octavie.
Alors on ne chipote pas. On reprend les textes, les transitions, les enchaînements. Et parce qu'il faut toujours ajouter une dernière difficulté, quelques modifications viennent encore bouleverser ce que nous pensions acquis.
" On va faire sauter quelques parties. Ensuite, chacun reprendra ses textes. "
Il est 17 heures. Cette fois, c'est terminé. Plus de répétition. Plus de correction. Il faudra désormais faire avec ce que nous avons appris.
20 heures : place à la Nuit
À 20 heures, la grande nuit commence.
Le parvis de la bibliothèque Franconie a changé de visage. Les pupitres sont installés face au public, venu nombreux. Tout autour, trois espaces, trois ambiances se répondent : une inauguration de fresque, une représentation gospel et, au milieu de tout cela, la Nuit des pupitres.
Notre seule arme, ce sont nos voix. Nous devons couvrir les bruits de la ville, nous isoler du tumulte extérieur et créer, pendant quelques minutes, une bulle dans laquelle le public pourra entrer avec nous.
Quelques minutes avant de monter sur scène, le stress monte d'un cran. Alors, on se regroupe. On se donne du courage. On se rappelle que nous ne sommes pas seuls.
Une fois sur scène, tout va très vite. Si les répétitions donnaient parfois l'impression que le temps s'étirait, sur scène, tout s'enchaîne à une vitesse folle. Face à Line Marie Stanley, nous commençons la lecture. Cette fois, je ne pense plus aux consignes. Je les applique.
Je prends le temps. Je pose ma voix. Je respire. J'essaie de ne plus simplement lire les mots, mais de les habiter. Je m'imagine à la place des personnages. J'essaie de leur donner une voix, une émotion, une vie.
Et puis il y a les petits accrocs. Un mot qui bute. Une hésitation. Un instant de doute.
Mais je continue. Nous continuons.
Parce qu'en trois jours, quelque chose s'est créé entre nous. Une complicité. Une confiance. Une forme d'entraide qui permet de ne pas rester bloqué sur une erreur, de reprendre le fil et de laisser la voix collective prendre le dessus.Ce soir-là, j'ai compris que la lecture n'était pas seulement une affaire de mots. C'est une affaire de souffle, de rythme, d'écoute, d'émotion et de partage. J'étais venu prêter ma voix à des textes. Je repars avec le sentiment d'avoir découvert une autre manière de les faire vivre.
La Nuit des pupitres, nou té fika.

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